‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 259 sur 283 · LIVRE I, CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XVIII

11 fallut songer à la retraite. Eudes de Granson en dirigea les préparatifs et partit pour Tile de Chypre, emportant la plus grande partie des blessés ^ Jean de Villiers, le grand maître de THôpital , était du nombre, ainsi que Jean de Grailly, comme lui mis hors de combat^. Le grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu, traversé d'une lance à la porte Saint-Antoine, avait été transporté au château de Tordre , où il expira peu après '. Mathieu de Clermont, maréchal de THôpital, était mort en héros. C'est lui qui avait repris la porte Saint-Antoine. Il résista toute la nuit, dans ce poste dangereux, contre un corps d'armée entier, où Ton croyait le sultan présent en personne. Le lendemain , jour de la jprise d'Acre, enveloppé par des forces innombrables et obligé de se replier vers la mer, le maréchal voulut encore ramener ses gens à Tennemi. Mais son cheval, parvenu au milieu d'une rue, s'arrêta tout à coup, harassé de fatigue, insensible à Téperon. Mathieu de Clermont, se voyant seul, n'essaya pas de fuir, et tomba percé de traits^.

Au moment où les Sarrasins, forçant les murailles de divers côtés, avaient fait irruption dans l'intérieur de la ville, une partie des habitants s'étaient réfugiés dans le château des Templiers avec leurs efiets les plus précieux. Il y avait encore, dans cette population, des femmes, des enfants et beaucoup d'ecdésiastiques , qui n'avaient pas voulu se séparer du patriarche. La maison du Temple, située près de l'angle occidental des murs de Saint-Jean d'Acre, en avant du pert, avec ses tours et son enceinte particulière ouvrant sur la pleine mer, ressemblait à une vraie place forte, indépendante du reste de la cité ^. Le château et le grand manoir de l'Hôpital , la maison des frères Teu toniques, le château royal même, quoique vaste et protégé par des fossés, mais situé au milieu de la ville, n'avaient pas les moyens de résistance qu'offrait l'enclos des Templiers.

Le soir même de la prise des remparts, pendant que les Arabes livraient aux flammes les habitations dévastées, les chevaliers avaient barricadé les portes du château et s'étaient mis en défense, afin d'organiser le passage dans nie de Chypre ou de mourir les armes à la main. Le maréchal de l'ordre.

^ Excidiam Acconis , coi. 7 7 3 .

* Cf. lettre de Jean de Villiers; Hist. litt. de France, t. XX , p. 94 ; EsDcidifun, col. 78 1 ; Amadi, fol. 192.

' Cf. Exddium Âcconit, ool. 781 ; Amadi. foi. 191.

* Eœddium Acconis, col. 773 , 781.

* La chronique d' Amadi donne à ce propos une description du cbftteau des Templiers et quelques renseignements utiles sur la topographie intérieure de Saint-Jean d*Acre. (Fol. 192-193.)

18-28 mat 1291. qui était Bourguignon^, et le grand commandeur Thibaut Gaudin, devenus chefs de la communauté depuis la mort du grand maître , firent réunir près des murs toutes les embarcations qu'il fut possible de trouver dans le port ou sur les côtes.

Le lendemain , samedi , au milieu de Tagitation de la mer, et sous les yeux des Sarrasins, dépourvus de navires pour Fempécher, eut lieu le départ d*une partie de la population. Le patriarche, Nicolas de Hanapes, termina, dans cette circonstance, par un dernier sacrifice, une vie digne de l'immortalité. Les gens c[ui montaient sa barque voulaient s'éloigner de la porte du Temple, craignant d'être envahis, et le pasteur ne pouvait se résoudre à abandonner les malheureux qui l'imploraient du rivage. Durant ces moments d'incertitude, il laissa monter tous ceux qui s'approchèrent, si bien que la chaloupe, promptement submergée, s'abima au fond des flots ^.

Khalil , voulant éviter les lenteurs d'un nouveau si^ autour de la forteresse, offrit une capitulation aux chevaliers, en garantissant la vie sauve à tous ceux qui s'y trouvaient. Le croissant fut arboré sur la grande tour, en signe d'armistice, et un émir entra dans la cour avec des troupes afin de présider à l'embarquement des chrétiens. Mais l'insolence des vainqueurs amena une subite catastrophe. Pendant qu'on prenait les dispositions pour la sortie, quelques soldats arabes, se croyant tout permis par la victoire, outragèrent des femmes et des enfants. L'indignation des chrétiens éclate aussitôt. Ils ferment les portes de la tour, massacrent tous les musulmans, abattent le drapeau du sultan et se préparent à soutenir le siège '. La nuit même, il fut résolu que le grand commandeur Gaudin se retirerait par mer au château que l'ordre possédait encore à Sidon, avec le trésor, les reliques et les vases sacrés^. Une noble confiance, qui n'était qu'un moment d'illusion , avait donné l'espoir de conserver cette place à la chrétienté.

28 mû 1291. Le sultan, après avoir laissé passer quelques jours, feignit d'excuser l'ir- Lo chAtMu ritation des hommes renfermés dans le château du Temple, et leur offrit. une

du , , . . .

Temple sccondc capitulatiou. Plusieurs milliers^ de soldats chrétiens, trop confiants, sortirent du fort avec des femmes et des enfants; ils furent aussitôt massacrés

^ Amadi, fol. 194. ' Amadi, foi. 19^; Sanudo, p. a3i.

* Excidiam Âccotds,8ip.Marihike,AmpUss, * Excidium Acconis, col. 782; Amadi,

collect, t. V, col. 78a; Saiiudo, p. 28 1; Jean fol. 195.

d^Ypre», ap. Martène, Thés, arucd. t. III, » Chiffre arabe, peut-être exagéré. (M. Rei-

col. 77 1 . naud , p. 871 .)

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