‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 60 sur 283 · LIVRE i, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE i, CHAPITRE V

franchit, comme un léger esquif, la mer de Caramanie. Traîné ensuite pai*des bœufs depuis les bords du Pendaïa , où il avait abordé , jusque dans Tintérieur de la plaine de Morpfao, le tombeau, parvenu au lieu même où il se trouve aujourd'hui et où Ton construisit Téglise du monastère de Saint-Mama, fut retenu tout à coup par une force surnaturelle , qui ne permettra jamais , dit-on , son déplacement.

Les habitants de la contrée répètent ce qu'ils ont entendu dire à leurs pères et le transmettent pieusement à leurs enfants. Ainsi se' perpétuent les traditions locales, indices souvent dénaturés de faits certains, quelquefois sans doute d'erreurs populaires, mais qu'il ne faut pas néanmoins négliger, et qui peuvent mettre l'érudition moderne sur la voie de curieuses découvertes. Au dire des habitants de Morpho, l'emplacement du monastère de Saint- * Mama était autrefois occupé par un temple dédié à Dercéto, à Astarté et aux autres divinités mystérieuses de la Syrie, que la mythologie grecque a métamorphosées en le^ adoptant.

Le souvenir d'immigrations syriennes, confusément rattaché à ces cultes antiques, s'est conservé dans tout le plat pays qui s'étend autour du golfe de Pendaïa jusqu'au cap Kormakiti. A quelques milles au nord du village de Morpho, vers la mer, une localité a retenu le nom de Syriemochori, le village des Syriens. Ces peuples, d'origine sémitique et araméenne, comme les Juifs et les Arabes, étaient encore nombreux en Chypre au moyen âge, * et l'ensemble des notions historiques montre qu'ils y étaient établis bien longtemps avant que les Francs ne devinssent maîtres de l'ile. Les plus considérables immigrations durent cependant avoir lieu postérieurement à la propagation du christianisme en Syrie.

Il n'y a pas un complet accord entre les monuments législatifs et les mo- A«ces fi« vtu. numents historiques, au sujet des diverses races orientales passées dans l'ile iieiiëniquo. de Chypre sous le Bas-Empire, et formant avec l'ancienne couche hellénique le fond de la population indigène, au moment de la conquête franque. Les assises de Jérusalem, telles que nous les avons aujourd'hui, bien que plusieurs de leurs auteurs aient écrit en Chypre, et que leurs principes généraux fussent applicables aux deux royaumes de Chypre et de Jérusalem, ont été composées expressément pour reproduire l'usage et les coutumes de Palestine. Aussi l'ensemble de leurs dispositions se rapporte bien plus au régime de la Syrie qu'à l'état de choses existant dans l'île de Chypre. Tout ce qui règle la constitution du gouvernement, les droits de la royauté, les gai^anties de la

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noblesse, la transmission et les obligations de la propriété, tout cet ordre de prescriptions aristocratiques et féodales, sauf quelques modifications secondaires, est commun aux deux royaumes, parce que, en Chypre comme en Syrie, la société occidentale provenait des mêmes sources et était composée des mêmes éléments. Mais les principes des assises concernant Tadministra* tion et la police des villes, l'exploitation des terres, Tétat des populations agricoles ou urbaines, ne s'appliquaient en Chypre que par voie d'induction et d'interprétation , parce que les conditions des deux pays différaient essentiellement à cet égard.

Les Syriens et les Arabes, ces derniers sous le nom de Sarrasins, répondant au nom moderne de musulmans, tiennent, dans* les assises, une place qu'ils n'auraient pas eue, si la loi primitive des croisés eût été rédigée à Nicosie au lieu d'avoir été écrite à Jérusalem. Les indigènes dont le législateur se préoccupe le plus en Palestine sont les Syriens. Us ont ses premiers soins, ils en obtiennent plus de faveurs que toutes les autres conmiunions chrétiennes et que les paysans arabes^. Les Arméniens et les Grecs ne sont, à ses yeux, que des familles isolées ou des rameaux détachés du tronc syrien. Quant aux Arabes restés en Palestine après la conquête, quoique complètement asservis, ils sont, comme les Syriens , constamment présents à la pensée du l^islateur, qui les trouvait partout dans les villes et dans la campagne.

En Chypre, il en fut tout autrement. Au xi* siècle, il n'y avait plus dans l'ile le moindre vestige de la population arabe qui pouvait s'y être établie du VIII* au IX* siècle. Depuis le règne de Nicéphore Phocas, qui chassa le croissant de toutes les iles orientales de la Méditerranée, nul Sarrasin libre ne posséda ou ne cultiva un champ dans l'ile de Chypre. Si des individus professant l'islamisme parurent alors dans les villes de l'ile, ils n'y passèrent qu'en étrangers ou en marchands, pour ne pas parler des esclaves, tous musulmans, et rares d'ailleurs en Chypre. L'immense majorité des habitants de la campagne et des villes était grecque.

Coioai«» Tous les autres peuples venus dans l'Ile depuis sa réduction en province

romaine, les Syriens « les Arméniens, les Maronites, disséminés ou agglomérés^ ne paraissaient être que des colonies ou des groupes isolés au milieu de la masse générale hellénique , dans laquelle s'étaient fondues et unies toutes les races de l'antiquité. Aussi , et nonobstant les termes de la législation ap-

^ Voy. M. Reugnot, Assises tleJérns, t. II, réyime des terres, cli. viii, Bibl. de léc, dea

p. 53, noie, p. 178. ch. 243; Mém. sur le chartes, 3* s^ric, t. V, p. 4 10.

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