‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 39 sur 283 · LIVRE I, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE III

La chaîne septentrionale, sur le versant qur r^arde la mer de Caramanie, présente des aspects moins sévères. Cest la région la pins agréable de Tile. Les rob et les seigneurs y eurent de nombreuses maisons de plaisance. La brise, rafraîchie par les courants qui ont passé sur les neiges du Taurus, y entretient toujours un air pur; les eaux y sont plus fréquentes, les troupeaux moins rares, la campagne couverte, comme un jardin, d'arbres plus variés et toujours verts. Les palmiers, les orangers, les caroubiers, Tandroudia, dont les troncs prennent en vieillissant une couleur cramoisie, s'y mêlent aux arbustes odorants, aux myrtes, aux mélèzes, aux lauriers-roses, qui sont les buissons naturels du pays. Dans cette partie de File se trouvent les riches villages de Riso-Karpasso et dTaloussa, les châteaux de Bufiavent et de Saint- Hilarion, les ruines gothiques de Tabbaye de Lapais, que l'agrément de sa situation a fait appeler Belpaese, et l'ancienne ville iaconienne de Lapithos, à laquelle un gros ruisseau procure d'épais ombrages et d'abondantes récoltes.

Les plaines de l'intérieur elles-mêmes, poudreuses comme le désert, mais St fertilité. fécondes comme le limon du Nil, renferment çà et là, partout où le sol peut conserver quelque moiteur, de vraies oasis. Les vei^ers de Nicosie et deStrovilo, où le tronc des vignes et des orangers dépasse souvent un pied de diamètre; les jardins de Chiti, à l'ouest de Citium, où se voient les ruines d'un palais des Lusignan, ceux de Varoschia, près de Famagouste, étaient, sous les Français, et sont encore renommés, ainsi que ceux de Lefka, par la merveilleuse fécondité de leurs arbres. Au nord-est de Nicosie» au bas des montagnes du Château de la Reine, se trouve un petit pays, arrosé par une source abondante, couvert de mûriers et d'orangers, et peuplé de hameaux où tout annonce l'alliance, rare en ce pays, du travail et de la fortune. Au dire des habitants, ce joli canton est l'ancienne Cythère; mais la critique européenne n'a point accepté cette tradition ^, que semblait autoriser cependant et le nom de Kythrea, donné encore à tout le pays environnant, et le voisinage de ruines antiques, au lieu dit Palœo-Ckytro, l'ancien Chytri.

Entre Nicosie et Lamaca, sur l'un des plateaux qui séparent les plaines de l'est de celles de l'ouest, se trouve le village de Dali, emplacement incontesté de l'ancienne Idalie. Les bouquets de mûriers et de caroubiers sont

* Je ne puis neiger de dire qu'an savant vent parlé de cette erreur archéologique et pour qui je garde les plus reconnaissants de son désir d*en établir la démonstration souvenirs, M. Ch. Lenormant, m*avait sou- certaine dans un mémoire spédaL

62 HISTOIRE DE L'!lE DE CHYPRE.

probablement les restes du bois sacré ^; une colline vers Torient, d*où Ton retire un grand nombre de statuettes de Vénus, de style archaïque, semble receler les débris d'offrandes présentées au temple de la déesse, ou le dépôt d'une fabrique de figurines qu'emportaient les voyageurs, comme souvenir de leur pèlerinage. Au nord coule le ruisseau nommé encore ïlialia, dont on utilise avec soin le faible cours. Bien que Tile manque presque partout d'eaux naturelles, le sol y est toutefois si généreusement- doté, que les pluies d'hiver et de printemps, pour peu qu'elles soient assez firéquentes, assurent au laboureur, nonobstant la sécheresse prolongée de l'été , les plus magnifiques produits.

L'épuisement des cours d'eau provient surtout, en Chypre, du déboisement des terres, et parait r^nonter aux époques les plus éloignées des temps historiques. Déjà plus de deux cents ans avant Strabon, un géographe égyptien^ faisait remarquer qu'autrefois l'ile de Chypre était entièrement couverte de forêts; ce qui montre que, dès le m* siècle avant notre ère, au moins, les plaines de l'ile avaient perdu presque partout leurs hautes futaies, et que les montagnes seules étaient encore boisées. Strabon^, à qui nous devons ce renseignement, ajoute que les premières forêts de l'tle avaient été détruites par les habitants pour obtenir le bois nécessaire à l'exploitation des mines de cuivre, de fer et d'argent, une des plus vieilles industries du pays* Les défrichements agricoles, contemporains de l'exploitation métallurgique, ia construction des vaisseaux, antique industrie continuée au moyen âge, diminuèrent ensuite les parties boisées, que les ravages des animaux et Tincurie des honunes, surtout durant les trois derniers sièdes, ont anéanties ou réduites successivement dans tous les cantons.

L'ile de Chypre n'a plus aujourd'hui qu'une seule forêt, l'ancien bois de Jupiter, couvrant les montagnes de l'ouest, depuis le Mâchera jusqu^au Troodos, forêt assez grande, mais clair-semée, où les pins dominent, où les chênes et les ormeaux sont mêlés aux sycomores, aux platanes, aux valagnas, aux sdédros et aux autres arbres à feuilles épaisses et lourdes particuliers à ces climats.

D'immenses fourrés d'arbustes précieux, comme l'olivier, le caroubier, le genévrier et le lentisque, croissent spontanément sur les côtes de l'tle, au

* Voy. Meunius, Creta, Cypmu, Rhodut, * Éntofthëne.dtéparStnbon, iîb. XTV,

JIM de nohUiu. kanan intul rtî. iîb. I , p. 38- cap. vi , S 4. Sg. Amsterdam, 1675. ' Lib. XIV, cap. vi, S â.

Page 1