LIVRE I, CHAPITRE XV
pour le royaume, hors d'une coalition générale des chrétiens contre les mu- lacc-isG?. snlmans, et^ en attendant cette union si nécessaire et si peu espérée, il conseillait aux chevaliers la réserve la plus rigoureuse pour ôter tout motif d'agression au sultan, dans les moments où son humeur le poi*tait au repos.
Même avec des hommes habiles et actifs comme Hugues d'Antioche et GeoflBroy de Sergines, les Francs ne pouvaient prendre TofiTensive. Jamais, depuis la mort de Saladin , les sultans d'Egypte n'avaient eu une puissance aussi étendue et mieux établie. Bibars avait reconquis toutes les provinces de Koutouz et les avait accrues. Il avait fortifié le littoral de l'Egypte, occupé et réparé toutes les places de la Syrie jusqu'à Âlep. Sur l'Euphrate même, il avait placé, au fort d'El-Biré^ une garnison qui tenait le milieu de la route d'Edesse, et pouvait lui ouvrir la Mésopotamie. De ce point reculé, ses communications étaient assurées jusqu'au Caire, par la ligne de l'Oronte et de Gaza, que les croisés n'avaient jamais pu intercepter complètement. De Damas, sa seconde capitale, et du Saphed, son poste avancé, il pouvait préparer à loisir ses attaques contre les chrétiens de la côte, et fondre à l'improviste au milieu d'eux.
Toute sa politique, ses guerres et ses traités, ses violences et ses concessions calculées n'avaient qu'un but : isoler, eflrayer et accabler au moment propice Saint-Jean d'Acre. Quand une occasion paraissait favorable à ses desseins, rien n'était sacré pour lui, ni la trêve, ni la foi jurée. Dans une circonstance récente, le régent ayant demandé à entrer en n^ciations, Bibars avait feint d'accueillir ses ouvertures, et, avant de donner une dernière réponse au messager franc, il fit avancer un corps de troupes contre la ville. Les Arabes dissimulèrent si bien leur marche, sous de fausses bannières des ordres militaires, qu'ils furent au moment de forcer une des portes du rempart. Plus de cinq cents chrétiens, surpris autour des murs, furent décapités, et leurs têtes dénudées s'élevèrent peu après sur des piquets autour du Saphed^. Deux semaines s'écoulèrent à peine et Bibars revint avec son année devant Acre; mais il trouva partout bonne contenance. De dépit et de rage, il fit un désert de la plaine environnante. Il présidait lui-même à l'œuvre de destruction, à cheval, la lance en arrêt, au pied des hautes tours de la ville, po(jar braver ses défenseurs et les provoquer au combat'.
^ Makrizi, HisL des sultans nuanehucs, Con tin. <2e GotJi. (Ztf 7]^« Uv. XXXIV, chap. x ,
t. Ip p. i4i ; 2* part. p. i et suiv. M. Rei- p. d55; Sanudo, p. 222. naud , p. 490. ' M. Reinaud , p. 5o2 ; Makriii , en 1 266 ,
' M. Reinand, Chron. arabes, p. 5o2; t. I, 3* part. p. 4i> 42.
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partirllcs.
Quelques jours après, par une de ces résolutions subites dont il ne confiait le secret à personne, il cessa ses déprédations. Il renonça promptement à la guerre et renvoya ses troupes au Saphed et à Damas. On croit qu'il voulait préparer une expédition contre les Mongols, et qu*il espérait par ses ména< gements détacher les chrétiens de leurs anciens alliés. Il consentit à négocier avec le roi d'Arménie ^ Il accorda une trêve de dix ans à Philippe de Montfort, seigneur de la ville de Tyr^ et de ses dépendances, territoire géographique encore vaste , qui avait compris autrefois , dit à ce propos un chroniqueur arabe, jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf bourgs ou villages^. Il renouvela les accords particuliers faits avec le nouveau sire de Beyrouth et avec les Hospitaliers^. Le grand maître fut contraint de renoncer alors au tribut que le Vieux de la Montagne avait jusque-là payé à son ordre ^.
Peut-être Hugues d'Antioche, sans conclure des trêves formelles avec le sultan , en obtint-il aussi, à cette époque, un armistice, car Saint- Jean d'Acre parait avoir joui quelque temps du repos ^. Les habitants, profitant de ces répits, ne s'expliquaient les brusques changements de la volonté de leur bizarre ennemi que par un effet de la miséricorde divine.
Un religieux du couvent des dominicains de Saint-Jean d'Acre écrivait alors ces mots, où se trouvent, avec un sentiment d'admiration étrange pour le caractère de Bibars, le triste aveu de la situation du royaume : • Le sultan , « dit Guillaume de Tripoli, pourrait, si telle était sa volonté, nous faire bien plus de mal qu'il ne nous en a fait. Dieu seul , qui a pitié de nous , retient son bras. Nul ne serait en état de lui résister. Nul n'empêcherait Bibars de s'emparer, avec un peu d'effort, des villes et des châteaux qui nous restent encore : Sidon, Beyrouth, Giblet, Antarados, Margat et même Tyr et Tripoli. Dans son orgueilleuse compassion , le sultan déclare qu'il ne veut pas trop ai&iger les chrétiens, bien qu'ils ne le méritent guère. Ne voyant que le fétu de l'œil du prochain, il se plaint beaucoup des nôtres. Le croiraiton? Il leur reproche de ne plus tenir à honneur d'observer leur parole, comme les anciens fameux chrétiens, qui avaient été puissants autrefois. Nous savons qu'il ne convoite aucune ville plus ardemment que Saint-Jean
* Haîton, De Tarlaris,^. ho.
' M. Reinaud.p. 5o3.
' Makrizi, 1. 1, 2* part. p. 42.
* M. Reinaud, p. 5o3. Jean d*Ibelin, de Beyrouth, était mort en i264> (Conlin. de Guill de Tyr, liv. XXXIV, eh. iv, p. 448;
Amadi, fol. 171. Voy. ci-dessus, p. Sgg, note 2.)
^ Makrizi , t. I , a* part. p. 42 , en 1 366 ; M. Reinaud, p. 5oo, 5o3.
* Cf. M. Reinaud, p. 5i4; Makrizi. 1. 1, a* part p. 5 1 .