LIVRE I, CHAPITRE VI
distincts. L'entretien de ses prêtres avait été assuré au moyen de dotations nos-iioe. prises la plupart sur le domaine public ou sur des héritages abandonnés. Quelques ^lises grecques avaient dû être, sans nul doute, affectées au nouveau rite. Un coup plus sensible fut la perte d'une partie des dîmes attribuées aux évêques latins. Toutefois ces changements pouvaient être considérés comme peu graves encore, et n'étaient que l'indispensable et légitime conséquence de la victoire. Mais les Grecs pressentaient que l'Eglise latine, une fois bien assise dans l'ile où l'appui du gouvernement et la sympathie de toute la population occidentale lui était acquise, ne tarderait pas à étendre sa juridiction, son influence et sa domination sur les autres communions. L'avenir était plein d'inquiétude. Ils voyaient l'honneur et l'indépendance de leur Église compromis, la religion de leurs pères humiliée par des étrangers qu'on les avait habitués à considérer comme des ennemis plus méprisables que les Sarrasins.
Ces sentiments éclatent avec une amère ironie dans la lettre du moine chypriote que nous avons précédemment citée, et qui fut écrite vers l'an 1 196* Néophyte se félicite de l'insuccès des croisades de Frédéric V et de Richard. «Non, il n'a pas plu à la divine bonté de chasser les chiens de la sainte « cité pour mettre les loups à leur place ^. » Puis, reportant sa pensée sur la révolte d'Isaac Comnène et sur l'invasion des Latins en Chypre, il ajoute : «Les maux arrivés depuis quelque temps dans ce pays-ci sont à peine « croyables. Les riches ont préféré abandonner leurs fortunes et leurs somp- « tueuses demeures. Ils se sont séparés de leurs parents; ils ont quitté leurs «domestiques, leurs esclaves, leurs innombrables troupeaux, leurs champs « couverts de froment, leurs vignes fertiles et leurs riches vei^rs. Ils se sont «hâtés de fuir en secret dans les pays voisins ou à Constantinople, la reine « des villes. Comment suffire à raconter les tourments de ceux qui n'ont pu « s'éloigner? On les a torturés pour rechercher partout les biens du domaine « public. On les a jetés en prison , on en a exigé mille et mille sommes d'ar- « gent. Sans doute Dieu a permis que ces calamités fondissent sur nous à « cause de nos péchés et afin que nous pussions obtenir peut-être la rémission « de nos fautes par notre humilité. En attendant, la situation de nptre île est «semblable à celle d'une mer battue par une furieuse tempête, et peut-êtrct « pire encore, car la tempête a ses moments de calme. Ici la tourmente ne
* De ealttmitaûbtts Cjrpri, ap. Cotelier, hard.t. II, pr. p. 3. La lettre de Néophyte Afonom. Ecoles. Grmcm, t. II, p. 457 ; Rein- parait être de 1 igS ou ri 96.
HISTOIRE DE L'IlE DE CHYPRE.
] 195-1196. « fait qu'augmenter, et elle augmentera, à moins qu'on n'entende tout à coup « la voix de celui qui dit au flot : Tu n'iras pas plus loin ^ »
L'éloignement d'une partie de la population grecque, l'aigreur de celle qui restait, n'empêchèrent pas le développement des institutions latines ea Chypre. Chaque jour le gouvernement des Francs prenait plus de force et de régularité. Un titre seul lui manquait pour consacrer son existence aux yeux des populations. Il ne tarda pas à le recevoir.
Amavry demande
remperenr
d'Allemagne
le titre de roi.
En même temps qu'Âmaury de Lusignan réglait avec la cour de Rome les conditions nécessaires à l'établissement du clergé dans son île, il s'occupait de l'érection de sa seigneurie en royaume^. Beaucoup de princes portaient , en Europe , le titre de roi sans avoir plus de puissance ni autant de revenus que le seigneur de Chypre. Amaury voulut donner à son pouvoir ce dernier caractère de souveraineté; et, comme, dans les idées féodales, tout droit devait procéder de l'hérédité ou de la concession d'un suzerain , il résolut de demander la couronne royale à l'empereur d'Allemagne. Barisone, juge d'Arborée, avait obéi au même sentiment en sollicitant, quelques années auparavant , son titre royal de Frédéric Barberousse.
Les Occidentaux ne pouvaient reconnaître d'enipire légitime en dehors de l'empire romain et du monde catholique. Quelques seigneurs latins, pour des avantages momentanés, s'étaient bien déterminés à rendre honoimage aux successeurs de Constantin. Jamais aucun des rois croisés, passés par Constantinople, n'avait consenti à donner cette satisfaction à la cour de Byzance. Les empereurs d'Allemagne pouvaient seuls prétendre, en Europe, à un semblable honneur. Les descendants d'Othon le Grand et de Charlemagne étaient toujours , aux yeux des Latins, les héritiers directs des empereurs de Rome; les Arabes eux-mêmes, jusqu'au temps de saint Louis, où leurs idées changèrent à cet égard, les considéraient comme supérieurs aux autres rois chrétiens. Amaury de Lusignan ne compromettait ni sa souveraineté ni sa dignité, en demandant l'investiture royale à l'empereur d'Occident. Il lui était, en outre, permis d'espérer qu'il aurait dans l'empereur, si ce n'est un protecteur astreint aux (d^ligations ordinaires de la suzeraineté des simples feudataires, du moins un ami et un allié. Cet appui pouvait être d'autant plus utile , que la conquête des Deux-Siciles portait l'autcnrité des princes de Souabe jusqu'au centre de la Méditerranée, et que l'empereur
* Reinhard, t. II, pr. p. il , 7. — • Hist. de Chypre, t. II, p. lO.