LIVRE I, CHAPITRE III
fauves, si nombreuses encore au moyen âge et presque entièrement épuisées aujourd'hui K
Au nord-est, llle se termine par un cap considérable, qui s*avance dans la direction même du golfe d*Alexandrette, d'où il semble avoir été détaché par l'immersion de terrains inférieurs. Ce vaste promontoire, comprenant tout le comté ou district du Karpas, est formé par le prolongement de la chaîne de Cérines, que nous avons eu l'occasion de signaler dès la première arrivée des croisés anglais en Chypre.
Entre les deux régions dominantes du nord et de l'ouest s'étendent trans* versalement d'immenses plaines, séparées Tune de l'autre par de longues ondulations de terrain : au nord-ouest, la plaine de, Morpho, baignée par le golfe de Pendaîa; au centre, la plaine de Nicosie, continuation de la première; et à Test, la féconde Massaria ou Messorée, l'un des trésors de 111e, qui, partant des montagnes du nord et du pied du Karpas, entoure Famagouste, s'étend vers Nicosie, et s'arrête aux collines de Lamaca et de Dali^. Le facile accès de ces plaines, toutes ouvertes sur la mer, les nombreux endroits de mouillages disséminés autour de l'ile, dans les golfes et jusqu'au pied des montagnes, ont toujours favorisé la descente des corsaires, qu'atti* raient d'ailleurs la richesse et la fécondité du pays. Dans l'antiquité, Chypre eut à souffrir des pirates de la Gilicie et de la Syrie; au moyen âge, les progrès de la navigation et les conditions du commerce avec les musulmans augmentèrent ses périls en appelant autour de ses côtes les navires plus éloignés de l'Archipel et du fond de la Méditerranée.
Ces dangers sont depuis longtemps passés; mais l'ile est toujours exposée à deux autres fléaux, aussi anciens et aussi terribles : la sécheresse et les sauterelles ou locustes. A l'époque de la première floraison, des nuées de sauterelles, pareilles à cdles que souleva la voix de Moïse, s'abattent qudquefois sur les champs en couches épaisses, et dévorent jusqu'à la racine les germes des plantes et des arbres'. La sécheresse du sol est due surtout i cette chaleur accablante que les Romains eux-mêmes redoutaient^, et à l'insuffisance des cours d'eau, mal général de l'agriculture en Orient.
' Voy. Hîêt. de Cfypre, t. II, p. ai5, Recherches scientijuiaês en Orient, Paris, Im-
note, p. 43 1, note; t. III, 3o5, note. |)rim. imp. i855.
* Mon jeune et savant ami, M. Albert ' On évalue, année commune, i un
Gaudry, a donné la description la plus satis- dixième de la récolte les ravages occasion-
faîsante de la géographie physique de Tlle nés en Chypre par les sauterelles,
de Chypre (i|ans son bel ouvrage intitulé : * Martial, IX, xci, 19.
De petites rivières, perdues dans les plaines, arrivent péniblement à la mer : TOurios se jette au nord-ouest, près du village de Morpho, devenu ie titre féodal des comtes d'Edesse, établis en Chypre; le Pidias passe à Nicosie, reçoit ensuite Fldalia ou lalia, qui vient de Dali, et se perd dans les marécages de Tancienne Constantia, au nord de Famagouste, après avoir parcouru en entier la Messorée. Des montagnes de Touest descendent des ruisseaux plus rapides et souvent dangereux dans la saison des pluies, mais presque entièrement à sec en été. Quelques-uns seulement conservent de Teau toute Tannée : au sud, le Kouri se bifurque pour arroser les grasses campagnes de Piskopi et de Kolossi, que les Francs se réservèrent en grande partie; le Diariso et le Karo passent au milieu des terres de BalTo, la Paphos des temps de Tempire romain et du moyen âge, et de Kouklia, la vieille Paphos phénicienne, toutes deux renonmiées sous les Lusignan par leurs récoltes de cannes à sucre; le Vassilipotamos, qui descend du Mâchera, n'a mérité le nom pompeux de fleuve royal qu'en souvenir du débarquement de sainte Hélène près de son embouchure. Le Xéropotamos, ou Karis, et le Satrachos, ou Niphatis, coulent au nord de TOlympe dans le golfe de Pendaîa, après avoir fécondé les plantations de la vallée de Solia et les orangers de Lefka, dont les produits sont recherchés en Asie Mineure. Ces minces rivières, où le patriotisme grec voit seul des fleuves, ne peuvent suppléer à la sécheresse que tempèrent à peine, durant un été de huit mois, quelques rosées et de rares nuages.
Sous leur ciel ardent, les massifs de TOlympe et du Mâchera cachent cependant plus d'un paysage qui surprend et ravit le voyageur. Rien ne peut donner une idée à ceux qui n'ont vu de l'ile de Chypre que les rivages brûlés de la côte méridionale, depuis Paphos jusqu'à Famagouste, de l'éclat de quelques vallons, restés comme des vestiges, épai^nés par le soleil, des premiers âges de la végétation du monde. Le Maréthasse, long défilé arrosé par le Satrachos, au centre du Myrianthoussa, ou pays aux mille fleurs*, comparable, s'il était moins désert, aux vallées les plus pittoresques de l'Europe ; les vallées de Solia, de Kampo et de Simou, moins accidentées, mais encore belles; les montagnes du Mâchera et du Paphos, oflrent çà et là des positions charmantes , comme Kampo , Evrikou , Galatha , Prodromo , Nikoklia , Piskopi , ou développent tout à coup , comme Trooditissa et Chrysoroghiatissa, des sites grandioses et brillants de couleurs, bien qu'il y ait dans toute cette nature embrasée, d'où l'homme semble avoir aujourd'hui disparu, où le feuillage est toujours immobile, quelque chose du calme de la mort.