LIVRE I, CHAPITRE VIII
Les barons de Syrie avaient espéré voir arriver de France un prince sept. 1210. jeune et opulent; habitués aux mécomptes, mais non découragés, ils se trou- Jean de Drienn*
esl couronno
vèrent heureux d'avoir au moins pour roi un homme expérimenté , qui se ni
donnerait entièrement à eux, tant ils sentaient le besoin d'établir au plus * *^**'''"* tôt un gouvernement définitif dans le pays. Jean de Brienne, avec les trois cents lances formant toute son armée, débarqua près de Saint Jean d'Acre, au milieu des acclamations publiques, le i3 septembre. 12 10. Le lendemain, il épousa Marie de Montf errât, et reçut les hommages comme roi de Jérusdem. Peu de temps après, il se rendit à Tyr, où il fut solennellement couronné ainsi que la reine ^ Tyr, métropole de la Phénicie, seconde ville du royaume proprement dit, avait, on le sait, depuis la perte de la Judée, le privilège de célébrer dans ses murs l'intronisation royale. La solennité servait en même temps au roi de prise de possession de la ville, dont Conrad de Montferrat avait autrefois contesté la souveraineté au roi de Jérusalem. Parmi les personnages présents au couronnement du nouveau roi, on remarqua Raoul de Tibériade, l'ancien prétendant à la main d'Isabelle, banni par Amaury de Lusignan, et revenu récenoment de Constantinople^.
Le roi Hugues approchait cependant de la fin de sa quinzième année, 1210-1211. où devait s'ouvrir pour lui l'époque de la majorité et de la véritable royauté. Hngve*, Aussitôt qu'il eut atteint ce terme désiré, son beau-frère résigna scrupuleu- ''^m ve"^^^'* sèment eusses mains la dignité qui lui avait été confiée. Mais le roi, ne te- MombSiiard. nant compte ni des soins donnés aux affaires de l'Etat, ni de la parenté, témoigna aussitôt en public la profonde rancune qu'il gardait à Montbéiiard. Le tuteur, peut-être dur et sans générosité, mais fidèle, ne lui semblait être que l'oppresseur capricieux et intéressé de sa jeunesse. Devenu maître enfin, le jeune homme voulait se venger du long asservissement qu'il avait subi'. « Aussitôt que Gautier de Montbéliard eut rendu au roi Hugues «son bailliage, dit la Chronique d'outre-mer, le roi lui demanda raison de « sa conduite passée. Il le somma de rendre le trésor que son père Amaury « avait laissé, trésor qui était bien de 200,000 besants blancs, et dont le baile « seul avait profité. Il exigea que Gautier remboursât lui-même 4o,ooo be- « sants qu'il avait été obligé d'emprunter par suite des privations qu iT lui avait « imposées, disant que sa fortune était certes bien suffisante pour qu'on le « traitât comme roi; tandis qu'on l'avait tenu toujours dans la dépendance et
^ Conùn» de Giutt. àe Tyr, p. 3i 1 ; Robert * Contin, de GuilL de Tyr, p. 3 1 1 .
d^Auxerre, ap. Bouquet, t. XVIII, p. 276. ' Ihid. p. 3i5.
« la gène, comme un petit garçon. » Montbéliard ofirit de se justifier le lendemain même devant la haute cour. Mais, quand il fut rentré à son hôtel, des amis vinrent lui dire que Tirritation croissante du roi faisait craindre pour sa vie ou sa liberté. La fuite était le seul moyen de donner au prince le temps de la réflexion , et d'éviter aux hommes liges une de ces luttes ouvertes contre la volonté souveraine, d'où la considération et les prén^atives de la haute cour étaient rarement sorties avec avantage.
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La nuit même, Montbéliard résolut de se retirer en attendant de pouvoir protester contre la violence qui l'obligeait à s'exiler. U fit enlever son mobilier précieux, et, accompagné de sa feinme et de sa maison, il se dirigea en toute hâte vers le château de Gastria, où il demanda refuge aux Templiers pour passer en Syrie. Le prince d'Antioche lui ayant envoyé quelques navires de Tripoli , il y fit monter ses gens et se rendit avec eux à Saint-Jean d'Acre, auprès du roi Jean de Brienne, son cousin germain^. On ne connut jamais exactement tout ce qu'il emportait de l'île de Chypre; mais on dit qu'il avait dans son mobilier une grande quantité d'objets de valeur et au moins 200,000 besants d'or. Le luxe qu'il affecta depuis lors étonna ceux qui avaient connu sa modeste fortune avant la mort de son beau-père. Les revenus des terres de Chypre, provenant de son chef et du chef de sa femme, saisis par le roi Hugues, ne lui parvenaient pas^, et l'on sut qu'il n'avait eu, pour la cession de Toffice de connétable de Jérusalem, que son beau-père Amaury lui avait donné , et dont il se démit vers ce temps dans les mains du roi Jean, qu'une somme de 5,ooo besants'. Ses richesses do moment provenaient donc du trésor et des biens de son beau-frère; mais on les considéra comme le profit légitime de la tutelle et de l'administration des biens de la couronne, qu'il avait exercée pendant six années consécutives. L'évêque de Saint-Jean d'Acre a porté un témoignage avantageux de Gautier de Montbéliard^, et Innocent UI montra pour ses mérites une grande estime quand le régent de Chypre lui déféra ses plaintes.
^ Contin. de GuilL de Tyr, p. 3 1 6. Jean de Brienne ët^t fils d*Érard II de Brienne et d*Agnès de Montbéliard.
' Lettre dlnnocent III au patriarche de Jérusalem , du a4 sept. 1 a 1 1 . (Innoc, Ul épiât. lib. XIV, ep. io4 , t. II, p. 555.)
' Coficîn. de GuiU. de Tyr, p. 3 16. Gautier de Montbéliard port<; le titre de conné-
table de Jérusalem sur des piëces de 1 a 06 (Innoc. /// epist. lib. IX, ep. a8; HisU de Chypre, L III , p. 34 ) , et de 1 a 1 1 ( Innoc. llî epist. lib. XIV, ep. io4» i34; Assises, %, II, p. 536. Voy. ci-dessus, p. 167.)
* « Ipse etiam comes (Galterus de Montecbeliart) multa bona fecit et mortnus est. «Fuit enim boroo prudentissimus. ■ (Jac.