LIVRE I. CHAPITRE XVIIl
sMl n*y commandait pas, au nom de son frère; et, en attendant Tarrivée du roi , il s*était établi avec les chevaliers de Syrie et ceux venus déjà de Chypre, au poste peut-^tre le plus dangereux, dans une grosse tour ronde, nouvellement édifiée, qu'on appelait la tour du roi Henri ^. Cette construction, vers laquelle se dirigea TefiTort principal de Tattaque, était située en avant de la tour Maudite et de Tenceinte continue, près d'un autre ouvrage récent et extérieur, désigné sous le nom de porte ou barbacane du roi Hugues^, parce que le père du roi Henri II l'avait vraisemblablement fait construire.
Jean de Grailly, avec les Francs, et Eudes de Granson, capitaine des
Anglais, ne recevaient aucun ordre d'Âmaury de Lusignan. Les Français
prétendent même' que Jean de Grailly avait le commandement supérieur
de la ville. Suivant d'autres^, le grand maître des Templiers, Guillaume de
Beaujeu, était le vrai général en chef; aveu trop réel qu'il n'y eut pas assez
d'unité dans la direction des troupes réunies à Saint-Jean d'Acre et que
chaque corps dut agir souvent isolément. Comme Guillaume de Beaujeu,
les autres grands maîtres étaient présents à la tête des chevaliers de leurs
maisons : Jean de Villiers, maître de l'Hôpital, et Conrad, grand maître de
Notre-Dame des Allemands, qui se plaça avec les gens du roi de Chypre à
la tour Ronde et à la tour Maudite^. Les Italiens étaient conduits parleurs
capitaines ou leurs consuls. Tous avaient accepté une place dans la défense.
Les Génois seuls, désireux sans doute de conserver les avantages du traité
de commerce conclu l'année précédente avec le sultan^, paraissent avoii
manqué au rendez-vous. 11 n'est pas, du moins, question de leur nation
dans les récits du siège. Les Pisans se firent distinguer, au contraire, par leui
activité et leur courageuse industrie. Us avaient construit, non loin de la ru(
des Allemands, dont ils recherchaient toujours le voisinage, un grand engii
en forme de catapulte, qui contre-battait avantageusement les machines de
assiégeants''.
Les corps de l'armée chrétienne rivalisaient d'ardeur, et le seul reproch fondé qu'on ait pu leur adresser a été d'avoir trop souvent, par une jalous émulation , négligé les avantages de la subordination et de la discipline. L
' Cf. Sanudo , p. aSo ; Amadi , fol. 1 88.
* Sanudo, p. aSo; lettre du grand maître de THôpital au prieur de Saint-Gilles, Hist. litt t. XX, p. gà-
^ Esçcidiam Âcconis, col. 753, 766. 781.
* Villani , t. II , p. 377.
' Amadi, fol. 188; Excidium Acconi col. 766.
^ Voy. ci-dessus, p. 485.
' Amadi, fol. 190, 192.
1291. patriarche, homme circonspect et conciliant, que les chevaliers appelaient volontiers à leurs réunions, avait de la peine à les accorder'.
Les difficultés du gouvernement provenaient surtout de la multiplicité des chefs, dont les droits et les prétentions se neutralisaient. Le mal n'était particulier ni à Saint-Jean d'Acre ni à TOrient latin. Il tenait à la nature même de la société féodale, fondée sur le privilège et Texception. A Saint Jean d'Acre, par suite de l'établissement des ordres militaires et des communes, par suite de l'arrivée des croisés , de la translation du patriarcat et de la résidence des grands barons de Terre sainte, possédant, la plupart, des hôtels ou des fiefs dans la ville, il y avait, au moment du siège, dix-sept cours et
juridictions complètement indépendantes l'une de l'autre, et pouvant, à côté de la cour royale, administrer la justice, donner droit d'asile et poursuivre criminellement jusqu'à effusion de sang^. On juge des obstacles qu'un semblable réseau d'inununités et de résistances opposait, en temps ordinaire et en dehors de toute complication d'amour-'propre ou de rivalité , à l'exercice du pouvoir supérieur.
Fauxr^it Les incouvénieuts de l'indépendance féodale se firent moins sentir cqienconicmponin. daut dlops à Saiut-Jcan d'Acre qu'en toute autre circonstance, et il ne faut pas prendre à la lettre la description déclamatoire que fit, à Rome, devant la cour apostolique, un religieux de l'ordre de Saint-Basile, échappé aux Arabes, de l'état de la ville assiégée : « Les discordes éclatèrent bientôt à Ptolémaîs, dit « frère Arsène au pape Nicolas IV; les Pisans et leurs partisans, les Vénitiens, A méprisèrent les conseils des religieux. Vos croisés, 6 Saint Père, tandis que « la trompette les appelait aux armes et qu'on les croyait aux remparts , ver- « sant leur sang pour le triomphe de la croix, s'oubliaient dans les désordres « de Bacchus et de Vénus. Ce qui est pire, les frères de l'Hôpital de Saint- • Jean et de la maison du Temple refusaient de concerter leurs efforts et fuyaient « les fatigues du combat. Seul, l'illustre Henri , roi de Jérusalem et de Chypre, «parcourait la ville entière, voyant tout, n'épai^ant jamais ses fatigues. « Mais ses forces furent impuissantes, et Saint- Jean d'Acre^ succombai. •
Les faits contredisent en tout point les assertions du frère Arsène. Les chrétiens renfermés dans la ville de Saint-Jean d'Acre , les croisés comme les Orientaux, les ordres militaires comme les gens des communes, muontrèrent,
' Escidium Acconis, col. 768, 766, 'jfà. * Récit do frère Arsène, dans Barthélémy
' Villani, lib. VII, cap. gxlv, t. Il, page de Nicastro. ( f/ûf. sicuLap, Muratori, Scriftf. 353. irai. t. XIII, col. 11 83.)