LIVRE 1, CHAPITRE XIX
des Baléares» assurait la chrétienté contre tout retour possible de la domination musulmane dans les îles de la Méditerranée.
L^Âllemagne ressentait aussi les effets du travail de centralisation qui préparait la formation des grands Etats chrétiens de TEurope moderne. La maison d'Autriche avait acquis, par l'élection de Rodolphe de Hapsbourg, la suprématie morale qui fut Torigine et le fondement de sa grandeur politique. Eq même temps, les papes avaient vu s'affermir leur influence par l'abandon des prétentions impériales dans la querelle des investitures, la soumission des Romains, l'extinction de la famille de Frédéric II et la prépondérance du parti guelfe en Italie. Dans tous les pays de l'Europe en état de prendre le plus utilement part aux guerres saintes, l'autorité souveraine avait une action plus étendue et plus décisive qu'à l'époque des premières croisades.
Mais le pouvoir des princes, alors même que leur volonté fût restée la d'où venait
rartout
même pour la délivrance des saints lieux, eût rencontré des obstacles d'une rimpossibiiit<i
de noavelles
nature nouvelle et peut-être insurmontable. Trois causes surtout rendaient crois«dei. à peu près impossibles d'autres croisades à la fin du xiii^ siècle f le changement survenu dans l'esprit des peuples, que les sentiments de piété ou l'espoir des conquêtes n'appelaient plus en Orient; la concentration de la puissance maritime dans quelques grandes villes commerçantes, l'immense développement qu'avait pris dans toute l'Europe l'usage des objets et des denrées provenant (lu Levant.
Pour accomplir une entreprise aussi considérable qu'une guerre au delà de la Méditerranée, ce n'était pas assez des ordres d'un roi ou des exhortations d'un pape, il fallait la libre adhésion des chevaliers, des bourgeois, des simples serfs de la glèbe, dont le concours, sans partage quand la foi l'inspirait, faisait en réalité la force des princes et l'âme de la croisade. L'entraînement qui répondit, au xi* siècle, à la parole d'un pauv^moine, l'éloquence de saint Bernard ne put le provoquer cinquante ans plus tard, et il fallut des efforts pour réaliser la seconde guerre d'outre-mer. L'enthousiasme religieux fut encore plus rare dans les expéditions suivantes, où les calculs de l'ambition et les vulgaires préoccupations prirent plus de place. Rien ne semblait pouvoir le ranimer à la fin du xiii* siècle. L'idée de la croisade en Terre sainte, qui était une idée d'abnégation, d'inspiration et de dévouement, avait, pour ainsi dire, donné tous ses résultats. Elle ne conununiquait plus aux cœurs ni élan ni généreuses résolutions. La piété publique ne demandait plus des satisfactions aussi lointaines. L'émotion populaire des premiers temps
s'était calmée, et, cVautre part, les rêves de fortune ou de gloire, qui avaient déterminé aussi plus d'un vœu profane, s'étaient évanouis durant un siècle de revers et de déceptions. L'Orient, comme on Fa justement dit^, était désenchanté aux yeux de la noblesse européenne, qui avait vu les empereurs de Constantinople et les rois de Jérusalem mendier ses subsides, quand elle aurait voulu leur demander des fiefs et des couronnes.
D'ailleurs l'empressement des populations n'eât plus suiB pour recommencer la guerre sainte. L'évidente nécessité de frapper les Sarrasins en Egypte avant de songer à posséder sérieusement Jérusalem, les incomparables avantages de la voie de mer avaient fait depuis longtemps de toute croisade un^ expédition essentiellement maritime. Or les princes manquant de marine militaire, parce qu'ils n'avaient pas de marine marchande, se trouvaient à la disposition des communes de la Méditerranée, dont les ports renfennaient seuls les moyens d'opérer un vaste mouvement de troupes, mais dont les intérêts étaient directement opposés à ces entreprises. Venise, Gènes, Pise, Marseille, Barcelone, se trouvaient, à cet égard, dans les mêmes conditions. Gênes n'avait eu garde de refuser les demandes qui lui furent adressées pour construire ou noliser les navires nécessaires au transport des armées du roi de France en i2iig et 1270; mais elle préférait à ces grandes et fructueuses aubaines les profits continus et réguliers que lui assurait le conmierce d'Orient , depuis surtout qu'elle avait été admise de nouveau en Egypte^ et qu elle était avantageusement établie à Constantinople comme dans la mer Noire. De proche en procl^e, la solidarité des intérêts et des vœux du commerce se propageait des ports de mer aux villes de l'intérieur, où tout conviait les populations à l'ordre, au commerce et à l'industrie. Né des croisades, ce grand mouvement de la société chrétienne vers le travail, l'économie et la fortune, était devenu le principal obstacle à de nouvelles croisades.
Nous devons en^ontrer l'étendue avec quelque suite, parce que cette nouvelle direction de l'activité européenne eut une influence aussi marquée que rapide sur la prospérité de l'ile de Chypre durant l'époque dont il nous reste à raconter l'histoire.
Pr^domiiiaDce La Francc, où les célèbres foires de Beaucaire et de Champagne*attiraient int<r«ts les marchands étrangers, surtout les Italiens^, participait depuis longtemps,
cnromereiauK.
' M. Michaud, Hisi. des croisades, t. V,
^ Voy. ci-dessus, p. 485.
^ Muratori, Anliq. liaL t. Il, col. 886; M. P. Berti, Docamenti concementi il commercio dei Fiorentini in Francia, Journal des
506 HISTOIRE DE LILE DE CHYPHE.
entrepôts de marchandises étrangères étaient les plus considérables de TEurope; ils approvisionnaient le nord de Tltâlie, rAllemagne et les marines secondaires des Etats chrétiens. Ses ateliers de teinture, ses fabriques d'étoffes de coton, de laine, de chanvre, d*armes et de verroterie, datent de la même époque ^. C'est au début du siècle suivant que conunencent les belles na> vigations en conserve de ses galères, qui deux fois par an partaient du Lîdo et allaient porter les productions de FOrient en Flandre, en Angleterre et dans les autres pays du Nord^, où elles faisaient une concurrence avantageuse aux marchandises venues par les voies plus coûteuses de la vallée du Danube.
L*Âlleruagne, dont ce ileufe était la grande voie coomierciale, recevait également les denrées du Levant, comme les contrées plus septentrionales, par Lyon et Marseille. G*est ainsi que les pays les plus éloignés et les villes les plus reculées du continent se trouvaient successivement intéressés au commerce de la Méditerranée et en ressentaient les alternatives. L'état des relations de Gènes et de Marseille avec les Sarrasins influait sur les marchés de Montpellier, de Lyon et de la Champagne, conune l'abondance ou la cherté des marchandises d'Orient à Venise se faisait bientôt sentir à Milan, à Vienne et k Ratisbonne ^.
On comprend conunent, au milieu d'une extension aussi générale du commerce, les croisades étaient devenues moralement si difficiles et presque inexécutables, au moment même où les circonstances politiques et les moyens matériels pour les accomplir se trouvaient plus favorables. Les susceptibilités nationales ou les scrupules religieux arrêtent rarement l'ardeur des spéculations mercantiles et l'amour du gain. Les chrétiens du midi de l'Europe, ayant depuis longtemps perdu tout espoir de dominer les Sarrasins en Orient, ne voyaient plus dans les croisades que des occasions de marchés et d'entreprises avantageuses avec les pays où se trouvaient le siège et la source du commerce universel. Â tout prix il leur importait de multiplier leurs
établissements et leurs possessions dans le Levant; aucune considération ne
pouvait les détourner de rechercher la faveur des maîtres de l'Egypte, intermédiaires obligés de ce commerce.
Venise, la première, avait pratiqué cette politique intéressée et exclusive,
^ Daru, Hist. de Venise, 4* éd. t. III, ^ Heeren, £^01 sur Vinfiaenoe des croi-
p. lia, 114.117. sades, 2* fiartie, S Influence sur le corn-
' Marin, Storia del commercio dei Venez. merct continental, p. ^'jS^^Si. Paris, 1808,
t. V. in-8».
ticulière et puissante pour garder la mer et assurer l'exécution de leurs ordres. Le fer s'exportait soit brut, soit travaillé en outils et en armes. Le bois servait, surtout en Egypte, où il fait presque entièrement défaut, aux mille emplois de la construction des maisons , des canaux , des machines et des objets de marine. Les navires, les bateaux et les ustensiles de bois entraient aussi pour une part sensible dans les ventes européennes^. L*étain, le plomb, les (ik, les cordages, les voiles, les toiles et les draps l^rs, fournis principalement par le Languedoc, la Champagne et la Flandre, étaient encore apportés d'Occident 2.
Mais les exportations d'Asie étaient incomparablement jplus variées et surtout d'une valeur bien plus élevée. Indépendamment des esclaves, dont le conunerce entre chrétiens fut toujours très-restreint, mais dont les armateurs italiens firent par interlope un transport continuel de la mer Noire en Egypte', les Européens retiraient de l'Asie tout ce qui s'employait en Occident de plus fines étoifes de soie, de coton et de laine, les tapis, les perles, les pierres précieuses, les parfums les plus exquis et les plus divers, les meilleures matières tinctoriales avec Talun nécessaire à les employer, des grains, des fimits et enfin les innombrables articles de consommation journalière compris sous le nom d'épiceries,, qui è eux seuls eussent pu entretenir tout un conmierce maritime des plus actifs^.
ImporUnc«
du comm«rc«
r^picorie.
On a dit avec raison qu'une plante suffirait pour faire la fortune d'un pays. On sait les ressources infinies que procurent de nos jours à l'industrie de certains Etats et à la marine du monde quelques productions premières et peu nombreuses : le coton, le thé, le café, le sucre. Au moyen âge, le grand objet du commerce d'Orient était l'épicerie^. Sous ce nom, on comprenait des produits très-variés employés dans l'alimentation , l'industrie et la médecine. Les principaux étaient le sucre, le poivre, la cannelle, le piment.
* Apres les croisades , la fabrication de ces derniers objets prit un tel développement à Venise , qu un quartier entier de la ville lui fut assigné, et que la boissellerie Vénitienne se débita sur toute la mer Rouge et pénétra dans rintérieur de TAfrique.
* Pegolotti , p. 1 5' et suiv. Cet intelligent et actif Florentin n a écrit qu'au milieu du XIV* siècle; mais le mouvement commercial qu il constate alors sur tous les bords de la Méditerranée avait commencé avec les grandes
expéditions maritimes des croisés a\\ xiii* siècle.
' Voy. HisL de Chypre, t. Il, p. 137.
^ Pegolotti, p. j5 et suiv.; cf. BibL de l Ecole des chartes, 2* série, t. I , p. 3o4-
^ Sanudo commence ainsi son ouvrage sur les croisades : tQuod magna pars hono- «ris, reditus, proventus et eialtationis Sol- « dani et gentium iiii subjectarum estpropter « speciariam et alia multa merdmonia , etc. ■ {Secret, fidel, crucis, p. a 2.)
rOccident à travers les provinces des Tartares Mongols du Zagataï Ou de la Chine, en passant au sud de TAltaî et au nord de THimalaya. La plus septentrionale de ces grandes artères touchait Otrar el Organzi , au sud de la mer d'Aral, pays des Kharismiens , dont une bande avait envahi la Syrie sous le règne de Henri I*' de Lusignan , remontait ensuite vers le nord entre le lac d'Aral et la mer Caspienne, où conunençait le royaume des Mongols du Kaptchak, coupait TOural et le Volga vers le 48* degré de latitode^ et arrivait par les bords du Don à la mer d'Azof et en Crimée ^ où étaient d'importantes factoreries génoises et vénitiennes. C'est le chemin suivi par le missionnaire Rubruquis,'en 12 55, pour se rendre auprès du grand khan, à Karacorom, dans le désert de Gobi.
La seconde route traversait toute l'Asie centrale, au sud de la mer Caspienne, et avait le plus vaste réseau. Les caravanes du Cachemire, de Delhi et de llnde supérieure venaient la prendre à Balk dans la Boukharie. A ce point elle se bifurquait en deux grandes directions : Tune traversait le Turquestan, puis la mer Caspienne au sud de Tancien lit de l'Qxus, gagnait Tiflis, en utilisant la navigation du Kour, et arrivait à la mer Noire près de Batoun , sur les frontières de la Géoi^e et de la Grande-Annénie. L'autre desservait la Perse septentrionale, passait à Kasbin, puis à Tauris, enfin à Erzeroum, d'où partaient deux nouvelles voies : la première, continuant à s'élever au nord, parvenait à Trébizonde, plus à l'ouest que Batoun sur la mer Noire; la seconde descendait vers le midi en tournant le Taurus, aboutissait à Lajazzo sur le golfe d'Alexandrette ^. La Petite-Arménie recevait ainsi directement, dans ce dernier port, les marchandises les plus reculées de l'Asie centrale.
Les deux autres voies du conunerce oriental étaient toutes maritimes'. Par Aden et par la mer Rouge, les marchandises de llnde méridionale, les produits de l'ile^de Ceylan, l'ancienne Taprobane, et des iles des épices parvenaient sur les marchés du Caire , de Damiette et d* Alexandrie. Bagdad les recevait par Ormuz, à Feutrée du golfe Persique, et par la navigation du Tigre. De Bagdad , les caravanes les transportaient au nord dans trois direc-
peuples de l'antiquité, t. II, p. 333; t III, demie des iiucriptions , nonv. série, t. VII,
p. 47^ ; Pardessus, ColUct. de lois maritimes, p. a 34.)
t. I, p. 44; t. II, p. i4, 18; d^Âvezac, Màn, ^ PegoloUi.p. 1 ; Pardessus , t. H , p. xir.
sur les voy, en TarUxne, Recueil de la Société * Pardessus , t. II , p. xvii ; Pegolotd, p. 9.
de géogr, de Paris, t. IV; Âbel Rémusat, ^ Voy. Pardessus, t II, p. ix et sniv.
Mémoire sur la ville de Kara'Koronm, [Àca- Sanudo, Secret, fàsl, cracis, p. 2 s.