LIVRE I. CHAPITRE VU
• il leur donnerait de grands biens et de grandes franchises dans le port « d'Alexandrie ^ »
Les archives de Venise renferment la confirmation indirecte de ce hardi marché, que les chroniqueurs étrangers ont ignoré et qu'un écrivain de Venise, à portée de remonter aujourd'hui aux sources, a implicitement reconnu, sans l'avoir suffisamment remarqué^. Il existe dans le recueil officiel des Pactes de la république une série de privilèges du sultan Malec-Âdel , de l'an i2o5 à l'an 1217, accordant aux Vénitiens, avec l'assurance de sa protection pour tous les chrétiens qui voudraient visiter les Saints Lieux , sous la sauv^arde de leur nom, la faveur de faire en sécurité le commerce dans «es Etats, d'y jouir de tarifs exceptionnellement avantageux, et d'avoir un entrepôt, ainsi qu'une cour de justice , librement r^s par eux, à Alexandrie^.
Les rapports avec l'Egypte devenaient chaque jour plus nécessaires à la marine et au conmierce de Venise. Sincèrement religieux, les armateurs des Lagunes s'étaient entièrement associés aux espérances des premières croisades; mais ils avaient en même temps recherché dans la guerre sainte de légitimes profits par le transport des pèlerins et l'acquisition de colonies, qui devinrent pour eux des débouchés et des centres d'approvisionnement Dès que la fortuné du royaume de Jérusalem déclina, quand la pensée d'un grand empire chrétien en Syrie s'évanouit, ils reportèrent leurs vues sur la mer Noire, et se résolurent à vivre en paix avec les Sarrasins. La nécessité de développer leur commerce maritime, sur lequel reposait la fortune des particuliers et celle de l'Etat, les obligeait absolument à conserver des relations dans les pays où arrivaient les marchandises de la haute Asie, surtout en Egypte, et à lutter partout d'industrie et d'influence avec les Pisans et
Conduite des Vcnitirns
pendant les croisades.
* Voy. Contin, de Guill de Tyr, p. 281; relation du ms. de Cangé publiée par M. Bucfaon, Ckron. de Morée, 1. 1 , p. 48 1 ; Bibliothèque des croisades, t. I, p. SyS.
* M. Antoine Marin , ancien conservateur des arckivea de Venise , qui est bien loin d'avoir utilisé les précieux documents de son dépôt sur cette question. [Storia civile e polittca del commercio de' Veneziani, t. IV , p. 8 , Milan, 1800.) M. Romanin, dans sa savante Histoire de Venue , est resté , sur ce point , en arrière de ce que Ton pouvait connaître déjà par M. Marin lui-même. (Storia documeiUaia di Venexia, in-8'. i854, t II.)
' Ces documents ont été récemment publiés par TAcadémie de Vienne. (Fontes renan auslriacaram, t. XIII, Doc. de Venise t. II, p. i8d et suiv. Vienne, i856.) Les expressions d*un privilège du 7 de Saphar sont surtout remarquables. Le doge Pierre Ziani ( 1 3 1 5- 1939) y est qualifié de duc de Venise, Zara et Gonstantinople. Le sultan assure la république de sa bonne amitié : «Volumus facere
• honorem universis bominibus terre tue... « Et eos preponimus an te omnes gentcs , et
• sumus deffensores eorum contra omnes... et c sumus ei[duci] debitores ad gratias refferencdas,t etc. (P. 190.)
1204. les Génois. Dès la lin du uf siècle , Venise trouvait sur toute la Méditerranée ces deux nations rivales opposées à ses intérêts; plus anciennement établies dans la Barbarie et le Pont-Euxin, plus nombreuses en Syrie et souvent mieux traitées à Constantinople. Depuis quelque temps, les empereurs grecs semblaient méconnaître Tassistance que les doges leur avaient prêtée contre les Normands, et inclinaient en faveur des Pisans^ Henri Dandolo, durant une ambassade qu*il avait remplie à Constantinople avant son élection, s'était vu, au mépris des traités, jeté en prison avec tous ses nationaux, par ordre de Manuel. La crainte seule pouvait contraindre ces princes avilis à respecter les privilèges qu'ils avaient accordés au moment du danger. Sans trop compter sur la fortune, Venise espérait qu'une apparition à Constantinople avec une nombreuse armée vengerait amplement ses injures et rétablirait au moins sa position dans l'empire, si l'empire résistait au coup qu'il allait recevoir.
Da la prîM Coustautinoplc prise définitivement par les Latins^, si les Vénitiens n'eus-
CoMUniinopia. seut mis au-dcssus de l'honneur du pouvoir les avantages du conunerce, il leur eût été facile d'obtenir la couronne pour Renri Dandolo , admiré de l'armée entière, le conseil et le héros de cette merveilleuse conquête. A l'empire, ils préférèrent la possession d'iles et de stations heureusement situées au milieu de la Méditerranée, entre le golfe Adriatique d'une part, Constantinople et l'Egypte de l'autre. « Lors, dit le continuateur de Guillaume de « Tyr, lors eurent bien faite les Vénitiens la requête que le Soudan leur fit « de détourner les pèlerins d'aller en terre de Syrie, dont je vous parlais ci- « dessus'. «
Villehardouin , écrivant après le succès de la croisade , a besoin cependant de calmer ses scrupules, en rappelant que le Saint-Siège pardonna ceux qui firent rentrer un grand empire sous l'orthodoxie romaine, et que d'ailleurs la conquête de Constantinople assurait pour l'avenir celle de Jérusalem^. Comme lui, le pieux Gunther, autre historien de la croisade, sent bien qu'il n'accomplit pas son vœu, en allant détrôner- un prince chrétien à Constantinople au lieu de se rendre en Syrie. Son récit renferme plus d'un aveu , semblable. Suivant lui, les Vénitiens semblaient n'avoir d'autre but dans cette guerre que d'obtenir des Français le remboursement de leur dette et de
' Nicétas Choniate , De Alex, Isaac. Ângeh lib. III, cap. IX, p. 71 3.
* 12 avril i2o4.
« CoiUin. de GÙ1L de Tyr, liv. XXVIII . cfaap. xiT, p. a65.
* Ch. Li et saW.
les AnbM.