‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 61 sur 283 · LIVRE I, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE V

portée de Syrie, la population grecque, dont il n*est presque point parlé dans les assises, est Tobjet principal de la sollicitude du pouvoir chypriote, quand il s*occupe de la condition des indigènes. Il y avait en Chypre désaccord complet entre les faits et le texte des assises, fort peu répandu d'ailleurs; tandis qu'au contraire les documents historiques expressément rédigés dans rile ou pour Tîle, tels que les chartes, les bulles et les traités, reproduisent fidèlement dans sa variété Tétat de la population. A Tinverse de ce qui se pratiquait en Syrie , c'était ordinairement en Chypre par voie de conséquence qu'on appliquait aux Syriens, aux Arméniens, aux Maronites et {lutres communions asiatiques ce qui était prescrit d'une manière directe et nominative pour les Grecs ^.

Les Syriens fixés en Chypre sont rarement l'objet d'une disposition directe Lm syrien*. des actes publics; ils ont à peine attiré l'attention des historiens. Leur nombre, principalement à Nicosie et à Famagouste, était cependant assez considérable, et engagea les princes latins à maintenir la juridiction spéciale, présidée par un reis, qu'on leur avait donnée en Syrie pour leurs affaires civiles^. En ce qui touche aux questions si multiples de la compétence ecclésiastique, on les traitait comme des Grecs et on les renvoyait aux prélats grecs ^.

Moins agriculteurs en Chypre qu'ils ne l'avaient été en Syrie ^, ils s'établirent de préférence dans les villes, surtout après l'arrivée des Francs, auxquels ils furent très-utiles par leur intelligence et leurs services. Beaucoup entrèrent dans la domesticité, d'autres continuèrent les métiers de tissage et de teinture des étoffes ou de fabrication du sucre, dans lesquels les gens de leur pays étaient très-experts^. Parmi ceux qui surent conserver ou se créer

* Hist. de Chypre, 1. 1 , p. 45 et suiv. I. II , p. 325, 6i3, 619, 655, 758-, Assises de Jeras, t. II , p. 364 ; Mansi , Coll. concil. t. XXIII , col. 1037 et suiv. Labbe , Concil, t. XI, (x>l. 1037.

' Assises, t. I, p. a6; t. II, p. zxiv; Bthlioth, deVéc, dechartes, a'série , t. II , p. 5 1 7. Au xiy* siëcle les Syriens-Chypriotes eurent même deux reis , Tun à Nicosie , Taulre à Famagouste. [Assises, t. II, p. 377.)

^ Hist. de Chypre, t. II, p. 45; t. III, p. 618, 642, 655; Assises, t. II, p. 364; Labbe , Cbnci/. t. XI, col. 1037, 3358, etc.

* Dans le royaume de Jérusalem , la plus grande partie de la classe agricole était syrienne. (Voy. Jacques de Vitry,ap. Bongars, t. I, p. 1089; P&oli» (^od, diplom. 1. 1, p. 9, 93, 28 etc.; M. Beugnot, Mém. sur le régime des terres de Syrie, ch. yiii ; Bihl. de léc. des chartes , 3* série , t. V, p. 409. ) Les paysans arabes étaient les plus nombreux après les Syriens.

^ Cf. Hist. de Chypre, t. III, p. 219; Rinaldi, i348, S 28, t. XXV, p. 473; F. Michel, Etoffes de soie , t. I, p. 347; t. II, p. 148.

des positions plus relevées, plusieurs furent admis dans les emplois publics comme écrivains, ou devinrent régisseurs des domaines possédés par les Francs^; un grand nombre s'occupèrent de commerce en qualité de courtiers, de marchands ou d'armateurs, et acquirent des fortunes considérables 2.

Sans méconnaître ce que la longue oppression, subie depuis l'antiquité par les Syriens, imprima d'obséquieux et de dissimulé à leurs habitudes, on est frappé de l'exagération de Jacques de Vitry, même au milieu du ton généralement déclamatoire et passionné de son livre, quand il parle de leurs instincts perfides et de leurs mœurs abjectes'. Les autres historiens des croisades ont traité les chrétiens schismatiques d'Orient avec plus de modération et de justice. La législation civile n'aurait pas conservé pour eux tant d'égards, s'ils eussent été si corrompus et si dangereux.

En perdant l'ancienne langue de leurs pères et toute existence publique, les Syriens avaient dénaturé leur civilisation par des emprunts faits aux peuples qui les avaient subjugués. La langue arabe avait remplacé et remplace encore aujourd'hui, pour eux, la langue syriaque; leurs femmes et leurs filles, à l'exemple de celles des Arabes, vivent loin de la société des hommes, retirées dans les harems, et ne sortent jamais qu'entièrement voilées. Le rite national a péri chez eux conune la vie politique. Quoique convertis des premiers au christianisme, ils n'ont ni églises, ni litui^e, ni évéques qui leur soient propres. Ils pe sont fondus dans la grande conununion grecque, adoptant sa langue, sa discipline et ses églises, s'identifiant complètement à ses croyances, et, il faut le dire, à ses préventions contre les Occidentaux*. Absorbés ainsi par la hiérarchie civile et religieuse des Grecs, ils se sont effacés dans l'histoire de Chypre et ont été plus oubliés que des populations moins nombreuses, mais plus caractérisées. A quatre cents ans de distance, Willebrand d'Oldenbourg et Etienne de Lusignan ne les comptent pas parmi les diverses nations de l'île de Chypre, les considérant en quelque sorte comme formant une seule et unique race avec les Grecs*, bien qu'ils en soient profondément distincts par leur origine.

' Hist, de Chypre, t. III, p. 6i3. * iQuam ad Syros ejusdem regni,eoadem

' Strambaldi , pai5. Amadifrol. 226. etc. «cum Gnecis mores, ritus, communisque

FI. Bustron , foi. 409 ; cf. Assises, i. II , p. 36 5- « juris censuram ab antiquis servantes exleo-

366, Ord. des rois. «dimus.t [Constit. chypriote d'Alexandre IV,

^ f/Mt.//irro5o{. ap.Bongars, 1. 1, p. 1089; ^'^ 3 juiUel 1260. Labbe, Concil. t. XI»

Sanudo copie littéralement les termes de col. 2358.)

Jacques de Vitry, ap. Bongars, t. II, p. 181 . ^ Ap. L. Allât. Symmicta, p. 1 ii ; Hist. de

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