LIVRE ï, CHAPITRE I
revenus des terres et des taxes exigées des personnes, ils avaient établi sur nos. les marchés un droit assez élevé, que devait acquitter le vendeur comme Tacheteur^ Les paysans, habitués de tout temps à servir et à payer un maître, se seraient peut-^tre résignés à leur sort; mais les habitants des villes et des bornas, qui avaient encore conservé leurs richesses et leurs habitudes^, ne purent supporter de telles vexations. Une conspiration se forma parmi eux à Nicosie même. On convint de surprendre un jour la petite troupe des chevaliers, et de la massacrer tout entière sans qu^il en échappât un seul. On fixa l'exécution de ce projet, qui parut très-audacieux, à un samedi, jour où les gens de la campagne venaient à la ville pour le marché, et Ton parait avoir choisi le samedi saint, veille de Pâques, solennité que les Orientaux et les Latins célébraient alors à la même époque. Cette circonstance indiquerait le 5 avril 1192 pour le jour précis où éclata le nouveau mouvement des Grecs'.
Les Templiers, prévenus du complot, n'eurent que le temps de réunir leurs hommes et de se renfermer dans le château de Nicosie, avec le petit nombre de Latins qui habitaient la ville. Ils se trouvèrent ensemble quatorze frères à cheval, vingt-neuf autres cavaliers, et soixante et quatorze hommes à pied^: en tout à peu près cent vingt hommes, bien armés, mais manquant de vivres. «Or le château de Nicosie, dit la chronique d'outre^ «mer, se trouvait alors très-faible, et n'était pas tel que le roi Guy Ta fait «depuis^. » EiTrayés de TefTervescence et de la multitude des gens attroupés devant eux, certains de ne pas leur résister longtemps, les Templiers proposèrent aux Grecs de quitter le pays et de se retirer en Syrie. Mais le peuple, enhardi par leur crainte, ne voulait rien écouter; il demandait à grands cris vengeance pour les parents et les amis que les étrangers avaient fait périr dans rile depuis un an.
Alors rinmoiinence du péril et quelques nobles paroles du commandeur électrisent cette poignée d'hommes, qui prend une résolution désespérée. La nuit se passe dans les prières et les préparatifs du combat. Au point du jour, les Latins entendent la messe; ils reçoivent tous le pain de la communion, puis ils s'arment, ouvrent subitement les portes et fondent sur les Grecs, qui, ne pouvant s'attendre à une attaque, étaient restés la plupart
> Chromque de Florio Bastron, fol. 70; Condn, de GuilL de Tyr, p. i85, extr. du
Chronique JtAnadi, fol. 9. ms. G. p. 187, extr. du ms. c.
* Contin. de GuiU. de Tyr, ms. d. p. 1 85. * Conùn, de GuilL de Tyr, p. 1 90.
' Voy. HisL de Chypre, t. II , p. 7, note 3 ; * Ihid. p. 190.
iinr. mal armés, lin vieil auteur compare les chevaliers tombant sur la foule amassée autour du château à un loup qui se précipite au milieu cTun troupeau de moutons^. Les Templiers, sûrs de la mort s'ils ne triomphaient pas, traversèrent les flots de la population, renversant ou massacrant tout ce qu^ils rencontraient sur leur passage. La terreur et le désordre gagnèrent bientôt la ville entière, et la défense devint impossible. Une multitude épouvantée s'était jetée dans une église de la Vieige, en fermant sa retraite; les chevaliers, ne craignant et ne respectant plus rien, forcent l'entrée du temple et immolent tout sans pitié ^. Ils parcourent ensuite les places et les rues, poursuivant et frappant partout les fuyards. < Le massacre fut tel , disent les « chroniques chypriotes, que le sang rougit la rivière depuis le pont du Se- « néchal ou du Lodron jusqu'au pont de la Berline^. > Une grande pierre, qui se trouvait en ce dernier endroit^ destiné à l'exposition des criminels condamnés au pilori, passait, dans la ville de Nicosie, comme un souvenir de la terrible exécution des Templiers.
La ville était complètement soumise, mais à peu près déserte; reffroi s'était répandu dans les campagnes, et les paysans, abandonnant leurs villages, s'étaient enfuis dans les montagnes^. Les frères du Temple ne pouvaient plus, dans cette situation, conserver un domaine qui leur devenait i chaige. Robert de Sablé, informé de ce qui s'était passé en Chypre, vint trouver le roi d'Angleterre, et le pria de reprendre l'ile, en rendant à l'ordre l'argent qu'il en avait reçu et le château qu'il occupait. Les événements de la Palestine se prêtaient à un arrangement qu'accepta Richard , et qui ré^a d'une manière déGnitive le sort de Tile de Chypre.
NoiitriiM La convention conclue sous les auspices des rois de France et d'Angleterre,
rnir« les cro'fé» au mois de juillet précédent, en assurant à Guy de Lusignan le titre de roi
les barons et quelques avantages de la royauté, n'avait pas augmenté le nombre de ses
(Pualre- mer.
partisans. Depuis lors, les seigneurs d'outre-mer, représentant en réalité le parti national de la Syrie, s'étaient, au contraire, déclarés presque tous avec plus de force pour Conrad de Montferrat. Les chevaliers du Temple euxmêmes n'étaient plus aussi favorables au mari de Sibylle, et ne soutenaient ses prétentions que par égard pour leur grand maître. L'Hôpital, sans agir ouvertement, inclinait plutôt vers le seigneur de Montferrat et le parti français. Le roi Richard n'osait imposer son choix à l'armée, qu'il savait dis-
* Condn, de GuUl. de Tyr, p. 186, var. ' Amadi, fol. \o\ FI, Bustron, fol. 73.
' Ibid. p. 191. ^ Cou (in. de Gu'dL de Tyr, p. 191.