LIVRE I. CHAPITRE IV
La cmaiité de ces nouveaux conquérants à Tëgard des chrétiens qui habi* talent Jérusaleift, leurs exactions sur les p^erins qui se rendaient aux saints lieux, signalées en Occident par les prédications de Pierre rHermite, provoquèrent la première croisade. Les Seldjoucides d*Asie Mineure, les plus célèbres et les plus puissants, se maintinrent pendant deux sièdes à Iconium, dont ils avaient fait leur capitale, occupant tout le centre du pays, depuis le Pont-Euxin jusqu'à la mer de Chypre, et disputant aux Grecs les provinces occidentales de la Propontide et de TArchipel. Godefroy de Bouillon les trouva sur toute sa route jusqu'à la ville d'Antioche, an delà de laquelle il eut à combattre les Arabes, redevenus maîtres de Jérusalem et de la Palestine, après le départ de Pierre THermite.
Depuis la séparation de Tempire d'Occident, la puissance byzantine n'avait pas reçu de coup plus funeste que l'invasion seldjoudde. La conquête arabe, au vi* siècle, avait détaché de l'empire des provinces éloignées, l'irruption des Turcs, au xi*, porta les Barbares au cœur du pays, à quelques journées de la capitale. Le choc brisa les ressorts de cette vieille constitution romaine, élaborée par les premiers empereurs , perfectionnée par Constantin , et qui , même dans sa faiblesse , conservait encore , par l'habitude de la centralisation , un ensemble de résistance dans l'administration impériale. Après le débordement des Seldjoucides dans FAsie Mineure , les rapports des provinces avec Constantinople devinrent plus irréguliers et plus rares; les gouverneurs, moins sûrs de la répression, étendirent arbitrairement leur pouvoirs au détriment des magistrats locaux et achevèrent de détruire partout les anciennes formes municipales.
Comme il arrive souvent daps les malheurs publics, certains pays, loin de souffrir du désastre, se trouvèrent en position d'en retirer des avantages. Quelque atteinte qu'ait pu recevoir alors intérieurement son régime administratif, 111e de Chypre profita de l'invasion turque, bien loin d'en éprouver du dommage. Les Seldjoucides, presque sans marine, songeant surtout à consolider leur domination dans le centre de l'Asie Mineure, ne paraissent pas avoir jamais menacé sérieusement la tranquillité de Chypre; l'île, au contraire, offrit un asile aux populations industrieuses des provinces de l'Arménie et de la Syrie qu'ils avaient dévastées. A une époque où les pays voisins, tout autour du goUe d'Alexandrette, offrent des scènes de désolation et de ruine, Chypre, paisible conune les tles les plus éloignées du fléau, coopère à la réforme monastique dont la Grèce fut le foyer , développe ses institutions religieuses, et voit s'élever le monastère de Kykko, qui est resté
un des sanctuaires les plus vénérés de TE^ise d'Orient. Les chroniques chypriotes rapportent ainsi les circonstances relatives à la fondation de cette grande abbaye.
FondatioD
da monattiro
da Kykko.
Vers Tan 1092» Manuel Voutoumitis, le vainqueur de Khapsommatis, le même que les croisés trouvèrent cinq ans plus tard à Nicée» étant alors duc de Chypre, chassait dans les montagnes du Myrianthoussa. Là, au miliea de forêts remplies encore de bêtes fauves, se trouvait un grand nombre de communautés religieuses et d'oratoires isolés, où de pieux anachorètes vivaient dans la retraite. Un de ces moines» Isaïe, effrayé à la rencontre da gouverneur, s'étant détourné de sa route sans saluer le cortège, Voutoumitis courut à lui, le réprimanda sévèrement et s'emporta jusqu'à le maltraiter. Le pied qui avait frappé le saint ermite se dessèche aussitôt, et Voutoumitis n'obtient sa guérison qu'en promettant d'envoyer en Chypre l'image même de la sainte Vierge peinte par saint Luc» appelée VEléousa, ou la Miséricordieuse, que les empereurs de Constantinople gardaient dans leur palais^. Alexis Comnène, sollicité par Voutoumitis et par Isaîe venus ensemble à Constantinople pour une si difficile négociation, ne put se résoudre au sacrifice. Après une longue attente, Isaîe était prêt à revenir en Chypre ne rapportant de son voyage que deux tableaux et une bourse d'argent dont Voutoumitis l'avait gratifié, quand la fille de l'empereur, et bientôt l'empereur à son tour sont frappés de la maladie même qui avait atteint le gouverneur de Chypre. Ebranlé par ces présages, déterminé, au milieu de ses hésitations, par une apparition de la sainte Vierge qui lui promet la santé» s'il satisfait Isaîe, Alexis remet enfin la précieuse image et affecte une somme considérable à la fondation d'un monastère pour la conserver au lieu même qu'habitait Isaîe.
Telle est l'origine de Notre-Dame de Kykko, Panaîa toa Kykkoa, qui garde toujours pieusement le célèbre tableau. Butumite ajouta à ses premières donations. Alexis Comnène» naturellement porté au développement
^ Au nombre des portraits de la sainte Vierge que les Grecs attribuent à saint Luc, trois surtout ont de la célébrité : celui du monastère de Kykko, dontil est ici question; une seconde Éléousas conservée en Russie , et VHodigitria ou Conductrice , appartenant au couvent de Méga-Spiléon dans le Péloponnèse. L'Histoire de VEléotua de Gbypre et
du monastère de Kykko , où elle est conservée , a été publiée par les soins d*un ancien hégoumène. (Uepi^pa^ rfft lepas ^eScur- (tkçJâopift, etc. Venise, 1 vol. in*4*» 1819» chez Nicolas Glykis.) Strambaldi a consaoré aussi quelques pages à la fondation du monastère de Kykko au commencement de sa chronique.