‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 184 sur 283 · LIVRE I. CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE XIII

Le temps, presque toujours favorable à Tépoque où le roi s'embarqua, i^46. permit d'arriver promptement en vue du port de Limassol. On y jeta Tancre le 17 septembre, vingt-troisième jour du voyage ^ C'était une des plus belles traversées qu'on pût faire. Saint Louis, disposant déjà d'une force suffisante, aurait voulu reprendre la mer sans tarder, et effectuer avant la mauvaise saison sa descente en Egypte. Il avait été reconnu, dans le conseil des chevaliers, qu'on devait de nouveau porter la guerre sur ce point. Les barons français conseillèrent néanmoins au roi de passer l'hiver dans Tile, pour reposer les troupes et donner le temps aux retardataires de rejoindre le corps d'armée. Le roi se rendit à leur avis ^.

Saint Louis s'établit à Nicosie avec le roi Henri et les seigneurs de sa cour. L'armée prit ses cantonnements dans les villes et les villages, principalement autour des ports de Limassol et de Famagouste , où devait s'opérer le nouvel embarquement^. D'immenses achats de vin et de blé avaient été faits par les officiers du roi, venus à l'avance en Chypre, et on avait amoncelé ces approvisionnements en plein air, sur le rivage. Join ville, arrivé dans Tile peu de temps après le roi , rapporte qu'au moment du départ il suffit d'en< lever une légère couche de végétation formée sur ces hautes montagnes de froment, pour trouver au-dessous un grain sec, sain et parfaitement conservé ^.

Si le séjoiu* en Chypre offrit de grands avantages, il ne fut pas exempt d'inconvénients. On doit toutefois rejeter conmie entièrement controuvé ce qu'un historien moderne a dit de l'intempérance et du relâchement des croisés cantonnés dans les districts d'Amathonte et de Paphos. Les souvenirs mythologiques n'autorisent point à donner comme des faits certains des conjectures que repoussent toutes les informations du temps. Les fatigues de la traversée, l'inexpérience des Européens, leur goût prononcé pour les fruits d'Orient, le voisinage des étangs situés sur les côtes méridionales de l'ile, expliquent trop les pertes cruelles qu'éprouva l'armée française en Chypre. Nos temps ont vu sur d'autres rivages, moins insalubres peut-être, des épidémies plus cruelles décimer nos armées peu après leur débarquement. Plus

^ Le jour de la fête de saint Lambert. Guill. de Nangis, Gesta, ap. Bouq. t. XX,

Lettre de Jean Sarrasin; Conùn, de GaiU. de p. 356; Chron. éd. Géraud, t. I, p. 302.

Tjrr, p. 569. Cest la date même de l*arrivée ^ Lettre du légat Eudes de Ghâteauroux à

du roi, dans Amadi, fol. 161. L*undes con- Innocent IV, datée de Ghypre, le 1" avril

tînuateurs de Guillaume de Tyr dit le 1249. (Hinaldi, Annal. 1249; d'Achcry.

28 septembre (p. 436), ainsi que Sanudo, SpiciL t. III, p. 624; Reinhard, t. I, pr.

p. 218., p. 43; Hist. de Chypre , t. II, p. 64 •) «

' Joinviile , p. 211, ap. Bouq. t. XX ; * Joinville , p. 210.

de deux cent cinquante chevaliers ou prélats trouvèrent leur tombeau et la fin de leur pèlerinage à Limassol^ De ce nombre fut Jean, comte de Montfort^, frère consanguin de Philippe de Montfort, seigneur de Tyr, qui, après avoir édifié ses contemporains par ses vertus, fut invoqué comme un bienheureux après sa mort en Orient, et devint le patron d'une des églises les plus vénérées de Nicosie, Notre-Dame-des-Champs , de l'ordre de Saint-Bernard, dont les religieux changèrent le nom en celui de Saint-Jean de Montfort'. La reine Marguerite , reposée par la douceur du climat , recouvra la santé à Nicosie^.

Ambassadrun mongols.

Quelques jours avant Noël , des ambassadeurs mongols , partis à la nouvelle que Fun des plus puissants rois de l'Occident se trouvait dans l'ile de Chypre, débarquèrent à Cérines, et furent présentés à saint Louis dès leur arrivée à Nicosie ^ Ils étaient envoyés par Uchi-Khataï, conunandant de la Perse au nom du grand khan Gaïouk , qui campait habituellement près de Karacorom , ancienne capitale de Gengis-Khan , ville aujourd'hui ruinée , située sur rOrgon , dans le désert de Gobi , au nord-ouest de la ville de Pékin , que les

^ GuHl. de Nangis , Grsta S. Ludovici, ap. Bouquet, tome XX, p. 356; Matthieu Paris, p. 5 1 6 , éd. Watts ; Guillaume Guiart , Branche des rojranx lignages, coil. Buchon, iii-8°, t. VIII, p. 3i.

' G. de Nangis , ap. Bouquet , t. XX , p. 356 , 55a; Baudouin d'Avesnes, t. XXI, p. i65. Voy. ci-dessus , p. 3a i .

* Et. de Lusignan , Hist. de Cypre, fol. 3a , 39, 63.

* Lettre du légat Eudes , du 1 " avril 1 a 4 9 , Rinaldi , d'Achery, Reinliard , loc. cit.

^ Lettre du légat Eudes de Châteauroux , du 1*' avril 1349, loc. cit. lettre de Jean Sarrasin, p. 569; Joinville, p. 211; Nangis, Gesla, ap. Bouq. t. XX, p. 358; Vincent de Beauvais, XXXI, 91, t. IV, p. i3 16. Il n*est plus permis de douter aujourd'hui de la réalité de cette ambassade , contestée ou tournée en dérision par quelques anciens écrivains. Tout le monde connaît les Mémoires sur les relations des princes chrétiens avec les empereurs mongols , de M. Abel Kémusat ( Mém. de l'Acad. des inscr. nouv. sér, t. VI , p. 434). Oserai-je ajouter qu*il est difficile de comprendre comment le savant académicien , en démontrant le caraclbrr sérieux de la mission mon-

gole venue en Chypre au nom du lieutenant ou vice-roi de la Perse et de TArménie , n^admet pas Tauthenticité de la lettre remise par les ambassadeurs à saint Louis, et (at>it que la pièce a été fabriquée par les ambassadeurs eux-mêmes. Mais, s*i] y eut une^nission véritable, il y eut nécessairement une lettre de créance; et, si Tacte ne porte plus aujourd'hui les formes officielles que les orientalistes peuvent désirer, n est-il pas possible qu'il les ait perdues sous la plume des traducteurs et des copistes inexperts qui l'ont transcrit en Chypre d'abord et puis en France? Quanta l'annonce de la conversion des Mongols et aux autres assertions exagérées ou fausses que renferme le document , pourquoi n'en pas faire remonter l'intention à Ilchi-Khataï lui-même ? On peut , en outre , remarquer que la fréquentation des chrétiens de la secte des Nestoriens, répandus dans toute la Mésopotamie , où régnaient les khans mongols, avait pu introduire dans la grossière religion de ces peuples des pratiques chrétiennes, telles que le baptême et même quelques cérémonies de la messe , bien avant l'arrivée des missionnaires que leur envoyèrent les papes et le roi saint Louis.

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