LIVRE î, CHAPITRE XIV
sensible de la nationalité. Mais, assouplis par un siècle presque entier d'occupation, ils ne ressentaient plus aussi vivement les haines énei^ques, ni la réalité des griefs qui avaient provoqué les révoltes des premiers temps de rinvasion. Aucun symptôme n'indique qu'il y eût alors quelque mécontentement parmi eux. Jamais le gouvernement franc n'avait usé de plus de tempérament vis-à-vis de ces populations asservies, mais non tyrannisées, qui cultivaient les terres, et qu'il fallait à tout prix retenir dans l'ile. Souvent les rois s'étaient montrés en leur faveur, avec une partialité manifeste, comme les modérateurs des décisions et des tendances du clergé latin. Leur condescendance parut même quelquefois à l'Eglise une connivence coupable avec le schisme.
En même temps qu'Urbain IV ^munissait Hugues d'Antioche conti^e les intentions de Michel Paléologue , il lui écrivait pour l'engager à seconder plus efficacement les évéques romains, s'il ne voulait pas que la constitution de 1 260, rendue pour assurer leur prépondérance dans l'île, du vivant même de l'archevêque Germain ^, ne tournât au détriment de l'Eglise catholique. > Les Grecs et les Syriens laïques du royaume de Chypre deviennent d'au-
■ tant plus irrévérencieux vis-à-vis des Latins ^ écrivait le pape au régent, •i qu'on a pour eux plus de tolérance. 4is méprisent ceux de leurs prêtres i qui sont disposés à reconnaître l'autorité romaine et la sainteté de sa doc-
■ trine. Ils s'éloignent de leurs églises, ils leur refusent le cens et les offrandes, «qui sont leurs seuls moyens de subsistance. Bien plus, ils vont audacieuse- « ment jusqu'à attaquer leurs maisons et dévaster leurs vergers, de sorte que ces < malheureux prêtres , victimes de leur soumission à notre sainte Eglise , sont «obligés de recourir à l'archevêque de Nicosie, qui les accueille et les « nourrit. C'est à vous et aux barons du royaume, qui avez les Grecs et les «Syriens sous votre dépendance, à contraindre ces peuples à l'obéissance, «en prêtant à l'archevêque l'appui qu'il vous a si souvent demandé^. >
L'archevêque de Nicosie se rendit auprès du pape, alors à Orvieto, et lui fit connaître les difficultés journalières de son ministère en présence de l'incurable hostilité des Grecs et de la mollesse de l'autorité laïque vis-à-vis des récalcitrants. La constitution d'Alexandre IV ne sera jamais réellement exécutée, disait-il, si le bras séculier, qui seul peut agir efficacement, ne donne son
' On ne connaîl pas la date de la mort de Germain , dernier métropolitain des Chypriotes grecs.
' Lettre d'Urbain IV au régent de Chypre , du 23 janvier 1 253. {HisL de Cl^re, t. III , p. 655, 656.)
Plaintes
dn noBvei
el an pape.
concours à FEglise. L'arcbevéque peut bien défendre aux Orientaux de tenir des conventicules contre les prélats latins; il peut, comme les stricts devoirs de sa chaîne Ty obligent, veiller à la pureté des mœurs, menacer les coupables Grecs et Latins qui se jettent dans l'adultère , la sodomie et les jeux de hasard; mais, quand il veut donner une sanction à ses décrets, en punissant quelque infracteur par des peines corporelles , des amendes , ou par Texil, Tautorité royale intervient, protège aussitôt les coupables, en dédarant que la cause appartient à ses tribunaux, et que Tarchevéque n'a la juridiction générale, en ces matières, que sur ses clercs ou sur les serfs de ses ^lises'. Si Tarchevéque, poussé à bout, en vient à lancer Texconmiunication contre un chevalier, et demande, pour que la sentence ne reste pas dérisoirement vaine, la saisie de sa personne ou de son fief, le régent s*y refuse, prétextant que son serment lui défend de mettre la main sur un honmie lige, sans ïesgard ou le jugement de la cour féodale^. « Tu oublies donc, dit le pape « en exposant à Hugues d*Antioche les griefs de Tarchevéque, tu oublies que « tes serments t'obligent aussi à respecter les lois et les privil^^es de notre « sainte mère TEglise , et que nul engagement ne peut prévaloir contre les « lois du salut et le maintien de la discipline ecclésiastique. Que deviendrait, «dans de tdles conditions, la sainteté des mœurs? Que devient l'autorité «épiscopale? L'archevêque n'est plus rien dans sa métropole, il n'est qu'un « simple prêtre. »
L'opposition des deux puissances n'eut jamais, en Chypre, de graves conséquences. Le parti extrême auquel était arrivé l'archevêque Hugues de Fagiano, k la fin du règne précédent, est un fait presque unique dans l'histoire du royaume. Des concessions opportunes et réciproques finissaient toujours par terminer sans éclat les difficultés inévitables qu'amenaient les questions de la juridiction et des dîmes ecclésiastiques. Le royaume jouit, sous l'administration de Raphaël et de Hugues d'Antioche, du calme que les sages mesures de la reine Plaisance avaient permis d'espérer à l'avènement de son fils.
La Syrie n'avait pas les mêmes avantages. Les prélats du royaume de Jérusalem n'étaient pas seulement de grands propriétaires fonciers conmie ceux
»urSaiiiuJ«aii dc l'ilo dc Chypre. Ayant pris part à la conquête du pays, ils se trouvaient
Attacraa
BiUn
' Lettre d*Uii)ain lY au régent et aux barons du royaume de Chypre, du i3 avril 1 364 , à Orvieto. (Gartulaire de Sainte-Sophie de Nicosie, n* 76; cf. n*" 79 et 8 1; HisL de
Chypre, t. III, p. 655, note; Rinaldi, A»r MaL ecelee,)
* • Abaque curie tue sguardio aive consi- «lio. 1 (Même lettre.)