LIVRE I. CHAPITRE XVJ
1248), quelques-uns des chevaliers furent, en effet, semons, par ordre l'^iidu roi, notre seigneur, d*avoir à passer la mer avec lui. Alors la plupart vinrent trouver le roi et lui dirent : Sire, vous m'avez fait semondre, mais je n'accepte pas votre semonce, car je n'entends pas que je vous doive personnellement ce service ; mais j'irai en Egypte pour Dieu et pour mon honneur. Et le roi répondait à chacun : Ce que vous dites est bien ; cela me suffît.
«Si monseigneur le roi, quand il était régent, et depuis qu'il est roi, a semons plusieurs fois les chevaliers, sans qu'on ait contredit sa volonté, c'est que le besoin du pays était manifeste et qu'il y aurait eu lâcheté à rester en arrière ; d'autres se sont décidés par amour de la personne ou de l'honneur du roi; beaucoup par ignorance, car le conmiun d'entre nous, seigneur, sont des hommes simples et peu instruits, surtout des usages de plaid et des cours de justice. Mais rien de tout cela ne peut tourner à dommage contre nous, car l'usage ou le service que l'on fait volontairement, quelle que soit sa durée, ne peut préjudicicr à celui qui le fait. Ce sont choses que nous savons pertinemment des coutumes de Jérusalem et de Chypre. Et nous savons bien que les vaillantes gens des deux royaumes sont allés dans tous les lieux qu'a nommés monseigneur le roi , mais ils y sont allés parce qu'ils l'ont voulu , pour le service de Dieu et pour leur honneur, non point par servage, comme on nous le demande. »
L'habile plaideur ajoutait ensuite : « Nous pourrions prouver encore , par le témoignage de gens pleins de vie, que les chevaliers de Chypre ont servi plus souvent hors du royaume la maison d'Ibelin que monseigneur le roi ou ses ancêtres. Et, si l'usage devait les asservir, il faudrait dire que les seigneurs d'Ibelin auraient le droit d'élever contre eux les mêmes demandes que monseigneur le roi. » Enfin il termina par ces mots, où la fermeté du
chevalier s'allie avec la politesse insinuante d'un véritable homme de cour: S'il plaît à monseigneur d'avoir nos cœurs et nos services, il le peut aisément, et nous sommes assurés qu'il le saura bien faire, s'il le veut. Les moyens sont faciles. L'un est d'avoir pour nous des paroles polies, ce qui coûte peu. L'autre est de chercher à être agréable à ceux qui en ont besoin et qui en seront reconnaissants. Mais, que monseigneur le sache, ce n'est point par la contrainte (par servage) que l'on s'assure le cœur et le service des gentilshommes et des braves (des vaillants). Cela ne s'est jamais vu ol
« ne se verra jamais *. »
* Assises, t. Il, p. 434.
1^71. 11 est surprenant que le doute pût régner encore dans les Etats d outre-
iin'otrion mcr sur dcs questions se rattachant au service militaire, la plus importante lur la question, et la plus fréqueute des obligations du chevalier. Aux allégations positives du roi Hugues les liges opposaient des faits non moins formels. Il semble que , depuis l'origine du royaume de Jérusalem et depuis l'adoption des lois dont le texte fut sitôt perdu, les rois et les chevaliers aient pratiqué le service militaire sans jamais vouloir ou oser en préciser les conditions respectives. Les hommes liges n'avaient jamais refusé le service personnel hors du royaume, tant en campagne qu'en mission ou en ambassade; et ils étaient satisfaits d'obéir au roi , à la condition que le roi ne prétendit pas avoir le droit de leur imposer l'obéissance. Mais, en se prolongeant, cet état de choses créait des précédents qui devaient finir par prévaloir contre eux, dans un pays devenu par le fait un pays coutumier. Quoi qu'en ait dit Jacques d'Ibelin , il est certain que l'esprit de la législation et l'usage général des fiefs d'outremer, établi par les nécessités d'un état de guerre à peu près permanent, avaient peu à peu introduit des idées et des habitudes tout à fait favoraUes aux réclamations du roi Hugues.
On ne sait s'il y avait , dans les assises primitives , une disposition expresse au sujet du service militaire hors du royaume; mais le comte de Jafia, dont le livre finit par remplacer le texte même des assises, dit formellement que le roi pouvait exiger des honmies liges le service personnel à l'extérieur dans ces trois cas, d'une si large interprétation : premièrement, quand il y allait du « besoin manifeste du royaume ou du commun avantage du pays; «deuxièmement, quand il fallait défendre la foi ou l'honneur du roi; et troisièmement enfin , quand il s'agissait du mariage du prince ou du mariage de l'un de ses enfants^. Dans la marche habituelle des choses, le roi, par l'influence de ses relations, restait le juge des questions d'intérêt général et le maître du service militaire. Les chevaliers laissaient faire ce qui s'était pratiqué avant eux et réclamaient rarement. Mais, quand un incident ramenait l'attention sur l'origine et l'étendue des obligations des liges, quand on voulait remonter aux principes du gouvernement féodal , on trouvait , en l'absence d'une loi formelle, des faits et des tendances si contraires, que l'incertitude naissait dans les esprits, et que le refus d'obéissance paraissait souvent un droit et une nécessité contre les empiétements de l'autorité royale.
Rien ne fut statué devant le prince Edouard. La discussion avait eu, du
^ M. Beugnot, Assises de Jérusalem, t. II, p. 4^7, notes, 1. 1 , p. 347*