LIVRE I, CHAPITRE XI
décidé, mais pour en recevoir seulement notification. Il se montra cependant t2si. affable et bienveillant. Après avoir fait lire les lettres-patentes de sa charge, scellées d'une bulle d'or, il prononça un discours où il parla des généreuses intentions de Tempereur: la justice et le bon droit devaient désormais, suivant ses promesses, régner dans les Etats d'outre-mer; la paix et le bonheur étaient assurés aux habitants du royaume de Jérusalem, riches et pauvres, sous la protection du baile impérial, qui agirait toujours, dans les affaires sérieuses, d'accord avec les prud'hommes du pays ^.
Des paroles semblables, dites avec apparat et solennité, au nom de l'autorité souveraine, manquent rarement leur effet. Beaucoup de chevaliers en furent' ébranlés. L'espoir d'amener le maréchal à la légalité par la soumission , l'impossibilité de faire prévaloir tout autre parti, décidèrent les liges à se résigner aux volontés de l'empereiu*, au risque de porter atteinte encore une fois aux traditions qui formaient seules la constitution et la garantie du royaume. 11 ne fut plus question des assises, ni de l'absence du roi Conrad, ni de la régence de la reine Alix. De gré ou de force, tous les feudataires acceptèrent le maître qui leur était imposé.
La modération aurait maintenu longtemps les choses en cet état; car les chevaliers ne voulaient pas et n'auraient pu, peut-être, repousser les Impériaux par les armes. Mais Filangier, ne relevant que de l'empereur, méconnut bientôt les engagements de la séance d'installation. Les prud'honomes et la haute cour ne furent jamais consultés. Sa hauteur blessa les boui^eois aussi bien que les chevaliers. Tout en parlant de concorde et d'équité, il fit presser l'attaque du château de Beyrouth, voulant, par un prompt exemple, intimider les esprits qui pouvaient être portés à la rébellion^.
Les hommes liges, se sentant tous menacés dans la personne dTbelin, s'é- RemoninncM murent enfin. Sans revenir sur la nomination du nouveau baile, que leur •« mariai. adhésioa avait en quelque sorte régularisée, ils cherchèrent les moyens d'empêcher Filangier de consommer, par la prise de Beyrouth, l'atteinte la plus grave qui eût été portée encore aux droits des feudataires. Le sire de Sidon , rapproché des liges par les circonstances qui les avaient tous blessés, se chargea de présenter leurs plaintes. Personne ne pouvait être mieux accueilli du maréchal. L'empereur avait pour lui beaucoup d'affection , et sa parenté avec l'impératrice Isabelle de Brienne l'avait mis en grand crédit en Syrie.
^ Coniin. de GuilL de Tyr, p. 389. — * Id, ihid.
268 HISTOIRE DE L*tLE DE CHYPRE,
1251. Les anciennes chroniques d'Orient , que nous suivons ici littéralement, tant
leur langage met en évidence Toi^anisation politique et le jeu des institutions des royaumes d'outre-mer, disent que Balian de Sidon remontra au baile impérial que «le royaume de Jérusalem n'avait point été, comme • d'autres États, conquis par un chef qui put se croire le maître absolu de «son sort, mais bien par une armée de pèlerins, assemblés de tous pays, « sous la conduite de Dieu même. » Il rappela qu'après la conquête de la sainte cité, on avait d'abord élu un roi, puis adopté des assises et des établissements, autant dans l'intérêt du seigneur roi, que pour la protection de ses hommes; et qu'on avait- fait jurer au seigneur d'observer fidèlement ces coutumes. Tons les rois et lempereur lui-même ont prêté successivement ce serment, ajouta le sire de Sidon. « Or une des premières lois des assises , c'est que le roi ne «peut saisir ou dessaisir un homme de son fief sans le jugement de la «cour. Vous, cependant, ne requérant ni l'esgart, ni l'avis des liges, et agis- « sant pourtant au nom de l'empereur, roi de Jérusalem, protecteur du pays « et garde de l'héritier royal , vous vous êtes emparé des terres de Tun de « nous ; vous avez pris sa ville de Beyrouth et assiégé son château. Nous tous, « ses pairs, nous vous requérons donc ensemble, afin de pouvoir rester fidèles « au seigneur empereur, de cesser dès maintenant le siège de Beyrouth , et de «rendre ses fiefs à Jean d'Ibelin. Si, ensuite, vous voulez accuser le sire «d'Ibelin devant nous, et si nous reconnaissons qu'il ait failli à son devoir «vis-à-vis de l'empereur, nous serons tout prêts à faire exécuter avec vous, « et contre lui , le jugement de la cour ^ »
Ce noble langage, ces formes régulières et protectrices, que les chevaliers auraient dû invoquer plus tôt, mais auxquelles ils revenaient comme leur sauvegarde, irritèrent les habitudes et le caractère du maréchal. Il se maintint cependant, par égard pour Balian. Il entendit son discours sans récriminer et prit patience. Mais il différa de jour en jour la réponse qu*on attendait de lui, et il éleva bientôt de nouvelles plaintes contre Ibelin. Peu après, il quitta Saint-Jean d'Acre, dont le séjour lui parut périlleux; il emmena tout son monde à Beyrouth, déterminé à ne plus rien écouter et à pousser lui-même l'attaque du château, certain, s'il parvenait à le réduire, d'être approuvé par Frédéric en tout ce qu'il aurait fait^.
iMiemriit Lcs Impériaux, comptant sur eux seuls, s'isolaient ainsi de plus en plus
àc» Impëriaaz.
1 Contin. de GailL de Tyr, p. Z^o, L'esgart * Idem, liv. XXXIII, ch. xxv, p. 390.
était Tarrét définitif. Cf. Sanudo , p. 2 1 /| .