LIVRE I. CHAPITRE XI
Le mardi matin , 1 5 juin , cinq semaines , jour pour jour, après Taffaire de >& j«ia iS32. Casai-ImbertT Ibeiin rangea sa petite armée en quatre corps de bataille, qu'on appelait échelles, et se mit en marche vers la gorge. D s'agissait, avant tout , de secourir Dieu-d' Amour , qui n'avait plus que deux ou trois jours de vivres^. Il fallait pour cela s'emparer du village d'Agridi, d'où l'on pouvait, par des sentiers à pic, faire arriver quelques fantassins au pied du Saint-Hilarion. Ibeiin espérait que les Impériaux descendraient de leurs positions pour s'opposer à ce mouvement, et que le combat s'engagerait alors.
Il plaça la première division de l'armée chypriote sous le commandement de son troisième (ils, Hugues d'Ibelin, et d'Anseau de Brie; il confia la seconde à Baudouin, frère de Hugues, la troisième, à Jean de Gésarée, leur cousin, qui avait entraîné une partie de la chevalerie de Syrie, et qui méritait bien de marcher avec elle aux premiers rangs. Lui-même resta à l'arrière-garde avec le roi. Du côté des Impériaux, le premier corps était ccnumandé par le comte Gautier de Manupello, des comtes de Loreto, dans TAbruzze ultérieure ^, le second par le comte Béroard ou Bérard de Manupello; à l'arrière^arde se tenaient le maréchal Richard Filangier, Amaury Barlas, Hugues de Giblet, Amaury de Bethsan, et les autres transfuges chypriotes '.
Autrefois , dans tous les combats , Balian d'Ibelin , l'ainé des fils du sire de Beyrouth, avait conduit le premier corps de cavalerie. Mais, depuis qu'il était frappé d'exconmiunication pour avoir épousé Echive de Montbéliard, veuve de Gautier de Montaigu , sa parente ^, son père le tenait éloigné des conmiandements militaires. Ibeiin voyait même avec peine ses chevaliers entretenir des rapports avec son fils. Au moment du départ de Trakona, Balian essaya de reconquérir son poste habituel. « A Dieu ne plaise, lui dit le sire «de Beyrouth, que des hommes privés de sa grâce soient à la tête de nos < troupes. Réconciliez-vous avec notre sainte Eglise, ou vous resterez ici avec « moi, dans le dernier corps de bataille ^ » Balian se résigna, du moins en ap-
* Amadi, fol. i as; FI. Bustron, foi. i54.
* Ce seigneur, nommé dans les monuments du règne de Frédéric II (Huillard-BréhoUes , t. III , p. 'i 1 5 ; t. V, p. 6 1 1 ; cf. t. II , p. 1 93 ) » est appelé Gautier de Manépian par les chroniqueurs chypriotes. Un Bérard de Manupello, comte de Loreto, figure parmi les chevaliers de la Fouille à qui Tempercur Frédéric remit, en isSg, la garde des pri-
sonniers lombards, et ne peut être par conséquent le chef du second corps de Tarmée , qui fut tué au combat d'Agridi.
' Amadi, fol. ia4> 137; FI. Bustron, fol. i55. i58.
* Cf. Hist, de Chypre, t. III, p. 639.
* Amadi , fol. 1 aï ; FI. Bofltron , fol. 1 55 ; M. Beugnot, NoU sur Navarre [Bibl. de YÉc, des chartes, t. II . p. 11 .)
15 juin 1232. parciice ; mais, quand Tattention de son père fat détournée par les soins du commandement, il s'échappa; il donna à Ànseau de Brie, en passant à IV vant-garde, les conseils de son expérience, puis il vola en avant pour rejoindre cinq de ses compagnons d'armes, parmi lesquels étaient Navarre et Raymond de Flassou, ses vassaux ^ Il les avait envoyés d'avance à travers les rochers et les taillis de myrte se placer à un endroit resserré, où devaient s'engager nécessairement les Impériaux, pour s'opposer à la marche des Chypriotes vers Agridi. Quelques hommes résolus pouvaient, en ce passage étroit et pierreux, arrêter l'ennemi et compromettre la suite de ses opérations.
Le maréchal , voyant que le plan de l'armée chypriote était de se porter sur Dieu-d'Amour, avait rappelé ses détachements avancés vers Cérines , et résolu d'attaquer Ibelin avant qu'il ne parvint à l'entrée du défilé. Son premier corps, en sortant du passage, s'avança rapidement entre le village d' Agridi et l'armée royale, en escarmouchant inutilement sur le flanc de ses quatre échelles^. Ibelin avait défendu de répondre à son attaque, et ordonné de marcher toujours en avant, en bon ordre , vers Saint-Hilarion. Le comte Gautier dépassa ainsi toute l'armée chypriote, sans avoir pu faire sortir un honmie de ses rangs. Rien n'annonçant alors que l'action fût engagée à la tête des colonnes, il craignit de se jeter prématurément sur l'arrière-garde, et préféra descendre encore dans la plaine, sans prendre part au combat, avant d'avoir reçu les nouveaux ordres. Les moments devenaient pleins de danger et d'anxiété.
victoir* On ne comprenait pas qu'un si long intervalle séparât l'avant-garde des
ypno «. JJ^p^^.JJ^^3^ jg jgm. corps de bataille. Déjà les piétons chypriotes entraient
dans le village d'Agridi', quand on aperçut au loinBalian d'Ibelin et ses cinq chevaliers aux prises avec l'armée entière de Filangier, tenue en échec. Les Impériaux débouchèrent enfin et ébranlèrent de leur choc le premier corps chypriote; Baudouin d'Ibelin arriva aussitôt heureusement avec la seconde échelle et reprît le dessus. Les Chypriotes, en cette circonstance, tirèrent un grand parti de leurs escouades de sei^ents à pied. Les hommes se mêlaient aux escadrons, remettaient en selle les cavaliers royalistes, et se pré-
' Les autres chevaliers étaient Pierre de * Amadi, foi. 126; FI. Bustron, fol. iSS,
Montolif , Robert de Mameni et Eudes de la 1 58.
Ferté. (Amadi, fol. mS; FI. Bustron, fol. ' Conûn, de Guill. de Tyr, p. Aoo; cf.
i56.) Amadi, fol. 126.