LIVRE I, CHAPITRE III
princes assuraient ainsi le recouvrement des impôts énormes que Tile rapportait; mais leur protection n*en profitait pas moins à la paix et au bienêtre des habitants. Administrée par un délégué des rois d'Egypte ou de Syrie, rile de Chypre, sans voir- diminuer ses charges, aurait eu sans doute moins de sécurité.
Quelque insuffisant qu'ait été cet aperçu de la géographie et de Fancienne nhami. histoire de Chypre, le lecteur aura pu y reconnaître lui-même les causes qui ont inBué le plus directement sur le développement de la fortune et sur la destinée de File. Ses forêts et ses métaux fournirent les premiers matériaux à son industrie, et firent naturellement de File de Chypre ua pays de constructions navales et une puissance maritime. U se forma dans ses ports et dans ses chantiers une école de matelots et de constructeurs habiles, auxquels les princes étrangers recoururent plus d'une fois. La marine de Chypre, même à l'époque où l'ile ne jouissait plus de l'autonomie, compta jusqu'à cent cinquante et deux cents trirèmes, et concourut à de grandes expéditions. Les arts manuels de la métallurgie, de l'orfèvrerie, du tissage et de la teinture, importations des Phrygiens et des Phéniciens, d'où ne tardèrent pas à sortir les arts plus délicats de la ciselure et de la broderie, dans lesquek Chypre excella de bonne heure et se distingue encore aujourd'hui, fournirent, avec les vastes ressources de son agriculture, d'inépuisables éléments à son industrie.
Au moyen âge, nous verrons le commerce chypriote changer tout à fait de nature. De commerce d'exportation qu'il avait été principalement dans l'antiquité, il devint alors un conmierce d'importation et d'entrepôt de marchandises étrangères. Cette révolution ne tient point à des modifications survenues dans le sol ou dans la culture chypriote; elle fut la conséquence, nous le reconnaîtrons, des changements politiques arrivés dans les pays au milieu desquels l'île de Chypre est située.
L'abondance de ses produits naturels, l'industrie de ses habitants, l'opulence qui en résulta pour eux , nous expliquent ces fortunes colossales qu'y firent, dans des temps déjà de décadence, quelques gouverneurs intéressés, conune Polycrate et Ptolémée le Mégalopolitain , et les sonunes immenses qu'en retirèrent les Romains. C'est en efiet à l'époque où l'île fut assujettie aux dominations les plus oppressives qu'elle posséda les plus grandes richesses; mais il faut bien remarquer que les sources de cette prospérité s'étaient ouvertes et fécondées au temps de sa liberté politique.
Indépendants ou appréciant encore les bienfaits de l'indépendance, et combattant pour la maintenir jusqu'à la mort d'Alexandre le Grand , dominés
plus tard par les rois d'Egypte et de Syrie, qu'ils servaient et trahissaient tour à tour , opprimés ensuite par les Romains , les Chypriotes étaient devenus l'un des peuples les plus riches et les plus corrompus du monde. La licence des cultes particuliers à l'île ne fut pas la cause principale de l'abaissement des caractères; c'est surtout l'habitude de la domination étrangère qui altéra l'énergie de la race hellénique. La perte de l'indépendance, chez une nation « produit des effets qui ne sont appréciables qu'à de grands intervalles; mais le travail de la dégradation morale n'en est pas moins continu et le résultat certain, si le vainqueur n'élève à lui la population soumise, pour n'avoir plus avec elle qu'une loi et qu'une patrie conmiunes.
ÉubrisMment L'ilc de Chypre était gouvernée, au nom du sénat et du peuple romain.
christianisme par uu procousul résidant à Paphos^ quand les événements évangéliques
en
Chypre. arrivèrent en Palestine. Ce fut un des premiers pays où la foi nouvelle fut apportée, après la séparation des apôtres. Saint Paul y vint avec un jeune Juif de Salamine, nommé Barnabe^, qui avait consacré sa fortune et son existence à la manifestation du Messie enfin révélé. Us parurent ensemble dans les assemblées publiques et dans les synagogues des Juifs , population très-nombreuse alors en Chypre, où elle s'était adonnée aux travaux des mines de cuivre', cl qui voyait ses familles s'augmenter sans cesse, par suite des dissensions intestines de la Judée. En Chypre, comme ailleurs, le peuple de Dieu refusa de croire aux merveilles qui étaient l'accomplissement de ses espérances. Les Grecs et les Romains , plus éloignés de la vérité , en étaient moins blessés et se montraient moins hostiles à ses disciples. Parvenus à Paphos, après avoir parcouru l'ile entière, Paul et Barnabe déterminèrent la conversion du proconsul, nommé Paulus Sei^us^, et revinrent ensuite en Asie Mineure, où leur mission avait conunencé.
Les populations ne pouvaient comprendre les choses étranges que leur racontaient les envoyés d'un Dieu crucifié. Elles se révoltaient quelquefois, et chassaient les blasphémateurs de l'Olympe; mais les âmes étaient peu à peu gagnées par cette douce morale qui relevait les humbles et les affligés , en respectant les puissants de la terre. Il arriva une fois, à Lystre, en
* Act, apost. XIII, 6,7. Salvador, f/ûtoir? delà domin.rom. en Judée,
^ !bid. XIII, 2,4. t. II , p. 52a.
^ Josèphe, ÂnUiJi, jud. i\h. XVI, c. iv; cf. * Act. aposf. xiii, 12.