‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 64 sur 283 · LIVRE I, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE V

sidérations géographiques et historiques tendent à prouver qu'un rameau important de la nation s'était fixé en Chypre longtemps avant les croisades. Son premier établissement pourrait remonter au vii* siècle, à Tépoque où Justinien II , pour remplir ses obligations à Tégard d'Abd-al-Melec , et affaiblir des sujets trop redoutés, dispersa une partie de la nation mardaïte sur les côtes méridionales de TAsie Mineure. Satalie, vis-à-vis de Tile de Chypre, reçut alors, on le sait, une partie des chefs expatriés. Les Mardaïtes étaient gouvernés dans cette ville par un capitaine nommé catapan , dont la dignité fut conservée à Constantinople sous le nom de Grand Mardaïte^ quand les empereurs perdirent la Pamphylie^ Des familles maronites durent cher^ cher encore un asile en Chypre dans les siècles suivants , quand la Syrie fut bouleversée par les Arabes et les Turcs. Un dernier passage, et vraisemblablement le dernier, dut avoir lieu à la fin du xii* siècle, au temps de Guy de Lusignan^. Il est bien probable que, parmi les colons appelés par les Francs au partage des terres grecques se trouvaient des familles agricoles et catholiques du Liban. D'autre part , postérieurement aux règnes de Guy et d'Amaury, durant lesquels Tile fut occupée et repeuplée, on ne voit pas que la situation du pays ait permis à une a^lomération d'hommes étrangers de prendre dans la campagne une place aussi considérable que celle des Maronites, si la nation n'y avait eu déjà d'anciens centres d'habitation. Les émigrations que détermina, à la fin du xiii' siècle, la perte des dernières villes du royaume de Jérusalem, furent composées de familles ou d'individus de races et d'occupations très-diverses, mais, pour la plus grande partie, d'origine européenne, et presque tous habitués à résider dans les villes , et n'ayant point , comme les Maronites, d'habitudes agricoles.

Les Maronites conservèrent en effet, en Chypre, le trait principal de leurs mœurs. Ils ne se mêlèrent point aux autres nations ; ils fuirent les villes , ou se rendaient de préférence les Syriens et les Arméniens*; ils se retirèrent dans les montagnes, se livrant à la culture des terres et à l'élève du bétail, n'habitant que des villages, où ils ont gardé jusqu^à nos jours leurs coutumes simples et honnêtes. Quoique le gouvernement ait eu rarement à s'occuper d'eux, ils comptaient pour une part très-sensible dans la population asiatique.

' G)nst. Porphyr. De admin. imp, ch. L ; As- à peine quelques familles de leur nation à

semani, BcM. jRrû, eec. t. IV, p. 636 à63o. Nicosie. (Kyprianos, p. 64.) A Saint-Jean

' Lusignan ne s*éloigne pas de ce senti'» d*Acre , toutes les sectes chrétiennes de Sy-

ment, Hist. de Cjrpre, fol. 73. rie, à Texception des Maronites, avaient des

' A Tépoque même où les Maronites établissements et un quartier particulier dans

étaient très-nombreux en Chypre, il y avait la ville. (Assises de Jérus. t. II, p. 178.)

Il nous parait néanmoins impossible de ne pas considérer conmie très-exagéré le chiffre de cent quatre-vingt mille âmes qu'ils auraient atteint en Chypre, suivant un gi^ave témoignage, lors de la croisade de saint Louis, en 1249^ Sous le règne des derniers Lusignan , et sous les Vénitiens encore , ils occupaient trente- trois villages^, ce qui indique au moins un ensemble de sept à huit mille âmes. Ils avaient généralement porté leurs établissements dans les montagnes au nord de Nicosie , et s'étaient avancés plus à Touest que les Arméniens, jusqu'aux plateaux du cap Kormakiti. Us étaient régis, sous la juridiction de Tarchevéque latin de Nicosie, par un évéque de leur rite, habitant un couvent et un village de Taie ou Attalia dans le Karpas'. Bien qu'ils fussent toujours considérés conmie une population exclusivement rurale, ils étaient dans une condition supérieure à celle des cultivateurs libres qu'on appelait élefthères, et avaient obtenu du gouvernement royal des libertés et des franchises assez étendues^.

Après le temps de l'occupation latine, leur condition s'empira, et leur nombre diminua rapidement. On sembla vouloir leur faire expier les faveurs dont ils avaient été l'objet. Un renseignement local constate qu'en 1 5g6 les Maronites n'avaient plus déjà, en Chypre, que dix-neuf villages^,cequirépond tout au plus à une population de quatre mille âmes. Aujourd'hui leur nombre s'élève à peine à douze ou treize cents habitants , répartis dans cinq ou six villages.

On peut suivre dans toutes les montagnes du nord les traces de leur retraite, reconnaissables à des églises ou à des chapelles abandonnées, à des villages devenus turcs ou entièrement déserts. Une assez grande réunion de Maronites a du exister autour des sources et dans les hameaux du haut Kythrea. Les souvenirs en sont tout vivants. Des prêtres maronites reviennent encore de temps en temps officier dans une église de Saint-Antoine, près des masures en ruines du village de Képhalovrysi. La nation s'est retirée peu à peu vers l'extrémité du district de Lapithos. Elle n'a plus que la moitié du village de Gambili, turc pour l'autre moitié; elle occupe encore tout à fait Assomatos, Karpascha et Kormakiti. Elle a des églises dans ces

^ Notice hist, sur la nation maronite, par ^ Lusignan, fol. 73.

S.G.M''Murat, arcbevéque maronite de Lao- ^ Le P. Dandini, jésuite, fut envoyé en

dicée , représentant de la nation près le Saint- mission chez les Maronites en 1 696. Le récit

Siège. Paris, i84itin-8", p. 26. de son voyage a été imprimé àCésène, en

* Lusignan, Hist. de Cjrpre, fol. 78; Ky- i656, sous ce titre : Mistione aposloUea al

prianos, p. 63. palriarca e Maroniti del monte Lihano, in-i*.

^ Lusignan , loc. cit. Kyprianos, p. 64- (^^y* P* ^^•)

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