LIVRE I, CHAPITRE XVII. ûû
d'Ibelin, dame de Beyrouth ^ avait épousé quelques années auparavant, 1274-1275. frappé du pressentiment de sa lin prochaine, et se voyant privé d^enfants, n avait trouvé rien de mieux à faire, dans l'intérêt de sa femme, que de la placer, elle et sa terre, sous la protection de Bibars^. En d'autres temps, un semblable procédé eût indigné la noblesse entitVe, comme un outrage à la couronne. .
Mieux que Tyr encore, la ville de Beyrouth se trouvait dans la mouvance incontestée de Jérusalem. La protection et la garde des héritiers, si c'étaient des femmes ou des enfants mâles en bas âge, appartenait donc au roi suzerain. Pour la dignité de la royauté et l'honneur du nom chrétien , Hugues III, ne voulant pas laisser périmer des droits si manifestes, se rendit à Beyrouth , ^ et emmena Isabelle dans l'ile de Chypre, où on l'avait vue déjà mariée au dernier roi, fils d'Henri P', mort à peine adolescent'. Bibars, en apprenant la démarche du roi Hugues, entra dans une grande colère; il notifia son intention de s'emparer de la seigneurie de Beyrouth, si on ne rendait Isabelle à son entière liberté. « Il existe un traité d'alliance entre moi et la prin-
• cesse, écrivit le sultan au roi de Chypre. Quand son mari était en voyage,
• c'était moi qui devais la protéger; quand elle-même s'absentait, je tenais
• sa place. Vous avez agi sans mon aveu; je veux que mon ambassadeur voie «la princesse, et ce sera à elle de décider ce qu'elle veut faire, sinon j'oc-
• cuperai le pays de force ^. » Le Temple soutint que Bibars avait raison , et le roi fut contraint de replacer sous la garde musulmane une noble dame chrétienne, sa vassale inmaédiate, assurée dès lors de l'indépendance et de l'impunité, s'il lui convenait de s'en prévaloir. Trois ans après, Isabelle §e remaria à Nicolas L'Aleman, sire de Césarée, qui, à peu de distance, au mois de juin 1277, fut mortellement frappé en duel à Nicosie par le connétable Baudouin d'Ibelin^, dont Nicolas avait tué le frère ^. Isabelle, n'ayant pas eu d'enfants de ses premiers mariages, ni d'un Barlas qu'elle épousa en quatrièmes noces, laissa la seigneurie de Beyrouth à sa sœur cadette Echive, femme de Humfroy I^ de Montfort, qui fut seigneur de Tyr.
* Isabelle dlbelin, fille aînée de Jean II * M. Reinaud, p. 533, d après la cfarodlbelin , de Beyrouth , mariëc d'abord au nique égyptienne d'Ibn-Férat.
roi Hugues II de Lusignan , épousa Edmond * Fils, croyons-nous, de Guy dlbelin
rÉtranger vers ia3a. (Conlin. de Gaill. de (cinquième fils de Jean I"), connétable de
Tyr, p. d62.) Chypre , commandant le corps des gens d'où-
' M. Reinaud, Chron.p. 53a. Cf. Makrizi , tre-mer à la bataille de Mansoura.
t. I, a* part. p. 5i. • Contin» de Guill. de Tyr, p. 479, année
* Voyez ci-dessus, p. 4 18. >277-
son iicvcu.
450 HISTOIRE DE l1LE DE CHYPRE.
1275. La prérogative royale avait été sacrifiée à Beyrouth, la considération per-
(»n lai refuse sounelie d'Hugucs III eut à souffrir Tannée suivante à Tripoli. Hugues, pour d« BMroonJvii, obtenir la tutelle de Boémond VII, n'invoquait pas les lois de la suzeraineté. Sa qualité de cousin germain du prince défunt paraissait l'autoriser à demander la garde de son jeune fils, qu'on appelait toujours prince d'Antioche, bien qu'il ne possédât plus que la ville de Laodicée dans. l'étendue réelle de l'ancienne seigneurie de sa famille.
Le roi de Chypre croyait ses droits d'ascendant paternel si bien établis, et son bailliage si conforme aux intérêts de la principauté, qu'il vint à Tripoli avec une nombreuse suite, pour prendre solennellement possession du gouvernement. Mais la mère de Boémond, Sibylle d'Arménie, en avait déjà disposé en faveur de ses propres parents de Cilicie. Elle s'était hâtée de placer son fils sous la protection de Léon III, son frère, en le faisant armer chevalier de ses mains; elle s'était réservé la tutelle de l'enfant jusqu'à sa complète majorité, et avait remis les soins de la régence à l'évéque de Tortose, Barthélémy, homme de talent, qui s'efforçait de réagir avec elle contre l'évéque de Tripoli, patricien de Rome, et contre les Romains venus à sa suite dans le pays. Le roi Hugues, voulant éviter de se mêler à ces débats et jugeant impossible d'y intervenir pacifiquement, fut obligé de se retirera II rentra à Saint-Jean d'Acre, où le mauvais vouloir des boui^eois et des étrangers lui suscitait sans cesse des entraves.
La querelle intestine qui troublait le comté de Tripoli remontait au mariage de Boémond V avec Lucie, fille du comte Paul, de la famille des ducs de Gaëte, comtes de Segni, préfets de la ville de Rome. La princesse romaine, en venant outre-mer, avait fait nommer un de ses frères à l'évêché de Tripoli, et avait appelé autour d'elle un grand nombre dé ses compatriotes, clercs et laïques, qu'elle protégea au détriment des Orientaux, sous le r^c de son mari et de son fils^. A la mort de Boémond VI, les choses avaient changé de face. Les chevaliers de la principauté, groupés autour de l'évéque de Tortose, et soutenus par le crédit de Sibylle, cherchaient à se débarrasser des nobles romains et de leurs créatures. Les Templiers défendaient» au contraire, Lucie et l'évéque de Tripoli ; le prélat, voulant s'assurer l'assistance des chevaliers, s'était fait recevoir confrère de leur ordre*. Le royaume de Jéru-
* Contin. de Guill. de Tyr, p. ^(66, à 67; Segni furent préfets de Rome pendant trois Sanudo, p. 326; Amadi, fol. 179. cents ans» d'Innocent II à Eugène IV.
• Contin, de GuiU.deTyr, p,à68einoie{i\ ^ Contin. de Guill. de Tyr, liv. XXXIV, Lignages d^ outre-mer, ch. v. Les comtes de chap. xxxvi, p. 48 1.