‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 90 sur 283 · LIVRE I. CHAPITRE VH · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE VH

Damas ou sur Jérusalem; mais il ne voulait pas manquer à la foi promise 1209- 1201. et ouvrir les hostilités avant la un des trêves.

La guerre éclata malgré lui à la suite d'un acte de piraterie commis sur les côtes de Chypre par les galères d'un émir de Phénicie , dont il demanda vainement réparation au sultane Les croisés, passés chez les princes d'Antioche et d'Arménie, se hâtèrent de rejoindre Saint-Jean d'Acre en apprenant la rupture^. Toutefois Amaury n'engagea aucune entreprise et refusa de se mettre en campagne. U se contenta de diriger ou de permettre de courtes incursions, qui furent toujours heureuses; il ne dépassa presque jamais le Jourdain'. Sans rester inactif, il observa surtout la défensive, étonné des événements incroyables qui , après avoir retenu si longtemps Tannée croisée dans le golfe de Venise, semblaient l'éloigner chaque jour davantage de la Terre sainte.

Les secours promis à la Syrie étaient en effet détournés de leur destina- u croisade tion par les Vénitiens , qui , aspirant dès lors à la suprématie maritime , subor- de ion but donnaient toute leur politique à leur conmierce. La préoccupation exclusive M^iemem des intérêts industriels se manifeste sensiblement dans la conduite générale de ««x Anb». la république de Venise dès la fin du xii' siècle; les monuments historiques récenoonent mis au jour la constatent d'une manière très-précise à l'occasion de la conquête de Constantinople.

Le moderne historien des croisades a raconté l'expédition combinée des Français et des Vénitiens d'après Villehardouin^ dont le récit est le plus curieux et le plus circonstancié, quant aux faits militaires. S'il eut connu l'origine et le caractère de quelques-unes des continuations de Guillaume de Tyr, écrites au sein même de la société latine d'outre-mer, où l'ambition et les jalousies des nations commerçantes étaient mieux appréciées, il eût signalé les véritables causes qui changèrent la direction de l'armement préparé par les barons français; et cette partie secrète du rôle de Venise dans la quatrième croisade aurait reçu aujourd'hui de son talent toute la notoriété historique. Villehardouin ne vit que les événements publics des négociations ou de la guerre; il ne sut pas et ne put pénétrer le but secret que poursuivait le conseil de la république de Venise.

L'abandon de la route des Saints Lieux et le départ de la flotte croisée pour Constantinople passe encore, grâce à la parole de M. Michaud, conune le

* Coniin. de GuiU. de Tyr, p. 258 et suiv. > Ibid. liv. XXVllI, chap. x à xii, p. 260

* Ibid, p. 360. et suiv.

l'203-12lKi,

résultat accidentel du voyage d'Alexis TAnge à Venise et de Tintérét qu inspira aux chevaliers crofisés le sort d'un jeune prince détrôné par son oncle. En réalité ce fut un projet mûrement réfléchi et conçu longtemps d'avance, à la suite de propositions formelles adressées parle sultan d'Egypte aux Vénitiens. Une fois la promesse donnée d'éloigner, s'il était possible, la croisade des États du sultan , Venise ne changea rien en apparence aux préparatifs qu'elle avait faits et au langage qu'elle avait tenu, en faveur des chrétiens de Syrie; mais elle sut saisir les premiers événements favorables et les faire servir à l'accomplissement de ses propres desseins.

Les barons se trouvant dans l'impossibilité de payer les noiis de la flotte qu'ils avaient demandée, les Vénitiens exigèrent d'abord qu'ils fissent rentrer la ville de Zara sous l'obéissance de la Seigneurie. Ce premier moyen de libération devenant insufiisant, ils réclamèrent la coopération du comte de Flandre et du marquis de Montferrat pour rétablir Alexis, leur partisan « sur le trône de Gonstantinople. L'acceptation de ces premières propositions subordonnait toute la croisade à la direction du doge et de son conseil. Quand les chevaliers se virent engagés dans une aussi séduisante entreprise, les Vénitiens obtinrent sans peine le sacrifice des succès douteux qui les attendaient en Syrie à la certitude de ramener l'empire byzantin à l'obéissance de Rome , atteignant ainsi un double but, témoignant de leur zèle à Innocent III, qui les avait menacés d'abord de l'excommunication', et s'assurant d'importants privilèges commerciaux en Egypte et à Gonstantinople.

Les chroniques de Syrie dévoilent le but caché de cette politique audacieuse et égoïste qui inspirait déjà manifestement, an commencement du xni* siècle , le gouvernement de Saint-Marc , mais qui n'avait pu attirer l'attention de l'Europe, étrangère et inhabile encore à ces calculs. Les rédacteurs des compilations annexées au texte français de la Chronique de Guillaume de Tyr rappellent tous que Malec-Adel, en app^nant les armements provoqués chez les chrétiens par l'insuccès de la croisade de l'empereur Henri VI, envoya une ambassade à Venise dans l'espoir de conjurer le nouveau péril qui menaçait l'Egypte. Le détail des négociations manque; mais l'objet et le prix du ser^ vice demandé sont clairement indiqués. « Le sultan choisit des messages et «des serviteurs, dit une chronique; il leur remit de beaux présents et les « manda à Venise. Il les chargea de dire au duc et aux Vénitiens que, s'ils « pouvaient tant faire que les chrétiens n'allassent pas en la terre d'Egypte, .

* Cf. Gtsia Innocenta IH, S 72 , 87; Hurler, Hist d'Inn. UI, t. II, p. 1 64 , 179 *t suiv.

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