LIVRE I, CHAPITRE XI
de la population du pays. Les troupes du maréchal s'étaient concentrées sur 1231. deux points, à Tyr et à Beyrouth, en abandonnant à peu près tout le reste du royaume. Un officier commandait encore, au nom de Tempareur, le château de David à Jérusalem. Dans la ville d'Acre , restée forcément la capitale politique et religieuse, la puissance impériale n'avait d'autre représentant que le sire de Sidon , dépouillé de tout caractère public depuis l'arrivée de Richard Filangier, et d'autre force pour l'appuyer que la flottille des dix-huit salandres, envoyées par le maréchal en hivernage à Saint-Jean d'Acre^. En réalité, il n'y avait plus dans la ville d'autorité souveraine. La noblesse et la bourgeoisie, sans avoir rompu tous rapports avec Filangier, n'obéissaient plus qu'à leurs chefs, le connétable Eudes de Montbéliard et le vicomte d'Acre. Les maisons militaires du Temple et de l'Hôpital se tenaient de nouveau à l'écart, sans toutefois vouloir participer à aucun acte agressif contre l'empereur, absous par le Saint-Siège. Les communes marchandes des Européens ne relevaient qUe de leurs consuls: les Provençaux et lesXjénois, inclinant vers les Chypriotes, les Pisans, toujours favorables à la cause impériale, et la commune de Venise, observant une réserve prudente entre les deux partis. De la sorte. Saint- Jean d'Acre formait une espèce de république fédérative, gouvernée par le conseil de tous les chefs ou magistrats, qui s'était formé sous l'empire des circonstances, pour maintenir l'ordre général. Au milieu de tant d'éléments de division, et malgré l'effervescence qui suivit le départ des Impériaux, la ville jouit heureusement de la paix.
Jean d'Ibelin était resté pendant ce temps en Chypre, veillant aux be- u courra;*
de
soins du gouvernement et.de l'armée. En Syrie, les hommes liges, modérés Saim-Andr^
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par le sire de Sidon et par le connétable, hésitaient toujours a se mettre en de r^i>tence
pour
hostilité contre le maréchal. Les bourgeois, plus déterminés, manifestaient leshabiumu
de Seînt*>Jean
publiquement leurs sympathies pour le sire de Beyrouth. Afin d'avoir un d'Ac». moyen de se concerter avec eux, sans attirer l'attention des amis du maréchal, plusieurs chevaliers, dévoués aux Ibelin, se firent recevoir membres de la Confrérie de ScUnt-André^y association de prières fondée depuis longtemps à Saint-Jean d'Acre, et patronnée par les rois de Jérusalem. Peu à peu, le nombre des nouveaux confrères augmenta, et la plupart des chevaliers s'y affilièrent On y appela le plus qu'il fut possible de gens du pays, et les adhérents se lièrent entre eux par un serment d'assistance mu-
* Condn. dt GuilL de Tyr, liv. XXXIII, ' Idem,^, 393; Sanudo dit Confrérie de
cliap. XXIX, p. 395. Saint-Jacques, p. 21 4*
123 1. tuelle. On donna aussitôt avis au sire de Beyrouth de l'organisation de la conirérie et de sa force. On était déjà en mesure de parler avec plus d'autorité au maréchal. Tout faisait espérer que la haute cour ne se bornerait plus à lui adresser d'humbles remontrances; les chevaliers paraissaient décidés à agir plus efficacement, et peut-être à marcher au secours de Beyrouth ^
ibriin La grande cour de Chypre fut aussitôt convoquée à Nicosie, pour déiibéier
les chyprioïc» sur Ic parti à prendre. Ibelin occupa presque seul la séance , car il s'agissait en Syrie, surtout dc lui, de sa conduite vis-à-vis de l'empereur, et du sort de sa seigneurie. Il exposa franchement les services qu'il croyait avoir rendus au royaume de Chypre, en venant combattre les bailes de Frédéric. Puisque l'empereur manquait à ses obligations de suzerain ; puisque ses lieutenants, en Syrie conune en Chypre, méconnaissaient les coutumes, et qu'ils allaient jusqu'à mettre la main sur les fiefs des chevaliers, sans jugement de la cour, les chevaliers étaient dégagés de toute obligation de fidélité vis-à-vis de lui; ils se trouvaient dans un cas de Intime défense, et la forfaiture du suzerain les autorisait à délivrer le pays du vasselage de l'empereur, en restant fidèles au roi Henri, à qui seul était dû l'hommage. Rien ne lui eût été plus facile, s'il eût cédé aux premières demandes de Frédéric, que de conserver paisi- Uement ses possessions, et d'assurer de grands avantages à ses enfants; mais il avait voulu défendre, avant tout, les établissements d'outre-mer, c'est ainsi qu'on désignait ce que nous appellerious aujourd'hui la constitution du pays, arrêter l'ambition d'un étranger^, et conserver la couronne au fils du roi Hugues, qui était de sa propre famille et du sang des anciens rois. Cette conduite lui avait attiré quelques inimitiés parmi les chevaliers de l'ile, la haine de Frédéric, qui faisait ravager ses terres; « mais rien, ajouta-t-il» n'dtérera « mon dévouement et celui des miens pour le roi Henri, dont nous resterons «jusqu'à la mort les fidèles hommes liges ^. »
Ibelin. s'énonçait avec calme, sans ostentation, avec une émotion qui augmentait l'éloquence naturelle de ses paroles. Il avait l'habitude, quand il parlait, de se soulever sur la pointe des pieds, en se penchant en avant, comme s'il eût voulu suivre l'effet de son discours sur la physionomie de ses auditeurs et hâter leur conviction ^. Il y eut un moment ou l'assemblée fut
* Cf. CofiCtn. de GailL de Tyr, p. 89 1 -Sga. ' Atnadi , foi. 99 ; FI. Biislron , fol. 1 33.
* /iiem, p. 392-393. * Amadi , fol. 98-99.