‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 4 sur 283 · X AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

X AVERTISSEMENT

plément, ce que devint le pays sous les Turcs, ce qu'il pourrait être en de meilleures mains. Cette extension légitime du sujet, je Tai reconnue, et j'ai cherché à y satisfaire en partie, par la simple insertion dans mes preuves de quelques documents originaux, dépassant par leur date le terme chronologique du règne des Lusignan. L'admettre dans le cadre même de ma narration, c'eût été changer tout à fait le caractère et la disposition de mon ouvrage, qui doit rester exclusivement historique.

Puis, le dirai-je? je ne vois pas, en dehors des conséquences immédiates et inévitables d'une occupation de trois cents ans, occupation qui fut, on peut l'affirmer, l'une des époques les plus prospères et l'un des régimes les moins oppressifs qu'ait eus l'île; je ne vois pas ce que les Français ont laissé en Chypre. Dans l'ordre politique, pas plus que dans la sphère des choses religieuses, pas plus en Chypre qu'en Syrie ou à «^onstantinople , les Francs n'ont communiqué aucun principe nouveau aux Orientaux, même aux Orientaux chrétiens, et ne leur ont fait aucun emprunt.

Ils se sont imposés aux yaincus tels qu'ils vivaient et tels qu'ils se gouvernaient en Occident, avec leur culte, leur langue, leur législation, leurs arts même , qui étaient comme les traits propres de leur nationalité et les signes visibles de leur domination. Quelques détails secondaires et superficiels ont été seuls modifiés dans les habitudes et les institutions. Les milieux ont constamment résisté, de part et d'autre, à toute assimilation. Le génie des deux peuples s'est refusé à toute concession, qui eût semblé un abaissement ou une impiété. Les Arméniens seuls, pour ne parler que des grandes races, ont accepté cordialement l'union de croyance , de sang et de destinée avec les Latins. Les tnariages entre familles arméniennes et européennes ont été très-fréquents au moyen âge. Les Grecs ont toujours gardé une arrière-pensée d'espérance et de dédain dans leurs relations, leurs alliances ou leurs soumissions. Nous pouvons regretter, mais nous n'avons pas le droit de blâmer cette énergiquef et honorable résistance d'un peuple qui ne s'abandonnait pas et qui comptait toujours sur un avenir meilleur.

AVERTISSEMENT. xi

En Chypre, pays où le joug des Européens fut certainement le moins lourd , les Francs et les Grecs ont transigé par la modération ou la lassitude de la victoire et Timpuissance de la défaite. Ils se sont assez tôt accordés pour vivre en paix sur le même sol ; pour fonder lunion religieuse et politique d*oii pouvait sortir une nouvelle nation , jamais.

Les Francs de Tile de Chypre, et je comprends sous ce nom aussi bien les Vénitiens que les Français, ont vécu pendant quatre cents ans à côté des Grecs sans se mêler à eux, sans chercher à former ensemble un seul peuple, sans même le désirer. Tout ce qu'ils avaient apporté d'immatériel dans nie, en morale, en politique, en civilisation, a repassé la mer avec eux quand la barbarie turque est venue replonger le pays dans les misères qu'il n avait pas connues depuis tant de siècles. Quelques mots adoptés par la langue vulgaire, des monuments magnifiques encore quoique en ruines, seraient les seuls souvenirs de noire long séjour sur ce sol pénétré de toutes les influences grecques, si l'on comptait pour rien cette vague tradition persistant jusqu'au milieu des campagnes les plus éloignées d'une ancienne domination franque, vaniteuse peutêtre, mais, au fond, débonnaire et éclairée, dont les Chypriotes rêvent instinctivement le retour pour échapper à la stupide oppression des 1 urcs.

Mais, je le répète, je n'ai pas à toucher à cestpiestions trop voisines de la polémique contemporaine. Je me borne au pur récit des événements qui appartiennent immédiatement à l'histoire de Chypre, durant les trois cents ans que les Lusignan ont régné sur file , heureux si j'ai pu en présenter l'enchaînement avec intelligence et clarté !

Quelque désir que j'eusse d'éloigner les préliminaires historiques et de me renfermer dans les limites de mon titre, il m'était impossible de ne pas dire un mot à mes lecteurs de l'ancienne histoire de l'île et des événements généraux des croisades, au milieu desquels eut lieu la nouvelle conquête des Francs. Ces renseignements rétrospectifs, je les ai placés dans l'histoire même, quand la résistance grecque est brisée et l'occupation latine bien établie, au moment où ils me semblent devenir indispensables pour que l'esprit, satisfait sur le passé, s'attache avec

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