‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 67 sur 283 · LIVRE ï, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE ï, CHAPITRE V

la population indigène, les Juifs de Chypre se retirèrent presque tous à Famagouste. Du temps des Vénitiens, une colonie, composée encore de deux mille individus ^ rappelait leur ancienne prépondérance dans la ville et dans rile d'où la crainte les avait autrefois fait bannir. La loi de défiance qui les frappa, à la suite de la révolte d'Ârtémion, resta peut-être en vigueur sous les premiers successeurs de Trajan. Elle tomba nécessairement en désuétude sous le Bas-Empire, quand la malheureuse nation quelle poursuivait, loin d'offrir un danger politique, n'était plus qu'un objet de pitié. Les Juifs durent être admis dans TUe aux époques où les empereurs de Constantinople y appelaient indistinctement toutes les populations des côtes avoisinantes pour la repeupler. Il est hors de toute vraisemblance que les sujets juifs en fussent encore exclus au xii* siècle, quand ils pouvaient vivre en paix dans les autres provinces de l'empire, et quand l'ile de Chypre, enrichie de nouveau par deux siècles de tranquillité, retrouvait quelque industrie et accueillait des commerçants européens dans ses ports^.

Comparativement aux époques antérieures, le xi* et le xii* siècle furent, Dernie» temp» pour l'île de Chypre, une ère de sécurité et de repos, qui dut ramener quel- i* domiMiion que chose du travail et du bien-être antiques. Les campagnes s'étaient repeuplées, de nouveaux colons étaient arrivés d'Asie Mineure et de Syrie. Tout ce qui, dans le domaine de l'industrie et de l'intelligence, n'était pas entièrement anéanti, avait repris un peu de vie. Les ^lises relevèrent leurs ruines. Autour du mont Olympe et du Mâchera, de nombreux monastères, restaurés ou nouvellement créés, reçurent des moines voués à la prière, à la copie des manuscrits et aux travaux des champs. Chypre ne souffrit pas en particulier du développement excessif des établissements religieux , qui détourna la population byzantine des voies militaires et affaiblit l'empire. Elle y trouva une ressource précieuse pour son agriculture, et la conservation des seuls moyens d'éducation publique qu'elle eût alors. Son principal dangar fut toujours l'abondance de ses ressources, qui tour à tour provoquait l'ambition des chefs nationaux on excitait la cupidité des voisins.

En 11 55, Renaud de Châtillon, prince d'Antioche, ne recevant pas une somme promise par l'empereur Manuel Comnène, pour avoir repoussé Thoros l'Arménien de la basse Cilicie, prit le parti , à l'instigation de Thoros lui-même, de se dédommager sur l'île de Chypre. Jean Comnène, neveu de

Mansi, t. XXVI. col. Sdg; Labbe, t. XI, » Lusignan. fol. 76.

coî- 24 1 1 . » Hist, de Chypre, t. II , p. 4 , note.

l'empereur Manuel, qui commandait alors en Chypre avec Michel Branas, rassembla à la hâte ses forces « mais ne put résister à Tattaque. Renaud parcourut rile entière, imposa des contributions aux villes, enleva les trésors des églises et traita odieusement les prêtres grecs, faisant couper le nez et les oreilles à un grand nombre^. Il rentra à Antioche, dit un écrivain franc, maudit des Grecs aussi bien que des Latins, qui vivaient en bonne intelligence avec les Chypriotes, mais enrichi d'une prodigieuse quantité d'or, d'argent, d'étoffes précieuses et de dépouilles de tout genre^. Peu après, les frères de Thoros, cherchant leur revanche, s'en prirent encore à Tile de Chypre, qu'ils mirent au pillage'. La pensée de réparer ces désastres engagea vraisemblablement Manuel Comnène, venu en 1169 à Antioche, où il se réconcilia avec Renaud, à concéder aux Chypriotes les faveurs dont ils demandaient le rétablissement en 1191 au roi d'Angleterre, maître de leur île*.

Isaac Comnène, gouverneur de Chypre, en proclamant son indépendance, neuf ans avant l'arrivée des Latins, avait été forcé de supprimer ces franchises. L'impôt et la confiscation étaient nécessaires au maintien de son pouvoir usurpé^. La violence et l'arbitraire n'eussent pas suiE à sa défense, et Isaac eut été bientôt contraint de résigner son titre d'empereur de Chypre, si Isaac l'Ange eât encore possédé les flottes auxquelles Monomaque et Alexis avaient dû la réduction des révoltes d'Erotique et de Rhapsommatis. Mais, depuis la double invasion des Seldjoucides et des croisés latins, le découragement avait gagné les armées byzantines. Galojean et Manuel, son fils, heureux encore quelquefois contre les Turcs, qu'ils chassèrent de tout l'ouest de l'Asie Mineure, furent impuissants à arrêter le désordre et l'incurie qui gagnaient tous les corps de l'administration. Manuel lui-même cooomit des fautes irréparables. Effrayé de la diminution des revenus publics, et voulant opérer de promptes économies, il négligea systématiquement la marine, abolit la solde militaire et autorisa les troupes à prélever leur paye sur les contrées qu'elles défendaient. Le mal s'empirait ainsi par les remèdes qu'on employait. A mesure que les ressources de l'État diminuaient, on augmentait l'impôt, et plus l'impôt s'élevait, plus la population se portait dans

' Jean Cinname, UuU liv. IV, ch. ivii, ' Voy. SaintpMartin, additions à Lebeau,

p. 1 78 , éd. Bonn. ; Grégoire le Prêtre » Confin» Hiii, du Bas-Empire» t. XVI .p. 171. de Matthieu d^Édesse, Chron, arm. trad. par * Voy. ci-dessus, p. i3, dt>.

M. Dulaurier, p. 354» 483. * Lettre de Néopbyte de 1 196, ap. Rein-

* GuiH. de Tyr, p. SU . 859. hard, t. II, p. 6.

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