LIVRE I, CHAPITRE I
sorte d'isolement et d'impuissance aussi gênante qu'avait été celle des rois looo-uso. de France aux premiers temps de la féodalité. La situation fut plus funeste encore en Syrie, au milieu d'une population toujours hostile, qui n'acceptait que de courtes trêves, parce que la loi du pays autorisait plus expressément les seigneurs et les ordres de chevalerie à traiter individuellement et à leur gré de la paix ou de la guerre avec l'ennemi commune Les concessions de terre accordées par les princes aux bourgeois, aux ^lises et quelquefois aux seigneurs mêmes, avec dispense totale ou partielle du service militaire, altérèrent le régime féodal et amoindrirent la défense du royaume^. Enfin l'arrivée des secours d'Europe amenait. souvent des rivalités d'où les prérogatives de la couronne sortaient presque toujours compromises et méconnues. Les croisés ne voulaient recevoir d'ordre que des chefs de leurs nations, et l'impatience de se signaler par quelque action d'éclat, dès qu'ils se voyaient en présence des infidèles, leur fit aveuglément né^iger les leçons de l'expérience et sacrifier à l'amour -propre du moment les succès définitifs de la guerre. Le roi ne pouvait dominer ces forces diverses et les maintenir assez longtemps dans une action conmiune. Aussi ne doit -on pas s'étonner que tant d'expéditions aient été inutilement entreprises, tant d'eflbrts et de sang vainement prodigués sur les limites orientales du royaume.
Les successeurs de Godefroy de Bouillon, trop faibles contre les sultans d'Âlep et de Damas , que soutenait l'islamisme entier de l'Asie centrale , cherchèrent à se garantir au moins de leurs attaques, et à gêner leurs conmiunications avec l'Egypte, en couvrant de remparts leurs villes frontières. Us multiplièrent les châteaux forts sur la ligne de l'Oronte au Jourdain. Leurs principaux points d'observation et de résistance dans cette direction, indépendanmnent des forteresses destinées à prot^r Edesseet Antioche, s'éten- * dirent de Napa, Marra et Cafarda, entre Alep et Homs, jusqu'au gué de Jacob et au château du Saphed, que défendaient les Templiers, près de la mer de Tibériade. Ce lac et la mer Morte, mis en conmiunication par le Jourdain, formaient, à la suite des forts supérieurs, une protection continue jusqu'au désert qui sépare la Syrie de l'Arabie et de l'Egypte. Le passage de l'Idumée et de la Syrie Sobal fut surveillé par la ville de Gaza, où finit le sol
^ Les préambules des diplômes royaux en ' M. le comte Beugnot, Mémoire sur le
Sjfrie développent quelquefois ce principe. régime des terres dans les principautés fondées
[Vaolï , Cod. éUplom, del sacro ordine GerosoL en Syrie par les Francs. ( Bihliothèqae de
t. I, p. 43, etc. M. Beugnot, Assises, t. I, Vécole des chartes, 3' série, t. V, p. 46, 5a,
p. XLTI.) ^37.)
1096- 1180. cultivable» et par roccupation de plusieurs oasis avancées an milieu des sables, où Ton avait élevé des fortifications : telles que leDaron, en avant de Gaza» vers FEgypte , la Pierre du désert et le Crac de Montréal , au delà de la mer Morte, vers TÂrabie; Ela, aujourd'hui Akaba, à Textrémité orientale de risthme, sur les bords de la mer Rouge. Ces postes nombreux, mais disséminés et insuffisants, permirent aux chrétiens d*inquiéter la marche des armées d'Afrique et d'Asie, sans jamais les arrêter; et, si les princes musulmans dont les États les entouraient n'eussent été eux-mêmes aussi souvent désunis que les Francs, le Saint Sépulcre n'eût pas vu sur ses dalles deux générations de fidèles nées à Jérusalem.
La prise d'Ascalon, en ii53, sous le roi Baudouin III, complétait la défense du royaume dans le sud, quand déjà la perte du comté d*Edesse« conquis en i id4 par le sultan d'Alep, l'avait dégarni d'une de ses plus utiles défenses au nord. Le royaume, ébranlé depuis cet échec irréparable, ne fit plus que chanceler , bien qu'il trouvât encore parfois en lui-même les ressources d'une énergique offensive. Amaury I*', succédant à Baudouin III, à une époque où les princes du Caire cherchaient à se détacher de la suzeraineté des sultans d'Asie, saisit l'occasion propice, et concentra ses expéditions vers l'Egypte. Il attaqua le Delta par terre et par mer; il traversa plusieurs fois le désert à la tête de son armée; il s'avança jusqu'aux palmiers de Belbeis, où ses barons lui imposèrent une assise restreignant le service militaire ^ Contrarié par les chevaliers, il dut renoncer à ses projets, et ne put pénétrer jusqu'à la ville du Caire, que les historiens des croisades appellent, à cause de sa grandeur et de sa magnificence, la nouvelle Babylone, Plus malheureux à la fin de son règne, il lui fut impossiMe de sauver Gaza * et le Daron, dont la perte ouvrit la Palestine aux ennemis et les rapprocha de Jérusalem.
L'émir qui lui avait enlevé ces deux positions, après avoir gouverné les provinces du Nil au nom des atabecs d'Alep, s'était depuis peu déclaré indépendant. A la mort de Noureddin, filsdeZenghi, Saladin, non content du royaume d'Egypte, prend le titre de sultan, soumet à son autorité toutes les principautés musulmanes de Syrie, étend ses conquêtes sur la Mésopotamie entière, et forme dès lors le dessein d'anéantir les Etats chrétiens, qu'il enveloppait de tous côtés.
C'est au moment où s'élevait cette redoutable puissance que le roi Amaury P'
^ M. Beugnot, Assises, 1. 1, p. xxx* 455, note.