LIVRE I, CHAPITRE XVI
n^étaient pas tellement étroites, que la défaite ou la ruine de Tun de ces Etats pût sensiblement affaiblir l'autre. Les déserts qui les séparent étaient tout avantage militaire à l'occupation de Tunis contre TEgypte bu la Syrie. La marine des Arabes de l'Afrique occidentale, qu'on appelait le Maghreb ^ pouvait nuire sans doute quelquefois aux croisés, niais elle menaçai^ surtout les côtes de la Sicile, depuis que l'ile n'obéissait plus à la famille de Frédéric, considérée par tous les Sarrasins conmie leur alliée naturelle. Le sentiment de l'armée débarquée à Tunis fut unanime à regretter que le roi de France se fut laissé entraîner dans la querelle particulière de Charles d'Anjou ^ avec l'émir Mostanser-Billah , qui refusait de payer l'ancien tribut imposé par Roger II aux rois de Tunis et accueillait les partisans de Gonradin , en leur donnant une solde *.
' On avait vu, au commencement du siècle, les Vénitiens confisquer à leur profit une formidable croisade, et, pendant qu'on l'attendait en Syrie, l'employer à venger leurs injures personnelles contre Constantinople. La croisade de 1270 se termina moins heureusement que celle de i2o4. La Sicile seule eut à s'en féliciter. Elle y gagna le rétablissement du tribut supprimé par les rois d'Afrique depuis l'avènement de Charles d'Anjou.
Edouard, fils aîné du roi d'Angleterre, parvenu tardivement en Afrique, poursuivit sa route vers la Palestine et aborda au mois de mai 1271a Saint- Je^n d'Acre. Il amenait un millier d'hommes sur une flottille qu'il avait, en passant, ravitaillée en Chypre*. Ni ces secours, ni l'arrivée «de cinq cents Frisons, dignes émules de leurs pères '^, ne pouvaient suffire à de grandes expéditions. La mort du roi de France et la retraite de son armée avaient jeté le découragement en Syrie. Le grand maître de l'Hôpital, battu par Bibars, s'était hâté de demander la paix. 11 l'obtint pour un "temps, en abandonnant la moitié du territoire de Margat, chef-lieu de son ordi-e, entre
Iji mort die salot Louis
obllgo
les Oririitaux
tlpraanilrr
la paix.
' Les Arabes désignent sous le nom de Maghreb (Occident) ia partie de l'Afrique septentrionale où se trouvent les Etats de Tripoli, de Tunis, d* Alger et du^aroc. La partie musulmane de TEspagne fut même comprise sous cette dénomination.
* Gesta Philippi m , ap. Bouquet, t. XX, p. 476; Saba Malaspina , //ût. 5ic. ap. Murât, t. VIII , col. 889 ; Thomas Wikes, Chron, ap. Gule, SctipL Anyl. t. Il, p. 98.
^ Chron. de rébus ia Ilaliagesds, édit. Huillard-Bréholfes , p. 32 2. Voy. Dibl. de l'Ecole des chartes f 4* série, t. V; lielaùons comm. de la Sicile avec l'Afrique , p. 2 1 5 , 216.
* Thomas Wikes, p. 96; Gautier d'Hemingford , ap. Gale , t. II , p. 690 ; Knyghton , ap. Twisden, t. II, col. 2487; Coinin. de Guill, de Tyr, p. 46o.
* Ihid. liv. XXXIV. chap. xiii, p. 458; Sanudo, p. 224.
Tortose et Laodicée , et s'engageant à ne faire aucune réparation ni à la villo ni à sa forteresse'. Le sultan, pour s'éviter la peine d'assiéger séparément les places chrétiennes, obligeait leurs possesseurs à les laisser dépérir. Pareille condition fut mise, en ce qui concernait Tortose, à la paix accordée aux Templiers^. Boémond ne dut le salut de Tripoli qu'à la nécessité où se trouva Bibars de surveiller les mouvements du prince d'Angleterre, dont il venait d apprendre le débarquement ^
L'ordre teutonique n'ayant pas traité avec le sultan, comme les autres maisons, Bibars s'empara^, en marchant vers le Carmel, du château de Montfort , le seul grand établissement militaire que la nation allemande possédât en dehors de Saint-Jean d'Acre^. Ce château, appelé Koraîn par les Arabes, défendait les approches de la capitale vers le nord-est ^, sur la route mémo de Damas, où les chrétiens avaient déjà perdu le Saphed. Il avait autrefois fait partie de la seigneurie du Saor, ou de la seigneurie du BÔuquiau , deux terres appartenant à Henri le Buffle, croisé français, frère de Philippe, l'ancêtre commun des sires de Naplouse, l'ancienne Sichem. Les chevaliers de l'Hôpital teutonique l'avaient racheté avec toutes ses dépendances des petites-filles de Henri le Buffle ; et Tempereur Frédéric II , lors de son voyage en Palestine, avait terminé d'autorité le règlement des conditions de la vente, afin que la grande association militaire et hospitalière de$ peuples germaniques eût aussi sa forteresse dans le royaume de Jérusalem '^.
Mai -Juin 1271. La proclaiBation de Hugues III en Syrie et l'arrivée du prince Edouard
Exp^iiion préoccupaient Bibars. Indépendamment de sa valeur personnelle « le nou-
roDiM veau roi, par la réunion des deux royaumes sous son autorité, donnait plus
^àe force et plus de confiance aux chevaliers de Terre sainte. Avant d'attaquer
Saint-Jean d'Acre , projet qu'il ne perdait jamais de vue , le sultan voulut porter
^ Makrizi, trad. de M. Quatremèrc, t. I, 2* part. p. 85; M. Reinaud, p. 626.
' M. Reinaud, p. 5a6; cf. Makrizi, 1. 1, 2* part. p. 85.
' Cf. Reinaud, p. 527; Makrizi, t. I, 2* part. p. 85-86, ann. 669 (1270-1271).
* Le 2 de doulcada, 669 de Thégire ( milieu de juin 1371)* Makriù, t. I, 2* part, p. 87 ; cf. Cont. de GuiU. de Tyr, liv. \XXIV, cfaap. XTV. p. 460; Jean d'Ypres, Chron. Beriin. ap. Martène, Tkes. anecd, t. III, col. 75o.
^ Cf. Textrait d'un auteur arabe qui , par erreur, donne Montfort aux Hospitaliers arméniens, Quatremëre , Uist. des sultws mamel. de Makrizi, 1. 1, 2* part. p. 87, notes.
^ Le dominicain Brocard, qui vit les ruines du château de Montfort en 1276, le place à quatre lieues nord-est de Saint- Jean d'Acre. (Desçripùo Terrte tanctm, Anvers , 1 536 , in- 1 2 , cap. lier ab Acame versus Boream, )
^ ÀssÎMes deJérttS, t. II, p. 454; Lignages d*oulr. ch. XVI.
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un coup au roi Hugues dans son propre royaume, pendant que le prince se 1271. trouvait sur le continent, bien éloigné de croire qu'un danger put menacer nie de Chypre ^
Une flottille de dix h douze galères, rapidement équipée en Egypte, parvint, à la fin du mois de mai^, près des côtes de Limassol, sans avoir éveillé de soupçons. Bibars avait eu la précaution de faire peindre le corps de ses navires en noir, comme étaient ceux des chrétiens, et on avait, pour mieux couvrir la ruse, arboré aux mâts des pavillons ornés de croix ^. Les Arabes., attendant la tombée de la nuit pour s'approcher du rivage, allaient débarquer, quand les galères frappèrent sur des écueils que les pilotes ne connaissaient pas , et se brisèrent presque toutes. Les Chypriotes , survenus aussitôt avec leurs barques, firent, sans combattre, plus de dix-huit cents prisonniers^. S'il fallait en croire les chroniques sarrasines, ce bonheur providentiel aurait inspiré une telle joie au roi Hugues, q^i'il aurait écrit à cette occasion une lettre pleine de railleries à Bibars. Le sultan, dans une réponse arrogante, menaça Hugues de sa colère et ne lui donna que son ancien titre de haile, affectant de ne pas le reconnaître comme roi des Francs de Palestine ^.
Il ordonna de construire sans retard de nouvelles galères et, en même Deruiirrs temps, il fit marcher des troupes vers Acre. Une invasion des Mongols, déterminée par un message du prince anglais^, l'obligea heureusement à rappeler ses hommes vers Damas. Mais l'armée tartare n'exécuta qu'un immense et rapide pillage d'Alëp à Césarée de Philippe, sans traverser l'Oronte et sans faire le siège d'aucune ville '^. Bibars, de son côté, évita un engagement, et des pluies abondantes étant survenues après la rentrée des troupes d'Abaga, il abandonna ses premiers projets. Le pressentiment de nouvelles incursions , du côté de l'Euphrate , le disposa à traiter avec les Francs. Il accueillit favorablement les envoyés de Charies d'Anjou qui lui demandaient la paix pour les chrétiens de Terre sainte et le rétablissement des rapports existants, sous
^ Makmi, 1. 1, 2* part. p. 88» notes. fuir avant quon eût payé leur rançon. (Ma-
* An mois de schewal 669. (Makrizi , 1. 1 , krizi, t J , 2* part. p. 121.) 3* part. p. 87.) ^ M. Reinaud,p. 628.
' Makrizi, t* I, 2* part. p. 87, notes; • Cont. de GuilL de Tyr, p. 46 1; Jean
M. Reinaud,p. 628. d'Ypres, Chron, Berlin, ap. Martène, Thés,
* Makrizi , p. 88 , notes; Conùn. de Guill. anecd. t. H, ool. 760.
de Tyr, p. 460; Sanudo, p. 324. Les prison- ^ Cf. Contin. de GmU. de Tyr, p. 46 1 ; Sa-
niers furent conduits à Tyr, oà devait avoir nudo, p. 224 ; Makrizi, t. I, 2* part. p. 100 lieu la rachat. Beaucoup parvinrent A s'en- et suiv. M. Reinaud , p. 629.
le règne de Frédéric, entre la Sicile et l'Egypte \ Il renouvela la paix avec le seigneur de Tyr^, alors Jean de Montfort, fils de Philippe', en obtenant encore quelques concessions de territoire. Cinq des meilleurs villages de la principauté furent abandonnés au sultan, et le domaine seigneurial, riche autrefois de cent casaux , fut réduit à quinze villages ou hameaux. Les revenus de toutes les autres terres devaient être partagés par Montfort avec son redoutable voisin *.
Ces trêves partielles, imposées par la nécessité, tantôt aux feudataires, tantôt aux grands maîtres, désorganisèrent Tannée chrétienne, sans décourager les croisés, qui auraient cru manquer à leur vœu, s'ils étaient repartis avant d'avoir combattu les infidèles. Il fallut que le roi Hugues consentit à faire quelques excursions avec Edouard et les chevaliers d'Europe. Dans leur première expédition , les chrétiens parvinrent à occuper quelque temps Nazareth , où ils retrouvèrent les miirailles de la belle basilique ruinée par Bibars ^. Les sorties suivantes n'eurent pas de plus grands résultats. L'armée détruisit un ouvrage fortifié dont les Arabes s'étaient emparés et qu'ils avaient augmenté au village de Saint-Georges, dans le territoire même de Saint-Jean d'Acre^. Au retour de cette marche, entreprise au milieu des chaleurs du mois de juillet, un grand nombre d'Anglais, aussi imprévoyants que les soldats du roi Richard, périrent, victimes de leur goût immodéré pour les fruits. En automne, le roi de Chypre et le prince Edouard, qu'avait rejoint Edmond son frère, s'avancèrent ensemble vers le château deQuaquo ou Kakoun, entre Césarée et Arsur^. Il est douteux qu'ils se soient* rendus maîtres du fort; ils ne le conservèrent pas longtemps dans tous les cas^. ■ Si « tant d'honmies n'ont pu prendre une maison , dit ironiquement Bibars aux « députés de Charles d'Anjou, alors auprès de lui, conmient feront-ils jamais « la conquête du royaume de Jérusalem ^ ? »
^ Makrizi, t. I, 2* partie; M. Reinaud. p. 53o.
* Makrizi, 1. 1, 2* part. p. 88.
^ Philippe de Montfort avait été tué en 1270 par un Ismaélien. (Amadi, fol. 177-, F). Bustron, fol. 189.)
* Makrizi , hc. cit.
^ Gf, Makrizi ; Gautier d*Heniingford , ap. Gale, Script, AngL t. IJ, p. 590 ; H. Knyghton» ap. Twisden et Selden, Script. Angl, t. II, col. 2457; Conlin. de Guili de Tyr, p. 462, 464.
' Contin. de GuilL de Tyr, p. 4 6 1 -, Sanucb , p. 2a4; Amadi, fol. 178; cf. Jean d'Ypres, ap. Martène, Tkes. anecd, t. III, col. 760.
^ Voy. Quatremère , noies à Makrizi , t. I , 2* part. p. 254>
** Cf. Makrizi, t. I, 2* part. p. 101, et Amadi, foL 178. D'après le continuateur (p. 461), et Sanudo (p. 224)1 les grands maîtres auraient pris part à cette expédition.
^ Contin. de GuilL de Tyr, p. 461; Jean d*Ypi*es, loc. cit. col. 760.