‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 23 sur 283 · LIVRE I, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE I

succès, reconnaissant sans doute les difficultés de Tentreprise, il renonçait à 1101-1192. Fobjet principal de la croisade, satisfait d'avoir arrêté au moins le cours des victoires de Saladin. U laissa le reste de son armée, amoindrie par les maladies, mais comptant encore dix mille hommes^, aux ordres du duc de Bourgogne, et alla s'embarquer à Tyr le 3 août, suivi uniquement de sa maison. Richard se réjouit seul du départ du roi de France, quil signala en Europe comme une honteuse défection^. Débarrassé d'un suzerain à qui les lois de la vassalité l'obligeaient de témoigner des déférences blessantes pour son oi^eil, sur de paraître aujourd'hui au premier rang, il espérait dominer toutes les volontés et diriger à son gré les opérations de la guerre. Il était de cette race chevaleresque et réfléchie, qui, après avoir envahi l'Angleterre et les Deux-Siciles, semblait chercher encore de nouvelles conquêtes. Hus prudent, peu guerrier de son naturel, Philippe- Auguste frappa moins l'imagination des Arabes et fut éclipsé par son rival.

Avant tout, le roi Richard aspirait à remettre la chrétienté en possession du Saint Sépulcre. A ce vœu , dont la réalisation était le but et l'âme de la guerre sacrée, se joignait eh lui l'ambition secrète de jouir d'un triomphe dans la capitale du royaume reconquise par ses armes. Comptant sur le succès, qu'il avait depuis longtemps annoncé dans ses Etats conune certain, et qu'il eût peut-être obtenu, s'il eût été mieux secondé, il descend dans le sud de la Palestine, en suivant le bord de la mer de Saron. U rencontre et bat complètement l'armée de Saladin dans la plaine d'Arsur, oix Guy de Lusignan commanda un corps de Poitevins'; il arrive à JaOa, ordonne de reconstruire les remparts de la ville, et s'avance, au cœur de l'hiver de 1 192 , vers Jérusalem^. Mais, à peine entreprise, la grande expédition dut être abandonnée. Les Français, jaloux d'être conduits par un chef étranger, furent les premiers à lui refuser leurs services^; la désunion se mit aussitôt dans l'armée, et Richard, obligé de regagner la côte, dut se borner à faire relever les murs des forteresses de la Samarie et de la Judée, démantelées par ordre de Saladin.

Sa bravoure et sa force extraordinaires avaient répandu dès lors une sorte de terreur dans toute la contrée, et juscpie sous la tente des Arabes éloignés.

* Yinisauf , p. 388. Jérusalem, formait ravant-garde. (M. Rei;

* Rymer, Fcgdera, 1. 1, p. 54* naud, p. 3a4.)

' Viniaaufp p. 354» 36o. L'armée chré- * Au commenceinent de janvier 119s.

tienne; dit Boha-Eddin, était partagée en (Vinisauf, p. 373.)

trois corps, chacun en état de se défendre. ' CorUin. de GuUl. de Tyr, p. i83, extr. du

Le premier, commandé par Tancien roi de ms. d. 186; Vinisauf, p. 374.

1192. Il suffisait aux femmes sarrasines, dit une ancienne chronique, de prononcer le nom de Richard pour faire taire sur-ie-champ leurs petits enfants^. On avait vu le roi, vêtu d*une simple cotte de mailles et armé de la hache danoise à deux tranchants^, se jeter au plus fort de la mêlée et décider la victoire; quelquefois, monté sur un cheval doré, d*une extrême agilité, qu'il avait amené de Chypre', il entraînait les soldats à Tattaque, ou protégeait seul la retraite. Les reines, sa femme et sa sœur, établies à Saint-Jean d*Acre dans le palais qui lui avait été attribué lors du partage de la ville. Pavaient accompagné dans quelques-unes de ses marches. Toutes les fois que les historiens de la croisade parlent de Jeanne de Sicile et de Bérengère de Navarre, ils nomment aussi la fille d'Isaac Comnène, qui ne quittait pas les princesses latines depuis leur départ de Chypre \

Le grand maître du Temple avait cru suffisant d'envoyer dans cette île quelques chevaliers seulement, sous les ordres d*un commandeur nommé Arnaut Bouchart, pour prendre possession du pays et Tadministrer au nom de Tordre^.

Sool^ement des Chypriotes

eontr* !«• Teniipli«n.

Leur nouvelle acquisition n'était dans les mains des Templiers qu'une grande ferme, d'où ils se proposaient de retirer le plus de produits possible. «Les frères du Temple, dit un contemporain, voulurent traiter les gens de « l'ile de Chypre conmie ils auraient mené les vilains d'un de leurs casaux « (villages] de Syrie. Ils les imposaient, ils les battaient, et prétendaient que « l'ile entière obéit à une vingtaine de leurs chevaliers^. » Non contents des

' Contin, de GaiU. de Tyr, p. 189.

* Ihid. p. 196, extr. du ms. D.

' • Equus 8UUS favellus Gyprus , equus faf vellus Gyprius. > (Vinisauf, p. 364 > 373.) Il est très-probable , comme Ta pensé M. Michaud» qu'il s*agit, dans ces passages, d'un cheval de couleur fauve ou orange, originaire et venu de Tile de Ghypre (Hist des croisades, 5* ëdit t. IV, p. ^7^; t. VI, p. 435); néanmoins Texpression Çyprus et Çypritts de Vinisauf désigne la couleur plus positivement que le pays du cheval de Richard. Le Cyprus, le Botms Çypri, où tant de commentateurs du Gantique des Gantiques ont vu du raisin de Ghypre (Hist. de Chypre, t. II , p. 35 , a 1 2 , note) , est un arbrisseau appelé henné par les Arabes, dont

les feuilles et les petites grappes , semblables aux bouquets du siu*eau , donnent une nuance jaune foncé. Les femmes d'Orient sont dans Tusage de colorer leurs ongles avec celte plante ; et nos Français-Ghypriotes , suivant en cela une vieille habitude du pays, teignaient souvent de même les crins de leurs chevaux et les poils *de leurs chiens de chasse. ( Voy. le P. Lusignan , Hist de Chypre,

fol. 224 v^)

* Brompton , col. 1 207, 1 a i3, 1 236 ; Roger de Hoveden , p. 698 ; Benoit de Péterb. et Vinisauf, passim,

* Contin. de Guill. de Tyr, p. 1 90.

* Ibid. variantes du ms. d. de la ville de Lyon , p. 1 84 ; HisL de Chypre, t. III , p. 593, extr. du ms. de Florence.

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