‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 92 sur 283 · LIVRE I. CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE Vil

s'emparer, s il était possible, de la grande ville maîtresse du commerce et lsm. des mers d'Orienté Mais tout est excusé aux yeux du pèlerin latin, dès que les Francs dominent à Cpnstantinople et humilient Tennemie de Rome. Les Génois et les Grecs, sans soupçonner les relations de Venise avec Malec- Adel, n*ont vu qu'une ruse des croisés dans l'annonce d'une nouvelle expédition contre les Arabes. Us se trouvent dans la vérité, quand ils disent que les Vénitiens, en équipant une flotte de guerre dès l'année 1201, étaient déterminés à attaquer l'empire grec, et que, s'ils avaient commencé alors de si grands préparatifs, c'est qu'ils voulaient reconquérir, non point le Saint Sépulcre, mais leur prépondérance compromise en Romanie^.

Cependant les nouvelles qui parvenaient de Constantinople en Syrie obli- Ama^ry geaient Amaury à observer plus que jamais la prudence, et ne lui permet- ^ y«^ talent pas de compter sur les renforts demandés. Les Arabes , enhardis par son inaction, s'étaient avancés jusqu'aux portes de Saint-Jean d'Acre'; les chevaliers croisés, au milieu même des ravages d'une épidémie, voulurent les repousser et marcher sur le Jourdain. Amaury ne céda à aucune provocation; il ne quitta pas les côtes, il permit rarement aux troupes de poursuivre l'ennemi et n'autorisa aucune expédition de longue durée. Une seule fois, en i!2o4, il envoya une flottille sur les bords du Nil. Les honunes des galères abordèrent aux environs de Damiette, incendièrent la ville de Foua et rentrèrent à Saint-Jean d'Acre avec un grand butin ^.

On vit bientôt l'inutilité de toute entreprise partielle, et l'on dut abandonner encore une fois l'espoir de reprendre Jérusdem; Le couronnement de 'Baudouin de Flandre, à Sainte-Sophie, retint les croisés dans le nouvel empire , où ils avaient trouvé des possessions et des honneurs. Déçus par l'issue de la guerre, la plupart de ceux qui étaient venus en Syrie rentrèrent dans leur pays; d'autres allèrent se joindre aux vainqueurs de Constantinople^. Amaury et Mdec-Adel convinrent sans peine d'une trêve dont on fixa la durée à cinq ans ^.

Les esprits ne pouvaient encore se faire à l'idée d'une paix permanente

^ Hist. Consîantinop, ap. Ganis. Antiqam * Ibid. p. 263; Sanudo,p. ao4; M. Rei-

Uctioius, t. IV , p. XII , S 11. naud , p. 385.

* Ogier Panb.Contia. deCafiàro^imuil. * Contin, de GttiU. de Tjr, p. 263; Ro-

GeRMJU. ap. Munit. Scrip. ItaL t. YI , col. 388 ; bert du Mont , ap. D. Bouquet , t. XVIJI ,

Nicétaa Chouiate , lib. III, cap. ix, p. 713 et p. 342.

suiv. * Cont'm, de GailL de Tjr, p. a 60 ; Sanudo.

' Contin. de GuilL de Tyr, p. 26a. p. 7o5.

1" avril 1205. entre les Sarrasins et les chrétiens; on n'admettait que la possibilité d'intervalles de repos. Mais la guerre avait perdu du caractère implacaUe des premières croisades. Quand on voulait déposer les armes, on stipulait de longs armistices, que Ton prolongeait ou rétablissait au besoin. A la fin des trêves, avant la reprise effective des hostilités, quarante jours de répit étaient donnés aux habitants de la campagne pour se retirer de part et d'autre dans les villes et les châteaux ^.

n mmurt. Le renouvellemeut de la paix fut le dernier acte important du r^^ne d'A-

maury. On ne voit pas que le prince soit revenu ensuite dans llle de Chypre. Depuis que son mariage avec Isabelle lui avait donné le gouvernement du royaume de Jérusalem, il résidait habituellement sur le<x)ntinent, où sa présence était plus nécessaire. En bons rapports avec le sultan, secondé par les chefs d'ordre et par la chevalerie du pays , il pouvait espérer jouir longtemps de la tranquillité qu'il venait d'assurer au royaume, quand un accident l'enleva dans la force de l'âge et de la santé.

Au printemps de l'année i2o5, le roi était avec les chevaliers du royaume et les frères des trois maisons du Temple , de l'Hôpital et de Notre-Dame des Allemands près des vergers de Caîphas, au pied du Carmel, où l'on avait fait mettre les chevaux au vert. On se trouvait au mois de mars, et en carême. Des pécheurs , ayant pris de grandes dorades blanches dans la rivière dn Kison , présentèrent les plus beaux poissons au roi , qui en fit servir à sa table et en mangea beaucoup. • Après son repas, se sentant fatigué, il se coucha pour dormir; en s'éveillant, il se sentit plus oppressé. B monta à cheval et rentra à Saint- Jean d'Acre;. son malaise augmenta rapidement et il expira le i^' jour du mois d'avril, sans avoir pu célébrer la solennité de Pâques*.

s» cnranis. Cinq enfants, nés de ses deux mariages, lui survivaient. Le seul fib que lui eût donné la reine Isabelle, celui qui aurait été son successeur au royaume de Jérusalem, nommé comme lui Amaury, était mort deux mois avant son père, vers la fête de la Purification^. Des deux filles d'Isabelle et d' Amaury,

^ Contin. de Guill. de Tjr, liv. XXX, ^ Gontin. de Robert du Mont , /oc. cir. et

ch. XV et XVI, p. Sog. voy. Tillemont. Hist. de saint Loais, prélim.

* Contin. de Gaiîl. de Tyr,p. 3o5 ; Contin. t. I , p. s 63. Cet enfant, que le contînuatenr

de Robert du Mont, ap. D. Bouquet, t. XVIII, de Guillaume de Tyr fait par erreur survivre

p. 3^3; Sanudn, p. 2o5; Hist. de Chypre, a son përc, est oublié dans les Lignages

t. ir , p. 11. d'outre mer et dans l'Art de vérifier les dates.

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lainée, Sibylle, que les Armcniens oat appelée aussi Isabelle, fut mariée 1205. vers laio à Léon, premier roi d'Arménie^; la seconde, Mélissende, épousa plus tard, en 1218, Boémond IV, prince d'Antioche et de Tripoli^. Anîaury avait eu six enfants d'Echive d'Ibelin, sa première femme, trois garçons et trois filles. Ses deux fils aînés et une de leurs sœurs étaient morts avant lui. Hugues, le plus jeune des fils, succéda à son père dans le royaume de Chypre. Bourgogne, sa fille ainée, dont les historiens modernes ont jûêlé rhistoire avec celle de la fille d'isaac Comnène, Tancien empereur des Chypriotes, se trouvait, à la mort de son père, mariée à Gautier de Montbéliard^ fils d'Amédée de Montfaucon, comte de Montbéliard en Franche-Comté, qui avait pris la croix au tournoi d'Ecry. En épousant Bourgogne de Lusignan , Gautier de Montbéliard reçut du roi , son beau-père , de grandes terres en Chypre , et, en outre, Tofiice de connétable de Jérusdem^. Le mariage de Bourgogne fut donc postérieur à la mort d'Henri de Champagne et au choix que les chevaliers de Syrie firent d'Amaury pour régner à sa place. Héloïse , seconde fille du roi Amaury, épousa Eudes de Dampierre, à qui elle fut enlevée en 1210, par fiupin de Tripoli, neveu du roi d'Arménie \

Amaury de Lusignan a laissé dans le souvenir et les écrits de ses contem- Sua c«r«cière pordns la réputation d'un homme doué d'aptitudes supérieures, d'un esprit „. '^. prévoyant et ferme, très- versé, comme le roi Amaury I", son prédécesseur, avec lequel les traditions Font souvent confondu ^, dans les principes et la pratique des coutumes féodales d'Orient. Son frère Guy a été défavorablement' jugé; Geoffroy n'est connu que par sa bravoure militaire. Amaury était le roi accompli, tel qu'il le fallait dans les royaumes des croisés : instruit, par une expérience personnelle, de l'étendfle des droits des honmies liges, mais ne leur sacrifiant jamais la dignité royale; disposé, au contraire, à leur i*ésister, et capable de réaliser, avec le temps, l'extension nécessaire du pouvoir souverain.

Des règnes ccmmie le sien, avec [dus de durée, eussent peu à peu relevé la* couronne et donné de l'unité aux différents corps de l'État, en remédiant aux inconvénients de leur isolement et subordonnant, sans la détruire, leur indépendance à la direction d'une autorité supérieure. Les Arabes ont dit de lui que « c'était un prince sage et ami du repos^. » Ils ont pris sa circons-

* Voy. ci-dessus, p. 1^3, notes. * Baluzc, Innoc, UI EpisL t. II, p. 555.

' Contiiu de GuiU. de Tyr, p. 3o5. (Voy, ^ Assises, t. H, p« x, lxxiv.

ci-après, p. igS.) ^ Ibn Alatir, dans M. Rcînaud, Ckrott,

^ €onlin. de Guill. de Tyr, p. 3 16. arabes, p. 38i.

168 HISTOIRE DE L'IlE DE CHYPRE.

1305. pection pour un trop grand amour de la paix. Si les Vénitiens n^eussent empêché la quatrième croisade de se rendre en Syrie, Amaury, fortifié par une armée de quarante mille hommes, eût entrepris sans doute une guerre énergique contre Damas ou le Caire, et peut-être obtenu des succès décisifs. Réduit à ses seules forces, privé des auxiliaires indispensables qu*il attendait, il se résigna à traiter avec les Sarrasins, au lieu d*al)er consumer ses efforts en expéditions isolées et sans résultats. La plus simple prudence lui dictait cette conduite. Jean d*Ibelin, dans un passage des Assises, a rappelé ses humbles débuts et sa noble fortune : « Amaury de Lusignan , dit le comte de «Jaffa, fut d^abord un pauvre valet et gentilhomme; il obtint successivement « tous les grands offices du royaume, depuis la charge de chambellan jusqu'à «la connétablie. Ensuite il fut roi des deux royaumes, d*abord de celui de «Chypre, puis de celui de Syrie; et tous les deux, il les gouverna jusqu'à « sa mort parfaitement et avec une extrême habileté ^ »

Son projet Fait prisottuicr avec le roi Guy, son frère, à la bataille d'Hittin^, où il était refaire ImAhîm commc counétablc du royaume, Amaury avait été frappé des lacunes de la eniM em. ^^^mj^^ 3^^ ^q ç^ aussi gravc que celui de la captivité du roi. Aussi dès son avènement au trône de Syrie avait-il proposé une assise à la haute cour, qui Tadopta, pour autoriser et, au besoin , pour forcer les chevaliers à vendre leurs fiefs, afin de racheter au plus tôt le roi, s'il venait à tomber aux mains de Tennemi^

Ses vues s'étendaient bien au delà; sans songer à restreindre directement les privilèges de l'aristocratie, il désirait réunir et réviser les dispositions des anciennes assises qui les avaient établis; il ne voulait pas laisser la l^islation dans cet état incertain qui exposait le ro^ume à des commotions violentes, si le roi agissait d'autorité» et qui permettait aux hommes liges, quand ils voulaient se concerter, d'imposer au souverain leur volonté par voie d'inter- • prétation ou de record. Il avait la pensée de procéder à une nouvelle rédaction des Assises, dont le texte avait été perdu lors de la prise de Jérusalem. 11 ne croyait pas cependant pouvoir accomplir seul une aussi grande tâche, et il aurait désiré que Raoul de Tibériade, dont il appréciait l'expérience sans aimer le caractère, eût consenti à la partager avec lui. Philippe de Navarre a parlé des projets législatifs d'Amaury dans un de ces passages qu'il semble

' Assises, i. I, p. ài^-à^o. ^ Voy. sur ce poiot, encore obscur, Jean

* Voy. Assises, t. I , p. ^39; t. II , p. 1 96, d'Ibelin , cliap. ccxlix , et les observations de

note ; Contin. de GuilL de Tyr, p. 66, 121. M. Bcugnot. Assises, 1. 1 , p. 397, 898 , noies.

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