LIVRE 1, CHAPITRE XL
d'une grêle de traits qui ne leur permit pas d'avancer. Anseau met aussitôt 12321333. pied i\ terre et s'attelle lui-même aux roues. L'appareil conmienrait à s'ébranler, quand Anseau fut atteint dans la cuisse d'une grosse flèche à quatre pans, appelée carreau. U jette aussitôt le bois loin de lui, en assurant qu'il n'est pas blessé, et redouble d'efforts; mais, quand le château fut parvenu au lieu où il devait être placé, le brave jeune homme tomba épuisé dans les bras de ceux qui l'approchaient. On l'apporta sous sa tente, de là à Nicosie, dans son hôtel, où il languit pendant six mois. Apros ces longues souflrances, les médecins parvinrent à extraire le fer du trait, qui était resté dans la plaie et l'avait envenimée. Anseau ne survécut que deux jours à l'opération ^ U mourut, et fut inhumé à Sainte-Sophie, au milieu des larmes de ses compagnons, qui l'avaient vu pendant le siège, comme auparavant, infatigable, dévoué, toujours le premier à la peine et au danger.
Jean d'Ibelin n'était pas en Chypre quand le roi perdit ce fidèle serviteur. Il se trouvait alors à Saint-Jean d'Acre, où l'arrivée de quelques agents impériaux l'avait déterminé à se rendre. La mort d'un enfant ne l'eût pas plus cruellement éprouvé que ce coup malheureusement trop attendu. •
La blessure d' Anseau n'avait pas retardé la nouvelle attaque de Cérines. Lesimp^h-ua^-
rcpovsscut
L'assaut fut livré peu après, mais n'eut pas plus de succès que les précé- «u grand a$»iiut. dents, malgré l'ensemble et la ténacité des corps engagés. Balian d'Ibelin, réconcilié sans doute avec l'Eglise et avec son père, conmiandait la colonne dirigée contre le château, pendant que le sire de Beyrouth, en personne, attaquait la ville. Balian fut blessé dans l'aflaire, qui fut extrêmement meurtrière. Ces échecs répétés aigrirent, dit-on, Ibelin. On l'entendit se plaindre pour la première fois du sort et regretter de consumer les forces de l'armée contre un château isolé, que la famine aurait fini par réduire. En voyant ses fils presque tous blessés ou malades, le cœur du père se serait attendri; Ibelin aurait un instant faibli, et, dans un moment de découragement profond , il aurait laissé échapper une exclamation de regret de ne s'être pas souvenu de l'assise de Belbeis^. Cette loi, exigée d'Amaury I•^ au milieu de son expédition contre l'Egypte, autorisait les liges à refuser, dans certains cas, de prendre part à des expéditions éloignées, à moins qu'il ne s'agit de défendre la personne même du roi '.
' Âmadi,fol. i33; Fi. Bustron, fol. i65, ' Amadi, fol. i3A. i35; FI. Bustron.
1 66. fol. 1 67 ; cf. Assises de Jérusalem ,i. I , p. x\\,
^ Ville d'Egypte entre ElÂrisch et le Caire . 4 5 5 .
1232-1233. Ibelin , qui eût été un ingrat vis-à-vis du roi et des Chypriotes , en persistant dans de tels sentiments, reprit bientôt confiance. Il sentait que le roi Henri, quoique majeur, retombait, sans son assistance, aux mains des hommes de Tempereur. L'indépendance et Thonneur du royaume, sa dignité autant que l'intérêt du roi, demandaient l'entière expulsion des Lombards, avant de songer à donner du repos aux siens. Cérines, d'ailleurs, ne pouvait réparer indéfiniment ses pertes, et l'empereur, qui avait récenmient resserré son alliance avec les princes musulmans, pour veiller plus librement aux nouvelles difficultés qui lui survenaient dans ses États d'Europe ^ ne paraissait pas disposé à entretenir outre-mer d'autres troupes cpie celles qui s'y trouvaient déjà.
L'emperenr Le marcchal Filaugier et Barlas étaient arrivés auprès de Frédéric au
srche a diviser
cherche
les chevaliers momeut où l'agitation des partisans de ^son fils Henri et la nouvelle confé-
de Chypre
et de Syrie, dératiou des villes lombardes lui faisaient craindre à la fois pour TAUeinagne et l'Italie. Ayant peu de forces en Orient, l'empereur fut d'une grande modération. Il dit que l'on s'était mépris sur ses intentions; qu'il n'avait jamais voulu rien faire de nuisible ou de blessant contre les liges; qu'il a\ avait d'ailleurs entre lui et ses parents de la maison d'Ibelin qu'un malentendu facile à éclaircir. Il chargea l'évéque de Sidon, alors en Italie, de retourner en Terre sainte porteur de ses lettres et de ses instructions, pour ramener les esprits à de meilleurs sentiments. L'évéque, à qui Frédéric s'était ouvert, devait s'attacher surtout à séparer la cause des chevaliers de Palestine de celle des chevaliers de Chypre. Tout le succès de sa mission dépendait de ce premier point , qui lui était particulièrement recommandé. Il y avait alors, comme l'on sait, dans la noblesse d'outre-mer, un grand nombre de hauts feudataires et de simples hommes liges qui, possédant en même temps des charges ou des fiefs en Syrie et en Chypre, se trouvaient assujettis aux devoirs féodaux dans les deux royaumes. Beaucoup d'autres, relevant seulement de la couronne de Jérusalem, ne devaient l'honmiage et le service que sur le continent. 11 fallait faire comprendre à ceux-ci que leur devoir et leur intérêt était de rester dévoués au roi Conrad, qui ne tarderait pas à venir récompenser ses fidèles serviteurs, et persuader aux autres que l'empereur étant suzerain de l'ile de Chypre, ils ne pouvaient, sansméfaire à leur serment, porter les armes contre lui, en aidant le sire de Beyrouth à
* Godcfroy de S. Pantaléon , ap. Struve , Script. Germ. 1. 1 , p. SgîJ.