LIVRE I. CHAPITRE XIII
Une congtitation d'Innocent IV, rendue peu après à Lyon , à la suite de la déposition de Frédéric, consacra raffiranchissement politique dont les Chypriotes jouissaient en fait depuis longtemps , et déclara le roi Henri libre de tout serment et de tout hommage à Tégard de Fempereur, en plaçant sa famille et sa couronne sous la protection spéciale du Saint-Siège ^. La déclaration apostolique, trop favorable à Tlle de Chypre dans ses considérants historiques, en affirmant que le royaume desLusignan n'avait jamais dépendu d'aucune puissance séculière, acheva de légitimer aux yeux du clergé la double autorité que le roi Henri exerçait en Chypre conmie roi , et en Syrie conmie seigneur du royaume de Jimsalem. Ce dernier titre, expressément confirmé alors par Innocent IV ^ à Henri V% lui permit de compter sur le concours des ordres militaires, que les événements de la guerre rendaient chaque jour plus impérieux.
Son indépendance
politiqna est d4elar^o
le Saint-Si^.
Malec-Salah Nodgem-Eddin ne s'en était pas tenu à ses premiers avantages. 1245-1247. Peu après la victoire de Gaza, il avait occupé Jérusalem, enlevé Damas, puis snec^s
du
Balbeck, et achevé la conquête du royaume d'IsmaêP. Il était ensuite venu snitan d'Égypto
cil SvTi^»
mettre le siège devant le nouveatf château d'Âscalon , qu'avait élevé à si grands frais Richard de Comouailles^. Le fort se défendit longtemps, grâce aux secours que lui apportèrent huit galères chypriotes aux ordres de Baudouin d'Ibelin, sénéchal du royaume, et la flotte de Saint- Jean d'Acre, commandée par Jean d'Arsur, son frère, chargé peu après du bailliage de Jérusalem ^ Le sultan ajourna une conquête qui lui paraissait assurée, pour veiller à de plus pressants besoins. Comptant alors dans ses armées toutes les troupes des émirs de Syrie, rentrés dans la soumission depuis la défaite de son onde, il se sentit assez fort pour se défaire des auxiliaires kharismiens, qui voulaient, malgré lui, pénétrer en Egypte. H leur barra le passage à Belbeis, rejeta leurs bandes en Syrie, où les paysans finirent par les exterminer^.
^ Bulle du 5 mars 1 9^7. Hi$t de Chypre, t. II, p. 63. (Voy. ci-dessus, p. 3 45.)
* Lettre de Lyon, 17 avril 1247; ^P- ^^~ oddi. Annales eccles, 1347» ^ ^^* ^' XXI, p. 386 , où U faut lire anno /F au lieu de
OlUtO VIII.
' M. Reioaud, Chron, arabes, p. 446; Abouifëda , trad. Reiske , t. IV; Matthieu Paris, ann. 1345, p. 46i.
* Suivant quelques auteurs , le sultan aurait dès lors occupé \scalon (M. Reinaud,
p. 446). Mais on voit dans les continuateurs de Guillaume de Tyr (p. 434, 565 ), que cette ville , dont Conrad avait ordonné de remettre le château aux Hospitaliers, en 13 43, résista pendant près de deux ans aux attaques des Arabes, et ne fut prise qu'en 1347.
* Cf. Conùn, de Guili. de Tyr, p. 433; Âmadi, fol. 161.
* Cont de GuiU, de Tyr, p. 43o; Sanudo , p. 3i8;Matth. Paris, ann. 1247, p* 476,493, 5 1 3 ; M. Reinaud , CKron. arabes, p. 447.
12iû-1247.
Après avoir donné quelque temps de repos à ses troupes , il les remit bientôt en campagne ^ L'émir Fakr-eddin, Tancien ambassadeur de Malec- Kamel en Sicile et en Syrie, Tami de Frédéric, commandait ses troupes. En attaquant les chrétiens de Syrie, le sultan vengeait à la fois ses griefs et ceux de l'empereur. Fakr-eddin s'empara de Tibériade^, qui couvrait Saint- Jean d'Acre vers le Jourdain; il reprit le si^ d'Ascalon et parvint à s'emparer du château , qu'il abattit '. Les limites du royaume reculaient ainsi jusqu'à JafTa. De toutes les forteresses réparées ou reconstruites par les dernières croisades, il ne restait plus dans l'intérieur du pays que le Saphed, au nord-ouest de la mer de Galilée, occupé par les Templiers. L'empereur Frédéric triomphait de la consternation des Orientaux et attribuait leurs malheurs à leur ingratitude, quand il aurait pu trouver, avec plus de. justice, dans sa violation de la loi du pays et ses ménagements pour le sultan , la cause de leur révolte et les motifs de leur faiblesse ^.
Une autre calamité assaillit la Terre sainte à la fin de l'année 1247. ^^^ Etats de Boémond V, épargnés jusque-là par les troupes d'Egypte , h la sollicitation peut-être de Frédéric, que le nouveau prince d'Antioche, seul parmi les Francs d'outre-mer, reconnaissait encore ^, furent envahis tout à coup par les Turcomans ®. Menacé de tous côtés, le royaume de Jérusalem était perdu, si un effort des princes d'Europe , plus heureux que les précédents, ne venait arrêter les progrès des Arabes, et rendre quelque confiance aux chrétiens.
Crotside de taiiil I^ouis.
Depuis que Tile de Chypre était devenue un royaume franc, les Sarrasins d'Egypteet de Syrie avaient vu se former contre eux quatre grands armements, dont les dangers s'étaient bientôt évanouis. Les Vénitiens avaient dirigé sur Constantinople la croisade de i2q4- Malec-Kamel, par une concession prudente , avait déjoué celle de 1 2 2 5 , et cimenté , à celte oc>casion , avec l'empereur Frédéric, une alliance inouïe qui durait depuis près de vingt ans. La restau-
' En 1247.
* Cf. Contin, deGuili de Tjrr, p. 432-433; Aboulféda, éd. Reiskc, t. IV.
' Contin. deGuili. de Tjrr, p. 435 ; Sanudo , p. 318.
* Matthieu Paris, ann. 1 a46t p. 479. Au milieu de ses ménagements pour Tcmpereur, Matthieu Paris rappelle lui-même , en plusieurs circonstances, les rapports d'étroite intelligence que Frëdéric continuait à entretenir avec les sultans d'Egypte. Ann. 1 2'46 :
«Inter nos et imperatorem jamdudum fuit c familiaritas et dilectio mutua et concordia « perfecta a tempore Soldani patris mei. » (Lettre supposée de Malec-Salah au pape, p. 47$') Ann. 1247 • «Soldanus Babyloniie <cui amicissimus fuit.» (P. 492.)
* Voy. p. 275, 329.
* Contin. de Gaill. de Ty, p. 4 35 ; Sanudo , p. 218; lettre du légat, du 1'' avril 1249; Rinaldi , ann. 1 249 ; Keinhard , 1. 1 , pr. p. A 3. Voy. Hist. de Chypre, t. Il, p. 68, noie 2.
LIVUE I. CHAPITRE XIH. 341
ration de quelques châteaux forts avait été le seul résultat des croisades du i^^six>i de Hongrie, du roi de Navarre et du comte de Cornouailles. Le grand objet de la guerre sainte, depuis la captivité de Guy de Lusignau , était toujours en vain poursuivi. Le royaume de Godcfroy n'était point reconstitué. La capitale n'avait jamais été vraiment et complètement occupée. Frédéric n en avait rendu que Tapparence aux chrétiens. Le gouvernement n'aurait pu être rétabli dans une ville sans remparts, éloignée de la côte, abandonnée aux insultes de tous ses voisins , à moins d'avoir une immense armée pour la défendre.
La nouvelle perle de la ville sainte et les outrages des Kbarismiens réveillèrent cependant la sympathie des peuples d'Europe, aussi douloureusement que, cinquante-sept ans auparavant, la défaite de Tibériade et la capitulation qui la suivit. Le roi de France, apprenant le désastre à la fin d'une longue convalescence, résolut d'aller en personne tenter de le réparer. Durant trois années il prépara son voyage. H résista aux instances des siens, et finit par amener la noblesse du royaume presque entière à s'associer à son projet, en se faisant lui-même, quelquefois, le prédicateur populaire de la croisade ^ Malheureusement les princes d'Occident étaient alors moins zélés ou moins libres qu'à la fin du xii* siècle, quand Philippe -Auguste et le roi Richard oubliaient leurs ressentiments pour voler au secours du royaume de Syrie.
Vainement l'évêque de Beyrouth vint lui-même raconter aux chrétiens d'Europe les scènes de profanation dont les saints lieux avaient été 1c théâtre. Au récit de l'orateur sacré, on vit dans les églises des. scènes d'attendrissement; on fit partout des collectes abondantes. Nulle part, en dehors des provinces de la France, du Brabant et de la Flandre, où s'était levé autrefois le premier cri des croisades, les fidèles ne reprirent les armes. Les Anglais, battus à Taillebourg, observaient avec défiance la conduite de I^uis IX. L'Espagne était au plus fort de sa guerre contre les Maures. L'Allemagne et l'Italie étaient déchirées par les factions d'Henri et de Frédéric, (pie compliquaient les querelles renaissantes des Guelfes et des communes lombardes.
Les deux principaux Etats de l'Italie, les plus puissants sur la Méditerranée, Venise et la Sicile, se trouvaient, par le développement de leur commerce et leurs rapports politiques avec les sultans d'Egypte, forcément opposés à la nouvelle guerre. Sous des dehors favorables, la république de
' Matth. Paris, aun. iaA5, p. 463.
Venise trahit sa rancune parles vengeances qu elle exerça sur les croisés tombés entre ses mains, au retour de Tarmée de saint Louis en Europe ^ Frédéric II, résolu alors à demander le pardon de TEglise, qui Tavait déposé au condJe de Lyon, ne pouvait contrarier ouvertement les projets du roi de France, son défenseur officieux auprès du Saint-Siège. Il ordonna aux magistrats siciliens de fournir à la flotte croisée les vivres et l'assistance dont elle aurait besoin ^. Au fond, ses vœux étaient pour le succès des ennemis de saint Louis en Orient. Après la capitulation du roi, on le soupçonna d'avoir cherché à faire prolonger la détention des chevaliers français ^ auprès de Malec-Salah , qui voyait toujours en lui le vrai roi des chrétiens de Terre sainte ^, et un allié certain. Avant la guerre, c'est par un émissaire impérial déguisé en marchand, que le sultan reçut les premiers avis des préparatifs militaires qui se faisaient en France ^.
Son MJour
ru
Chypre.
L'époque fixée pour le départ étant arrivée, le roi mit à la voile avec une partie de la flotte à Aigues-mortes, le 35* jour du mois d'août, qui fut, depuis , le jour même de sa mort et de sa fête ^. Des vaisseau^ avaient été nolisés ou construits pour lui à Gênes, dès l'année 12A6''. Dans le nombre des navires fournis par les plus fortes maisons d'armateurs de la ville» les Mallone, les Usodimare, les Gattilusio, l'un s'appelait la Reine, un autre la Damoiselle^. La nef royale avait reçu le nom de la Monljoie^y cri de guerre des Français. La reine Mai^erite accompagnait le roi son époux; ses frères, le comte d'Artois et le comte d'Anjou, un grand nombre de prélats et de barons le suivaient aussi avec leurs vassaux. Le comte de Poitiers, son second frère, resté quelque temps en arrière pour veiller au gouvernement avec la reine Blanche, leur mère, et les autres chevaliers qui n'avaient pu être prêts au temps marqué, devaient venir le joindre en Chypre, où le rendezvous général était fixé pour le ravitaillement.
^ Voy. Tillemont, Vie de saint Louis, t. III , p. 339.
* Ibid. p. 111.
^ Joinville croit à cette duplicité de l'empereur; ap. Bouquet, t. XX , p. 268 a.
^ Matthieu Paris, p. 492 et suiv.
* M. Reinaud, Chron, arabes, p. 448; M. Huillard-Bréholles.trad. de Matth. Paris, t. VI. p. 263.
* Guil). de Nangis, Chron. éd. Géraud, 1. 1 . p. 302 ; Matth. Paris .p. 5o 1 .
' M. Jal a puhlié les traités cobclus à Gènes par les envoyés de saint Louis. ( Archéologie navcde, t. II, p. 383; Docaments extr. des biblioih. ( Coll. des Doc. inédits concernant Vhist. de France) in-4*. t. I, p. 607 ; t, II, p. 5o.)
* Documents cités par M. Belgrano , Ârchivio storico itiL 2* série, t IX, p. 179.
' Lettre de Jean Sarrasin , chambellan du roi saint Louis , Contin. de Guili. de Tjr,