‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 170 sur 283 · LIVRE I, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XII

retraite de l'administration impériale à Tyr. Ainsi le maréchal, qui leur avait été imposé comme baile, devait être réinstallé d^abord, sauf à Tempereur à le changer peu après, car on admettait que les « mortelles inimitiés » existant entre les deux partis rendaient au maréchal ses fonctions impossibles. Ainsi les bourgeois devaient accepter les baillis impériaux établis pour la perception des impôts ;^a commune de Saint- André devait être dissoute, sa cloche enlevée, ses consuls et ses capitaines révoqués; tous conjurements contraires à la souveraineté impériale rétractés; enfin un nouveau serment de fidélité prêté à Tempereur et à Conrad par tous les habitants du royaume, chevaliers et bourgeois ^ Le désir de la paix entraînait Grégoire IX à des faiblesses plus grandes encore. U offrait de s'interposer pour ramener le roi de Chypre à Tobéissance de Tempereur^, ou, au moins, à lui imposer des trêves sur les questions qui les divisaient.

A leur retour en Syrie , les commissaires furent accusés d'avoir méconnu leur mandat, le traité qu'ils apportaient désavoué aussitôt. L'irritation était telle contre eux, qu'on proposa de les jeter en prison'. On se mit en rapport avec les Chypriotes, dont la dignité' et l'indépendance n'étaient pas moins compromises^. Les chevaliers de Nicosie, inquiets des promesses faites à l'empereur, engagèrent le roi Henri à entrer personnellement dans l'association de SaintJean d'Acre et promirent aux gens du royaume de Jérusalem de faire cause commune avec eux pour se défendre, si les amis des Impériaux essayaient d'appliquer le traité rapporté d'Italie^.

Un grand malheur frappa le roi et les deux royaumes au milieu même de Mon ces vives préoccupations^. Jean d'Ibelin, sire de Beyrouth, mourut à la suite * ^" d^une chute de cheval. L'animal qu'il montait, en se cabrant, se renversa

^ Lettre du 3 3 sept. 1335; Rinaldi, 1335, SS 43-44; Huillard-Bréholies , Hist. Fridtr. t. IV, p. 775.

* • lliustreni regem Cypri ad tuum faciac muB redire mandatum. » ( Lettre précédemment citée de Grégoire IX à Frédéric, du 3 3 septembre i335.)

' Contin, de Guill. de Tyr, p. 4o6 , toujours sous rannée is33; mais les négociations avec Grégoire IX ne s ouvrirent qu à la fin de I*année 1 335 et durèrent jusqu'en 1 337.

^ Sanudo, p. si 5; Conûn, de Guid. de Tyr, p. 406*407.

* Contin, de Guill. de Tyr, p. 406-407. Nous établirions ainsi la fin du chapitre xl et le commencement du chapitre xli : «Et

• por ce , se mist li rois Henris en la comuc nauté des gens do roiaume de Jérusalem ;

• car [ms. a.] ceie .pais, dont nos avons

• parlé , tochoit moult à son grant damage. • Ghap. XLI. « En celé messagerie , Jofroi le « Tor se parti de Chypre et vint à Acre et reçut « les letres , etc. »

* Amadi, fol. i42. Aibéric des Trois Fontaines place la mort d'Ibelin en 1 333. (Bouquet, t. XXI, p. 610.)

1236. sur lui et le meurtrit cruellement On ne sait si Taccident arriva en Chypre ou en Syrie.

La fin de cet homme de bien fut, comme on le pense > digne de sa noble vie. Aussitôt qu'il connut la gravité de sa position , il dicta lui-mênie avec calme ses dernières volontés en présence des siens, étonnant chacun par la netteté de son esprit, les édifiant par sa piété et la^ délicatesse de sa conscience. Il rechercha dans les circonstances les plus éloignées du passé s^il avait pu retenir à son insu quelque chose appartenant à autrui, et il en fit effectuer la restitution immédiate. Il distribua ensuite aux pauvres et aux établissements religieux ses biens non féodaux et son mobilier, qui était considérable. II répartit lui-même ses nombreux fiefs entre ses enfants. Il institua, pour principal héritier et seigneur de la baronnie de Beyrouth, son fils aine Balian , en . recommandant à ses frères de le tenir désormais pour le chef de la maison et pour leur seigneur suzerain. Disant alors adieu au monde, il demanda a être transporté au couvent de Tordre du Temple, à Saint-Jean d'Acre, voulant mourir sous Thabit et dans Taustérité monastiques. Il en avait fait le vœu en 1 232 , au moment de livrer la bataille d'Agridi, au cas où Dieu lui donnât la victoire , et il tint fidèlement rengagement qu'il avait pris vis-à-vis de luimême, et que personne ne connaissait ^

Il vécut quelque temps encore dans les souffrances , qu'augmentait la rigueur de la règle, dont il refusa tout adoucissement. A ses derniers moments, entouré de ses amis et de quelques anciens serviteurs, réunis pour le voir encore une fois, il demanda qu'on lui apportât un crucifix. Philippe de Navarre lui présenta l'image sainte: Ibelin se soulève, étend ses mains vers le ciel, baise les pieds du Sauveur, en prononçant les premiers mots du psaume: « Seigneur, je remets mon âme en vos mains ; » puis il retomba sur sa couche et expira. Ses amis se plaisaient à dire qu'après sa mort sa figure avait conservé longtemps la sérénité que l'on croit voir sur le visage des prédestinés-. Jean d'Ibelin est surtout connu , dans les monuments de l'histoire d'outre-mer, sous le nom du vieux sire de Beyrouth , non pas qu'il ait atteint un âge fort avancé ; mais parce que les écrivains chypriotes du xuf siècle, compagnons la plupart de ses guerres, prirent l'habitude de le désigner ainsi pour le distinguer de son neveu Jean, le Jurisconsulte, et de son fils Bdian, le nouveau sire de Beyrouth , qui eut le bonheur de terminer l'œuvre de son père.

Quelques années plus tôt , la perte d'un chef semblable eût pu changer Ta-

' Cf. Aonadi, fol. i24. i43. — * Idem, foi. i43-i43; FI. Busiron. fol. 175.

de Grégoire IX,

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