LIVRE I, CHAPITRE XII
consuls de la république, venu de Syrie ^ Il est probable, d'après cette der- 1233. nière circonstance, que les Génois n'avaient pas encore, dans les villes de Chypre, les agents permanents dont la création était reconnue en principe, dans le privilège de 1 232 , et dont l'existence successive se constate peu après, à Nicosie, à Famagousle, à Limassol et à Paphos.
Depuis plus de huit ans, les Chypriotes avaient donné au roi des preuves Difficulté incontestables de fidélité et d'abnégation. Us avaient été non-seulemént de à^u bons et loyaux vassaux, mais des vassaux désintéressés et dévoués, car l'engagement féodal ne les obligeait qu'à un échange de services avec le suzerain, et ils étaient allés bien au delà. La plupart, sans rechercher quelles étaient les chaînes strictes de leurs fiefs, ce qu'ils savaient fort bien, avaient sacrifié leur temps, leurs hommes, et souvent leurs récoltes. Un grand nombre, surtout parmi les sei^nts fiefifés, qui ne possédaient pas de fiefs terrritoriaux , et recevaient seulement de la couronne une solde sous forme de pension en argent ou en nature, étaient même de beaucoup en avance, et avaient une dette formelle à réclamer. Depuis longtemps ils ne touchaient plus rien de la Secrète, ou trésor royal, et pourvoyaient eux-mêmes à leurs dépenses. La fortune d'Amaury II , épuisée depuis l'administration de Gautier de Montbéliard, n'avait pas suffi aux besoins de la guerre. On avait été forcé de suspendi*e la paye des vassaux de soudée, et de ne donner aux hommes d'armes que des à-compte insuffisants. Il y avait des chevaliers et des sergents dont l'arriéré remontait ainsi jusqu'au temps de la régence d'Alix de Champagne, mère du roi.
Les soudoyers se présentèrent un jour en corps dans une séance plénière de la haute cour , à laquelle assistait le roi, et sonmièrent respectueusement le prince de tenir ses obligations à leur égard. Cela s'appelait, dans le langage féodal, conjarer le seigneur de sa foi. La démarche fut dirigée personnellement par Guillaume Reimont, chevalier assez au courant des usages judiciaires. Elle manqua cependant à quelques-unes des formalités requises par la procédure compliquée que l'on suivait outre-mer, et qui était, quoique toujours orale, assujettie à une méthode très-minutieuse. Le sire de Beyrouth le fit remarquer avec modération aux réclamants , et les rappela à l'observation des vieilles traditions. Guillaume Vicomte, Hernoul de Giblet, d'autres grands plaideurs, parmi lesquels Raymond de Couches, bourgeois considéré,
' Nous avons donné le texte du traité au tome II, p. 56.
1253. admis à parler souvent dans la haute cour^ prirent aussi la parole, et opinèrent dans le sens du sire de Beyrouth, en déclarant que le conjurement des vavasseurs n*était point régulier. Ces braves gens , faciles à contenter, comme tous les créanciers militaires , furent presque confus de leur démarche. Avant dé quitter la salle, ils se mirent à genoux pour prier le roi de n'en conserver aucun mauvais souvenir. Le prince les releva courtoisement, et ils se retirèrent très-satifaits des paroles qu'ils avaient entendues, et probablement de quelques nouveaux à-compte qu'on leur remit ^.
Les ciiyprioict Ccs débats n'étaient que les incidents ordinaires de la vie militaire au k une eip^iiion xiii'siècle, époquo de transition , où l'ancien système territorial s'aflaiblissant,
des
Hospiiaiirn. la pcrsounalité du vassal se prononce de plus en plus ; où les terres manquant, l'argent les remplace et tend à devenir une simple solde. Rien de sérieux ne troubla les rapports du roi et de ses hommes.
Les Chypriotes, rendus aux soins de leurs domaines, trouvèrent encore l'occasion de prendre part, durant les loisirs delà paix, à quelques expéditions hors de l'île. Une compagnie de cent chevaliers, ce qui fait supposer, croyons-nous, une force totale d'environ cinq ou six cents hommes, en comptant les écuyers et les sergents, aida l'ordre de l'Hôpital à rétablir un tribut, que lui payait le prince de Hamah, l'ancienne Epiphanie de l'Oronte^. Le corps chypriote était commandé par le sire de Beyrouth, en personne, et par le comte Gautier de Brienne, quatrième du nom, dit Gautier le Grand, qui demeurait alors en Chypre, où le roi lui avait donné des fiefs. Brienne avait épousé, cette année même, Marie de Lusignan, sœur aînée du roi Henri et d'Isabelle, femme du prince Henri d'Antiochc ^. Il était fils de Gautier III, comte de Lecce en Fouille , et neveu de l'ancien roi de Jérusalem, alors empereur de Constantinople. Il eut, entre autres enfants, Jean de Brienne, époux de Marie d'Enghien , à qui les enfants d'Alix de Champagne abandonnèrent les terres leur revenant, en France, de l'héritage maternel® ; et Hugues de Brienne , qui, non content de son comté de Lecce, revendiqua d'abord la régence.de Jérusalem, puis la couronne même du fils de Henri l" de Lusignan,
^ Assises, t. I , p. 384 , 5 1 5. ^ Contin. de GnilL de Tyr, p. 4o3 ; Amadi,
' Philippe de Navarre, présent à cette fol. i4i. séance , en a donné un récit dans son xxxvi* * Contin, de GutU. de Tyr, p. 4o3 ; Âlbéric
chapitre ( Assises , 1. 1 , p. 5 1 5 ) ; Jean d'Ibelin , des Trois-Fontaines , ap. D. Bouquet , t XXI ,
le jeune , en parie également au ccxxxix* cha- p. 6 1 1 .
pitre de son livre [Assises de Jérusalem, t. I , ' Le a i mars 1 367. ( HisU de Chypre, L II ,
p. 383). p. 69 et p. 70, not. 3.)