LIVRE I, CHAPITRE XIII
que Ton se portât directement sur TEgypte sans s^arréter en aucun lieu M et peut-être, en effet, était-il préférable, à la fin de Tété de 1248, conune saint Louis l'avait décidé d'abord, de prendre seulement les provisions à Limassol ou à Candie, et d'opérer le plus tôt possible la descente en Afrique. Le grand maître du Temple, les barons de. Syrie et le roi Henri II, conseillent, au contraire, expressément aux Européens d'amiener et déconcentrer toutes les forces d'invasion dans l'île de Chypre avant d'attaquer les Sarrasins ^. Mais la relâche n'est qu'un détail dans le dessein général de la campagne, arrêté par saint Louis, approuvé par tout ce qu'il y avait d'hommes compétents en Orient et en Occident, et qui consistait à subjuguer d'abord TEgypte avant de songer à délivrer le saint Sépulcre '.
La conquête de Jérusalem était le but auquel tendaient les cœurs de tous les chrétiens réunis alors autour du roi de France. Bien peu comptaient cependant sur un triomphe prochain. Les Orientaux surtout, quelle que fût leur confiance dans la valeur du roi Louis et de ses barons, doutaient d'obtenir, sans l'union et la coopération prolongée des autres princes d'Europe, un succès qui ne devait être considéré comme définitif qu'après l'anéantissement des armées d'Egypte, la reprise de Jérusalem et la complète réparation de son enceinte. Rien de durable ne pouvait se fonder en Judée sans ces conditions. En attendant la coalition générale des chrétiens, qui était leur seul espoir, les gens d'outre-mer auraient préféré qu'on profitât de l'effiroi inspiré aux Arabes par l'approche du roi de France, et qu'on cherchât à renouer avantageusement les traités existants avec TÉgypte avant l'invasion des Kharis-. miens*. Beaucoup de chevaliers européens, Joinville lui-même, souhaitant, comme les autres, atteindre un jour l'objet suprême de la guerre sainte, mais moins accessibles à l'entraînement qui avait caché les difficultés et opéré
' Lib. II , part, ii , cap. m , 'p. 38.
* Baiiue, Vitœ, t II, col. 179; Martènc, Tkes. t. I, col. 101 2; Hist. de Chypre, t. II, p. 118.
' cGommeat approuver, disent les sa- < vants continuateurs de Bollandus , les gens «qui, à tant de siècles de distance , viennent «critiquer aujourd'hui les projets étudiés « par le roi de France et par les capitaines «expérimentés qui raccompagnaient?» (Vita S. Lndav, 35 aug. S à8.) Entre autres objec* lions élevées contre le plan de saint Louis, on allègue que le séjour du roi en Chypre ,
pendant Thiver de 1 2 A8 à 1 2^9 . donna aux Arabes le temps de préparer leur défense. (Bouquet, t. XX, p. 211; notes.) Mais les Sarrasins connaissaient les projets de croisade du roi de France depuis plus de trois ans; et, dès 1 245 , ils commençaient à fortifier leurs côtes en prévision de Tattaque. (Joinville, ap. Bouquet, t. XX, pag. 200; Matth. Paris , ann. 1 2 45 , p. 463 ; M. Reinaud , Chron, ar, p. 448.)
* Lettre du légat Eudes , du 1 "^ avril 1 2 4 9 ; Reinhard , t. I , pr. p. 4 2 ; Vincent de Beauvais, liv. XXXI, t. IV, p. i3i8.
1249. les miracles des premières croisades, ne croyaient pas qae leur expédition se prolongeât au delà d*une campagne en Egypte.
Après quelques mois de combats, que terminerait une trêve, ils espéraient être quittes de leurs vœux envers la Terre sainte, et déjà ils avaient promis à l'impératrice Marie de Brienne, venue en Chypre, d*^ler servir quelque temps Tempereur Baudouin, à Constantinople, avant de retonmer en Europe. Saint Louis refusa d'autoriser ces engagements prématurés, ne voulant pas, disait-il, prodiguer jusqu'à la lie le vin généreux qu'il avait récolté ^
Force Au momcut de son départ de l'ile de Chypre, le roi de France, suivant
l'évaluation de l'un de ses chambellans , comptait dans son armée seule , « deux «mille cinq cents chevaliers, cinq mille arbalétriers, et grant planté d^autre •m gent à pié et à cheval ^. » Joinville élève le chiflre des chevaliers à deux mille huit cents'. La difficulté, pour arriver à préciser la force de l'armée royale, est de savoir si, sous le nom de chevaliers, Jean Sarrasin et Joinville comprennent indistinctement les bannerets et les bacheliers. Les bannerets réunissaient sous leur guidon un nombre de chevaliers-bacheliers quelquefois considérable, mais qui ne pouvait être moindre de deux ou trois, indépendamment des écuyers; chacun des bacheliers ou chevaliers vassaux avait à son tour au moins un écuyer et un honrnie de service ^, compris parmi les autres gens à pied et à cheval , dont il y avait « grand planté > dans l'armée. On peut considérer ainsi que l'évaluation à deux mille huit cents chevaliers, faite par Joinville, représente un effectif combattant cinq on six fois plus fort que ce nombro. Le corps des barons français aurait donc été à peu près de vingt à vingt-cinq mille houmies; et, d'après une grave autorité, celle de Jacques de Molay, dernier grand maitro du Temple, qui avait connu des chevaliers revenus de la campagne de Damiette, l'armée de saint Louis n'aurait pas même été si considérable ^. En comptant cependant vingt-cinq mille Français, en ajoutant à ce nombre mille chevaliers de Chypro, mille chevaliers de Jérusalem, le contingent des ordres militaires et ceux qui étaient venus de l'Angleterre, de la Morée et probablement de l'Itdie, on
' Joinville, p. ai a. hcuinerets, et cf. ia liste des chevaliers partis
* Jean Sarrasin, ap.Contin. de G iuU.<2«7yo avec saint Louis dans sa seconde croisade, p. 571. (Bouquet, t. XX, p. 3o5.)
' Ap. Bouquet, t XX , p. 3 13 , 956. ' Voy. le mémoire de Jacques de Molay à
* Voy. ia neuvième dissertation de Join- Clément V, Saper nggotio Tarmsweim, de ville sur Thist. de saint Louis : Des cKwaliers 1 3 1 1 . (Baluse , Vitœ papar. t. II , col. 1 78.)