LIVRE I. CHAPITRE V
sur les commencements de leurs rapports avec les Francs d'outre-mer , et sur le sort de leur établissement en Chypre.
On conteste à cette brave peuplade Torigine qu'elle s'attribue ^ D'après les travaux de ses savants^, elle représenterait, sous le nom de Maronites, les Mardaïtes des auteurs byzantins, et serait la descendance civilisée, sans être asservie, de l'ancienne nation desMardes, qui vint de la Perse en Syrie, se fixa dans les campagnes d'Anlioche, d'Apamée et d'Emesse, où les empereurs lui donnèrent de vastes terrains, et qui fut pendant longtemps , au dire d'un écrivain grec, comme un mur d'airain entre l'empire et les Arabes^. Le nom de Maronites ne parait guère néanmoins dans l'histoire qu'au vii* siècle, bien que saint Maron, premier patriarche de la nation, vécût au vi*. C'était un moine des environs d'Apamée. En poursuivant les conséquences du sentiment d'Eutychès ou des monophysUes , d'après lequel il n'y eut en Jésus- Christ qu'une seule nature, Maron en était venu à l'opinion de l'unité absolue de volonté dans le fils de Dieu. Le monothélisme naquit ainsi. Les doctrines de Maron se propagèrent sur les bords de l'Oronte , et, après sa mort , ses disciples lui élevèrent une grande église dans la ville d'Hamah, la Chamèle des croisés, qyi devint leur métropole religieuse.
Race distincte et primitive, ou seulement secte religieuse recrutée parmi les Grecs et les Syriens , les Maronites , qu'on appela aussi plus tard Macariens , n'auraient pas tardé à former, par le seul lien religieux, une nation particulière, s'ils ne l'étaient déjà, au milieu des peuples de la Syrie. Le concile général de 681, en condamnant leur hérésie, resserra encore leur union. Chassés des villes où dominaient des opinions hostiles, ils se réfugièrent dans les montagnes du Liban , s'y fortifièrent et fondèrent un gouvernement à la fois fédérai et monarchique, qui sut assurer leur indépendance contre l'autorité des empereurs byzantins, leurs souverains nominaux, et contre les entreprises
' AnquetU Duperron a consacré deux mémoires à prouver que les Mardes ou Mardaïtes du Bas-Empire, dont les Maronites croient être les descendants, sont venus d*abord de la haute Asie en Syrie, ont été ensuite repoussés de cette province et existent encore aujourd'hui en Arménie, sans avoir eu jamais rien de commun avec les Maronites. (Mém, de tAcad. des inscriptions, t. XLV, p. 87; t. L, p. 1.) Mais Anquetii Duperron ne s'expliquant point sur la provenance des Maronites et des Mardes, sa dis-
cussion purement négative reste incomplète et laisse encore la question d'origine irrésolue.
' Fauste Nairon, Dissert, de origine, nomine et reliijione Maronitarum, Rome, 16^9; Jos. Sim. Assemani, Biblioth. orientalis recensens manuscriptos , 1. 1 , p. 496-604 » Rome , 1719-1738, in-fol. ; Biblioth, juris orientalis, lib. IV, part. 2, ch. xxxv. De Mardaitanun origine ac Jide ortkodoxa, t. IV, p. 6a o, Rome, 1764, in-4*. ,
' Théophane, Chronogr. t. I, p. 5 57.
ou les prétentions des émirs arabes. Le nom de Mardaîtes prit alors, pour les Orientaux restés fidèles aux empereurs, la qualification d'insoumis ou de rebelles ^ En adoptant Tarabe comme langue usuelle, les Maronites conservèrent, dans la célébration des saints mystères, Tantique langue syriaque, que les habitante du pays avaient abandonnée.
Une population ainsi constkuée, habituée aux armes ^, voyant des ennemis dans toutes les races qui Tentouraient, offrait, conmie la nation arménienne, un concours tout préparé aux Occidentaux. Les princes croisés surent tirer parti de ses dispositions. Les circonstances religieuses rapprochèrent encore les Maronites des Latins. En 1 182, Amaury, troisième patriarche d'Antioch^ depuis la conquête, suzerain ecclésiastique du Liban, détermina quarante mille sectateurs de Maron à renoncer aux croyances monothélites et à accepter sans restrictions la plénitude du d<^me catholique en se soumettant au pouvoir spirituel du souverain pontifie^. Depuis lors, les relations des Maronites avec la cour de Rome et avec les Francs devinrent plus fréquentes et plus intimes.
On ne connaît pas Tépoque à laquelle eurent lieu leurs premières inunigrations en Chypre. En admettant même Fidentité de race entre les disciples de Jean Maron et la nation mardaîte , on ne voit rien , dans les faits rapportés par les historiens byzantins, du vu* au x* siècle, touchant ce dernier peuple, qui puisse se rattacher au passage de montagnards du Liban dans Tile. Si Ton se borne rigoureusement aux indications des documents écrits, toujours insuffisantes en ce qui concerne les anciennes migrations de peuples, on est obligé de descendre jusqu'au xiii*ou xiv* siècle, pour reconnaître d'une manière positive la présence de Maronites sur le sol chypriote^. Il faut donc reculer par induction dans les temps précédents; car toutes les con-
^ Assemani » Bi^/.jarû orient, t. IV, p. 633 -et suiv.
* « Viri fortes et in armis strenui. » (Guill. de Tyr. liv. XXII , ch. viii , p. 1 077 ; Jacques deVitry» ap* Bongars, p. logS.)
' Guill. de Tyr et Jacques de Vitry, ihid. Les Maronites n admettent pas qu'il s'agisse ici d'une conversion générale de leur nation. ^Fauste Nairon , D'us, deorig. etc. p. 2 1 et suiv.) Suivant eux , une partie seulement des chré* tiens du Liban, restés Monothélites, eut à faire amende honorable au patriarche Amaury, l'ensemble de la nation , depuis le temps de
saint Maron , et saint Maron lui-même , ne s*étant jamais écarté de la doctrine catholique. On ne peut qu'honorer les sentiments qui ont inspiré ces réclamations, même quand l'histoire ne les justifierait pas. Le Quien incline cependant en leur faveur. (Oriens ckrisl. t. III , col. 34 et col. 1 1 57 . ) Mais l'autorité de M. Quatremère ne permet guère de douter que les anciens Maronites n'aient réellement professé Terreur théologique de l'unité de volonté en Jésus-Christ. (Mém. sur les NahatéenSfp. i4^i5o, Paris, i835.)
* Labbe, Concii t. XI, col. i&32, 2^36.