LIVRE I, CHAPITRE V
Les Arméniens, hommes énergiques et opiniâtres, ont plus longtemps dé- LMAnn^i«ot. fendu leur nationalité et conservé du moins leur Église. Tour à tour formés en vaste royaume ou constitués en deux Etats, qui s'étendaient de la mer Caspienne à la Méditerranée, en séparant F Asie Mineure de la haute Asie, i]s avaient eu leur temps de grandeur et d'indépendance. Quand le faisceau de leur unité politique fut brisé, quand leur pays fut partagé entre plusieurs maîtres étrangers, une grande partie des habitants s'éloignèrent et se dispersèrent au loin. Leurs colonies se disséminèrent depuis les Indes jusqu'au fond de l'Europe, mais partout les Arméniens, ceux mêmes qui rentrèrent en rapport avec Rome, dont le concile de Tovin s'était séparé au vi* siècle, gar* dèrent scrupuleusement le rite et les cérémonies religieuses qu'avait r^és, au IV* siècle, saint Gr^oire l'Illuminateur, leur premier patriarche, en les éloignant à dessein des pratiques litui^iques des Grecs et des Syriens ^ Pendant tout le moyen âge, soumis à un catholicos unique, chef suprême de leur Eglise, les Arméniens ont parlé, écrit et célébré les saints offices dans l'antique langue de saint Grégoire et de saint Mezrob, que leur patriotisme croyait avoir été la langue mère des premiers honmies. Quand la puissance ottomane s'étendit sur l'Asie Mineure entière, la nécessité des relations leur fit adopter l'usage de la langue turque, devenue le moyen de conmiunication obligatoire avec le vainqueur. Mais le respect de l'ancien symbole et la communauté de prières sous des prêtres nationaux sont toujours restés pour eux comme le souvenir et l'image de la patrie absente.
A chacune des époques où la Cilicie fut dévastée par les incursions étrs^ngères, des familles arméniennes durent passer dans l'ile de Chypre, emmenant leurs femmes et leurs paysans. Dès le conmiencement de la domination latine, nous trouvons la nation répandue partout dans les villes et dans la campagne^, ce qui indique des immigrations et des établissements déjà trèsanciens. Ce fut sous les Lusignan la partie de la population indigène la plus ménagée , celle avec laquelle la noblesse française eut le plus de rapports. Aussi, sans obtenir en corps les franchises politiques accordées aux Occidentaux, ni la juridiction spéciale donnée aux Syriens, parce que les assises n'en avaient pas posé le principe, les Arméniens furent les plus estimés et les plus favorisés des Orientaux. C'était le juste prix de l'alliance qu'ils avaient formée avec les Francs, dès le commencement des guerres d'outre-
Chypre, \.\\,^. 53 ; Lusignan. cli. xvi, ^68; * Hist. Je Chypre , t. II .p. 35, note; 1. 111 .
' Jacques de Vitry , Hist. UierosoL p. 1 09A . p. 593.
mer, et qu'ils avaient scellée de leur sang. Partout où les croisés les rencontrèrent, ils eurent en eux de précieux auxiliaires: en Syrie, contre les Turcs, les Arabes et les Grecs; à Constantinople, contre les Grecs et les Bulgares.
Séparés des autres communions d'Asie par des antipathies insurmontables, les Arméniens avaient moins d'éloignement pour TÉglise romaine. Ils ne prétendaient point ériger exclusivement leur croyance en orthodoxie, et ne réclamaient que 1 égalité ; aussi la cour de Rome eut-elle plus de condescendance pour leur rite que pour les autres. Us reconnaissaient d'ailleurs la supériorité de la race latine. Ils honoraient la valeur et la piété de ces mêmes hommes que les Grecs traitaient d'incrédules et de barbares'. La création dans la Cilicie d'un royaume arménien catholique, sous la dynastie deRoupen, sans prévenir les guerres de voisinage, amena de nombreuses unions matrimoniales entre les familles de Chypre et d'Arménie, et ouvrit à celles-ci les rangs et les honneurs de la féodalité latine.
Les Arméniens Chypriotes eurent des couvents et des églises dans les principales villes de l'île, et deux évéques résidant l'un à Nicosie, l'autre à Famagouste. Leur rare aptitude au commerce les porta naturellement à se Gxer en grand nombre dans la capitale et dans les poiis de mer, à Limassol, à Paphos et à Famagouste. La classe agricole parait s'être dirigée surtout vers le haut de la plaine de la Messorée et vers les montagnes de Cérines. C'est là du moins, dans les villages de Spathariko, de Platani et de Kornokipos, encore arméniens sous les Vénitiens^, aujourd'hui entièrement turcs ou grecs, que le germe s'en est maintenu le plus longtemps. Éteinte successivement dans la campagne, la nation n'existe plus actuellement qu'à Nicosie. Elle forme dans cette ville une petite colonie de cinquante à soixante familles, toutes groupées dans un quartier qu'on appelle V Arménie, comme du temps des Lusignan^.
u« Marooiies. Les Maronitcs ont fait des prodiges pour défendre leur liberté civile et leurs croyances religieuses. Leur attachement au catholicisme et à la France mérite bien que nous recueillions avec intérêt les notions les plus certaines
' Aux dédains d'Anne Comnëuc pour les * Lusîgnan, HisL de Cypre, fol. 7s , 78.
chefs de la première croisade, on peut com- ^ Strambaldi» ann. i373, ms. de Paris,
parer l'éloge que fait des mêmes hommes fol. 236, 227. Les Hospitaliers possédaient
l'Arménien Maitb ieu Erelz. (Notices et exlraVs, im village d'il rmenochori au nord de Limassol .
t. IX, p. 3o4). [Uist. de Chypre, t. II, p. 1 10.)