‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 14 sur 283 · LIVRE I. CHAPITRE · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE

rendre à Saint- Jean d'Acre, où Philippe- Auguste retardait à dessein ses atta- M«i iioj. ques, en l'attendant. Les primats grecs, contraints par les vainqueurs, ou séduits par Tespoir qui accompagne toujours la chute d'un pouvoir despotique, abandonnèrent volontairement au roi Richard la moitié de leurs biens, disent les chroniqueurs anglais^, en obtenant de lui, par une chatte munie du sceau royal, la faculté de jouir des privilèges et des coutumes qu'ils avaient du temps de l'empereur Manuel, avant la tyrannie d'Isaac. On ignore quelles pouvaient être les franchises dont le rétablissement paraissait aux Grecs une si grande amélioration à leur sort. Le principal avantage qu'ils pussent attendre de la concession royale était sans doute une diminution des impots exigés d'eux jusque-là par Isaac; mais leur espoir ne tarda pas à être cruellement déçu par les événements, sans qu'ils pussent en rien accuser la bonne foi du roi d'Angleterre, resté quelques mois seulement maître de l'île de Chypre.

Richard I*, loin d'avoir constitué en ces circonstances, comme on l'a dit, un royaume et tout un gouvernement royal en Chypre, se borna à prendre les mesures indispensables à la conservation du pays que le sort des armes venait de lui livrer. Il plaça sans doute des garnisons dans les châteaux forts; il nomma deux lieutenants dans Tile, Richard de Ganyille et Robert de Tomham, depuis sénéchal d'Anjou, qui l'avaient aidé dans la conquête^. Il leur remit un corps de troupes et quelques bâtiments; il laissa sous leurs ordres plusieurs intendants, chairs de former des approvisionnements de blé, d'orge et de bestiaux, qui devaient être transportés régulièrement en Syrie, pour la nourriture de l'armée^. Le roi alla ensuite retrouver les reines sa femme et sa sœur à Limassol. Il leur confia la fille dlsaac Gomnène, et les fit partir avant lui vers Saint- Jean d'Acre, avec les vaisseaux à voile qui avançaient plus vite que les galères^. Il avait remis la surveillance particulière dlsaac Commène à son chambellan privé ^, et voulant, dit-on, respecter sa dignité d'empereur en prévenant cependant son évasion, il avait, sur sa demande, fait lier son prisonnier de chaînes d'or et d'argent^. Arrivé en

' Brompton, col. laoo; Roger de Hove- Twisden et Selden, Script, Anglic. t. I,

den, p. 693; Benoit de Péterb. t. II, ann. col. 660.

1191. ' Brompton, col. 1300; Roger de Hove-

* Brompton, Roger de Hoveden, Benoit den, p. 69a; Benoit de Péterb. t. Il, &nn. de Péterb. loc, cit. 1 >9i-

^ Vinisauf, p. 3 a 8. * Vinisauf, p. 3a8; Guill. de Neubrige,

* Idem, ibidem; Brompton, col. isoo; t. II, p. dao; Richard de Devises, p. 49* Raoul de Dicet, Imagines historianim, apud (Voy. Hist. de Chypre, t. II, p. 6, note 7.)

5jfiu 1191. Syrie, le roi pria les frères de THôpital, depuis chevaliers de Rhodes, de se charger de la garde dlsaac. Les chevaliers firent renfermer le prince dans leur château de Margat, près de Tripoli, où il mourut peu après, rq[rettant, dit lliistoire à son éloge, leloignement de son enfant bien plus que ses immenses trésors ^

Butin Les dépouilles emportées de Tile de Chypre par le roi Richard sont un

considérable , . •,./». , ,

que des plus maguifiques butins que les croisades aient fait tomber au pouvoir d« Chypre, dcs chrétieus. Indépendamment des vivres et des sommes d'argent qu'il trouva dans les villes et les châteaux^, le roi acquit et partagea avec les chefs de son armée une quantité prodigieuse de bijoux, de vases ciselés, d'armures de prix, de harnachements, de meubles et de vêtements somptueux, où Tart byzantin semblait chercher par la profusion des ornements à racheter la perte du goût antique^. L'imagination des contemporains ne voyait rien de comparable à ces monceaux d'or et de pierreries que les trésors du roi Grésus^; treize siècles auparavant, les Romains avaient cependant retiré de l'tle de Chypre, vouée comme une proie par ses ressources à la cupidité universelle, des richesses plus considérables encore^.

De Limassol, Richard se rendit à Famagouste , où s'étaient peu à peu rassemblées les galères, en suivant lentement les côtes ^. Il y donna ses dernières recommandations aux officiers préposés à la garde de Chypre, et partit enfin le 5 juin^, ne sachant encore ce qu'il ferait de sa conquête, égale à elle seule en étendue au quart de son royaume d'Angleterre.

En un mois à peine, une révolution aussi rapide qu'inattendue s'était accomplie : un nouveau fleuron était tombé de la couronne de Constantin ; un des Comnène, déchu de la position élevée qui lui permettait de disputer l'empire, était devenu le captif d'un prince latin et d'étrangers odieux; le vieux gouvernement grec, institué dans l'île par le fils de sainte Hélène luimême, était aboli en Chypre, pour n'y plus être rétaUi. En même temps,

' Contin. de GuilL de Tyr, p. 169, 200, ap. Reinbard, t. II, p. 6; Rymer, Fœdera,

et les extraits du ms. d. de la ville de Lyon, nouv. édit. t. I, p. 69. (Voy. M. Reinaud,

ihid. Amoid de Lubek , Chron. Sla». ap. Leib- Chron. €arahes, p. 3o&. )

nitz. Script, Brunswic, t. II, p. 683 ; Bromp- ^ Vinisauf, p. 32 3 , 3s4 , 328.

ton, col. i25o; Rog«r de Hoveden, p. 769. * Id. p. 328.

' Vinisauf, p. 328; Broinpton,col. 1200; * Flutarqne , Colo Jf in. xlt.

Raoul de Coggesbale, col. 817; Conûn, de ^ Vinisauf, p. 328.

GuilL de Tyr, p. 169; Sicardi, Chronic. Cre- '' Brompton, col. 1200; Roger de Hove-

moneme, ap. Muratori, Script. ItaL, t. VII, den, p. 692; Benoit de Péterb. t. II, ann.

col. 6 1 3 ; Néopbyle , De caUanitatibus Çypri , 1191.

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