LIVRE I, CHAPITRE XIV
La Teine Plaisance , qui avait facilité le retour d*Hugues de Fagiano en i26i. Chypre, lors de l'avènement de son fils, vit peut-être, avant sa mort, le nou- Mon vel exil volontaire de 1 archevêque. Elle ne vivait plus cependant au mois de d'Amiorho. septembre 1261 ^. Le roi Hugues avait alors à peine neuf ans.
La tutelle du souverain encore mineur se transmettant par les mêmes principes que la couronne , trois personnes pouvaient , dans la famille royale , réclamer, conmie plus proches parents du jeune roi , la régence de Chypre et la vice-royauté de Jérusalem^. C'était d'abord sa tante, Isabelle de Lusignan , sœur cadette de son père, qui avait épousé le prince Henri d'Ântioche, fils de Boémond IV et de Plaisance de Giblet, oncle de Boémond VI et de la feue reine Plaisance. A défaut d'Isabelle de Lusignan , les deux autres prétendants possibles étaient son fils aine, Hugues d'Antioche, et son neveu, Hugues de Brienne , tous deux cousins germains du jeune roi de Chypre et petits-fils d'Alix de Champagne. Hugues de Brienne était le premier des enfants survivants de la comtesse Marie de Lusignan, sœur aînée du roi Henri I", femme de Gautier le Grand, comte de Brienne, mort au Caire vers 1244. La succession féodale de Plaisance aurait pu être l'objet de vives contestations, car elle n'était pas absolument réglée par la coutume du nouveau royaume.
La constitution chypriote, sortie tout entière des assises de Jérusalem, 1261 1202. tendait, sur quelques points essentiels, à modifier, en effet, les anciens usages Le» prioeipcs
^d« saccossibililé
de Syrie. La puissance seigneuriale, la transmission des terres nobles, avaient J*»»
^ le royaume
été assujetties, en Chypre, à des conditions plus étroites et plus précises de
Chypre
qu'en Syrie ^. En ce qui concerne la successibilité à la couronne, les cheva- lendem
à s'éloigner
liers chypriotes, parmi lesquels siégeaient alors des jurisconsultes très-ex- desdUnosiiion» perts, tels que Philippe de Navarre et le comte de Jafia, cherchaient à se andennrt rapprocher des principes saliques, dont les assises de Jérusalem s'étaient écartées.
D'après les idées exclusives qui prévalurent dans les domaines des rois de France, les femmes, admises seulement à la régence, furent éloignées de la couronne par préférence indéfinie des mâles , quel que fût leur degré d'éloignem«nt dans l'agnation. En Syrie , au contraire , les successions féodales furent
^ Elle mourut le 22 septembre, suivant ia haute cour de Nicosie, en 182 4, quand le
le Contin,de Gaill, de Tyr,^. 446; le 27, d*a- roi Hugues IV succéda à son oncle Henri H.
près Amadi , fol. 170. {Assises de Jérusalem , t. H , p. 420.)
* Les faits suivants furent rappelés dans ' Voy. ci-dessus, p. 44.
•isises.
1261.1362. réglées sous Tinfluence de la coutume qu on appelle cognatique ou castiUane, et dans laquelle les femmes, exclues par les mâles à égalité de d^rés, sont préférées cependant quand elles se trouvent à un degré de parenté plus rapproché. L'Espagne, TÂng^eterre, TAutriche, la Pologne, la Suède, la Moscovie, la Sicile, suivaient cette loi de transmission pour les fiefs et pour la couronne, ainsi que la Morée et le nouvel empire de Constantinople. C'était Tusage le plus commun dans les Etats d'Europe et dans les provinces mêmes du royaume de France, car les femmes succédaient aux fiefs dans les seigneuries du nord et du midi, dans la Lorraine, la Flandre et la Normandie, comme en Languedoc et en Provence ^ pays d'où vinrent la majeure partie des hommes de la première croisade.
Le principe de la succession cognatique, dérivé des idées romaines sur la transmission des patrimoines, passa ainsi dans les assises du royaume de Je* rusalem, où il eut de si fréquentes applications. C'est en vertu de ce principe que Sibylle avait succédé à son fils Baudouin V, Isabelle à sa sœur Sibylle, Marie de Montferrat à sa mère Isabelle, et Isabelle de Brienne, par qui l'empereur Frédéric II était devenu roi de Jérusalem, à sa mère, Marie de Montferrat. Jamais, sous le régime pur d'une coutume franque, les chevaliers de Jérusalem ou de Saint-Jean d'Acre n'eussent prêté le serment de sujétion à l'une de ces princesses; ils eussent appelé plutôt les parents mâles les plus reculés de Godefroy et de Baudouin. A vrai dire , depuis soixante et seize ans, la couronne de Jérusalem était tombée en quenouille, et Ton ne peut méconnaître que cette déchéance de l'autorité n'ait entretenu l'agitation des partis et la faiblesse du gouvernement, dans un Etat essentiellement militaire, où la valeur personnelle du prince pouvait tant ajouter à Tinfluence morale de la royauté.
En Chypre, la question de successibilité s'était seulement présentée pour la régence. La souveraineté même n'avait pas été mise encore en litige entre héritiers de sexe différent. Guy de Lusignan, mort sans enfants, ayant légué sa terre à son frère, et les premiers rois, ses successeurs, ayant laissé chacun un fils virtuellement saisi, par la mort de leur père, du droit à la couronne, la tutelle et la garde des trois jeunes héritiers d'Amaury, Hugues, Henri et Hugues U, avaient été déférées, sans difficulté, à la sœur ou à la mère survivante^. Mais on reconnaissait déjà, pour la r^nce même, des inconvé-
* Voy. Laboulaye , Recherches sur la condi- * Voyez ci-dessus, aux pages 171, 197,
tion civile et politique des femmes au moyen 363 » ce qui a été dit de la succession de ces âge, p. 45o et suiv. princes.