DERNIERS TEMPS DU ROYAUME DE CHYPRE
Affaiblissement du royaume de Chypre sous Pierre II, — Ambition des Génois. — Plutôt que de la céder aux Génois, Satalie est rendue au sultan d'Alala. — Les Génois s'emparent de Famagouste. — Les Chypriotes ne conservent plus que Gorhigos sur la côte d'Asie Mineure. — Importance commerciale et militaire de cette position. — La lutte des Ottomans et des Karamans éloigne momentanément les dangers qui menaçaient Gorhigos et Tile de Chypre. — Chute de la plupart des principautés indépendantes d'Asie Mineure. — Progrès des Turcs. — Bataille de Nicopolis. — Le roi de Chypre contribue au rachat et au rapatriement des prisonniers français. — Fin du royaume d'Arménie. — Perte de Smyrne. — Le roi Janus fait prisonnier par les mamelouks. — Ambassade du roi Jean II de Lusignan à Larendah. — Le sultan d'Alaïa menace l'île de Chypre. — Perte de Gorhigos livré au grand Karaman. — Les Hospitaliers forcent le prince d'Alala à conclure un traité de paix avec le roi de Chypre. — La république de Venise convoite déjà l'ile de Chypre dont l'occupation lui était nécessaire pour combiner ses relations avec le roi de Perse. — Les Chypriotes s'associent à ses guerres contre les Turcs.
Le meurtre du roi Pierre P' vint placer tout à coup le royaume de Chypre dans les conjonctures les plus critiques, et marquer le terme de sa prospérité. La famille royale se divisa ; les oncles du nouveau
roi se trouvèrent dans Tanxiété la plus pressante, et lors même qu'ils eussent approuvé le projet de la guerre d'Arménie, la situation du royaume ne leur eût pas permis d*y songer. Dans Tîle, ils avaient à calmer l'émotion causée par la mort du roi ; au dehors, ils ne voyaient que motifs de crainte et de méfiance. Les musulmans avaient repris courage et menaçaient de recommencer la guerre ; les princes chrétiens, les chevaliers de Rhodes et le pape avaient témoigné la plus vive indignation contre les auteurs du crime et craignaient pour la couronne du jeune fils de Pierre P'. Les dispositions des Génois étaient le sujet des plus vives inquiétudes. Maîtres déjà de Tîle de Chio et des deux Phocées sur les côtes de Lydie, ils cherchaient vers le sud de l'Asie Mineure une position commerciale d'oti ils pussent neutraliser le comptoir vénitien de Beyrouth (1). Les Égyptiens voulurent profiter de ces circonstances pour reculer indéfiniment la conclusion du traité. Mais le prince d'Antioche, co-régent avec la reine mère, envoya de nouveaux ambassadeurs au Caire; les Hospitaliers, les Catalans, les Vénitiens aidèrent aux arrangements, et les négociations amenèrent enfin le divan à conclure un traité qui rouvrit les portes de Jérusalem aux pèlerins et rétablit les consuls chypriotes dans les États du sultan, au mois de Djoumada 1", novembre - décembre de l'an 1370 (2). L'Arménie fut abandonnée, et on
(1) Hist. de Chypre, t. II, p. 403, n. ; 405, n.; 452, t. III, p. 364.
(2) ffisL t. II, p. 347. Sti'ambaldi, ann. 1370.
laissa le roi Léon V défendre ses dernières forteresses avec la seule assistance des chevaliers de Rhodes. L'effet salutaire que la défaite de l'armée karamane devant Gorhigos avait produit sur la côte d'Asie Mineure s'était dissipé à la mort du roi Pierre. Les Turcs, instruits des divisions qui régnaient parmi les Chypriotes, revinrent sous les murs de Satalie et tentèrent quelques courses dans le canal de Cérines. Les intelligences secrètes des musulmans restés à Satalie avec Tacca, qui reparaît à cette époque comme sultan d'Alaïa, faillirent un moment faire perdre la ville aux chrétiens. Un traître, accueilli par le capitaine de Satalie et admis dans les rangs de la milice en demandant le baptême, convint avec quelques Turcs de livrer une porte à l'émir qui, survenant au jour fixé, se vit un moment maître de quatorze tours. Tacca fut cependant repoussé (1) ; mais son armée, restée dans la campagne, intercepta les communications avec le pays, et força la garnison à demander de nouveau ses approvisionnements à l'île de Chypre. Les corsaires génois, épiant les galères de transport, les enlevaient souvent au passage ou les tenaient bloquées dans les ports de l'île. Une pareille situation ne pouvait se prolonger sans danger. Il fallait rétablir la sécurité des communications avec Satalie comme elles continuaient avec Gorhigos, grâce à la proximité de la côte en ce point, ou renoncer à une occupation onéreuse. C'était la pensée
(1) Strambaldi, ann. 1370.
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des princes de Chypre ; c'était aussi l'espérance des Génois, qui excitaient les Turcs à poursuivre la guerre et menaçaient depuis peu ouvertement l'île de Chypre.
Prenant prétexte d'une collision survenue au couronnement de Pierre lï à Famagouste comme roi de Jérusalem, ils se montraient extrêmement défiants à l'égard des princes et affectaient de défendre contre eux les intérêts de la reine Éléonore co-régente et du roi son fils. Croyant leurs desseins assez avancés, ils n'hésitèrent pas à demander au roi Pierre, pour prix d'un accommodement, le cession de Satalie (1). Les princes, peut-être mal inspirés, déjouèrent leurs calculs, et résolurent de rendre Satalie à Tacca plutôt que de la remettre aux Génois. Les blâmer serait croire que la cession de Satalie eût empêché les Génois de convoiter toujours Famagouste. La sûreté de Satalie était d'ailleurs chaque jour compromise ; les approvisionnements devenaient plus difficiles ; d'autre part, la paie de la garnison grevait le trésor royal d'une dépense inutile, et le danger d'une invasion des Génois obligeait à réunir toutes les forces du royaume pour protéger Famagouste, de plus en plus menacée. Ces motifs faisaient incliner cjéjà les princes pour la cession à Tacca, quand la crainte de voir les Génois s'emparer de Satalie, en combinant une attaque avec les Turcs (2) hâta leur détermination. La haute cour
(1) Strambaldi, ann. 1372, 1373/
(2) Strambaldi, ann. 1373.
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consultée, le roi, parvenu alors à sa majorité, remit à Baptiste Mistachel, bourgeois de Famagouste, et à Georges Pissologo, bourgeois de Nicosie, envoyés en son nom à Alaïa, une lettre renfermant les conditions auxquelles il offrait de rendre la ville à rémir. Tacca les accepta sans dif&cultés , et le 14 mai 1373 (1), il arborait ses bannières sur la place que, douze années auparavant, le roi Pierre P' avait cru donner pour toujours à son royaume et à la chrétienté.
Douze années avaient bien changé î'élat de l'île de Chypre. En 1361, le royaume était au comble de la prospérité et de la force. 11 ne craignait ni TÉgypte, ni la Syrie et secourait l'Arménie ; il imposait des tributs aux émirs de TAsie Mineure ; il n'avait en Occident que des alliés ou des amis. En 1373, de tous les ports musulmans qui l'entouraient, il pouvait voir sortir des ennemis et, du côté de l'Italie, la guerre était imminente.
Après avoir ouvert les portes de Satalie à l'émir, qui adressa de riches présents au roi de Chypre, les envoyés, de concert avec le capitaine de la garnison, présidèrent au départ. On réunit par leurs soins les armes, les marchandises, les vases, les ornements et les reliques des églises à bord des galères, et, quelques jours après, la colonie rentrait à Cérines, heureuse d'avoir échappé à la poursuite de deux
(l) L. Mâchera, p. 106, 108-119, 236; -Strambaldi, fol. 41. Amadi, aan. 1373.
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corsaires génois (1). Parmi les dépouilles des églises, les Chypriotes emportaient, comme le souvenir le plus précieux de leur domination dans la riche cité byzantine, l'image de la Panagia que Ton venait visiter de tout rOrient (2). C'était Tune des trois plus anciennes figures de la Vierge, attribuées, par la tradition, au pinceau de saint Luc ; Constantinople possédait la seconde avant la conquête des Turcs ; la troisième est toujours à l'Ara-Cœli de Rome, près du Capitole. Tacca s'était engagé, par la capitulation, à considérer le roi de Chypre comme son suzerain, à lui jurer fidélité et à lui payer annuellement un tribut (3). Pour rentrer dans Satalie, il eût pris d'autres engagements, comptant bien que les événements lui permettraient de s'en affranchir bientôt. Les Génois, évitant un accommodement que le saint- siège leur offrait au nom du roi de Chypre, survinrent tout à coup avec une flotte considérable, et débarquèrent dans l'île au mois de juin 1373. Le 16, ils occupaient Nicosie, et, dès le mois d'octobre, ils se voyaient enfin maîtres de Famagouste. Tout le fruit des guerres et de la sage administration des princes qui s'étaient succédé sur le trône de Nicosie, depuis la perte de la Terre Sainte, fut ainsi perdu: la flotte chypriote était anéantie, les chefs de l'armée prisonniers, la source féconde qui avait enrichi Henri II, Hugues IV et Pierre P' fermée
(i) Mâchera, Strambaldi, ann. 1373.
(2) Voyage de Ludolphe, Bist. de Chypre, t. II, p. 216.
(3) Strambaldi, ann. 1373.
à leur successeur, les revenus de la couronne indéfiniment engagés pour le paiement des contributions énormes que la république de Gênes avait imposées à Pierre 11. Il est très douteux que Tacca ait alors observé les conditions de la paix. L*on doit croire qu'à son exemple les seigneurs de Sicce et d'Anamour, en Gilicie, comme ceux de Palatscha et d'Alto- Logo, en lonie, cessèrent dès lors de payer les tributs que le royaume de Chypre n'était plus en mesure d'exiger d'eux.
De plus grands malheurs eussent fondu peut-être sur l'île, si la crainte des chevaliers de Rhodes d'un côté, et des sultans ottomans de l'autre, n'eût obligé les émirs des provinces méridionales à veiller sur leurs propres États.
De toutes les conquêtes de Hugues IV et de son fils en Asie Mineure, il ne restait aux Chypriotes, à la fin du règne de Pierre 11, que le karak de Gorhigos. Les hautes et puissantes fortifications de ce château en rendaient la conservation facile ; la sûreté de son mouillage et son heureuse situation vis-à-vis de l'île de Chypre en faisaient toujours fréquenter le port par les navigateurs et les marchands. Aussi les Lusignans , au milieu de leurs désastres , ne négligèrent jamais de pourvoir à sa défense. Une circonstance, rappelée par un auteur du temps, montre l'importance qu'avait toujours Gorhigos, comme place forte et comme ville de commerce.
Un jeune homme, d'origine levantine, nommé Tibat-Belpharaze, fils d'un bourgeois de Chypre,
que sa bravoure et son dévouement au roi Pierre ÏI dans la guerre des Génois avaient fait combler de faveurs (i), eut la pensée de demander au roi le commandement du château de Gorhigos. Peut-être Tibat, ébloui de sa fortune rapide (il était grand tricoplier du royaume), rêvait- il de se créer une souveraineté indépendante, qui lui eût offert autant d*avantages et plus de sécurité que les biens dont la reconnaissance du roi Tavait gratifié dans, un pays ouvert aux Génois, ses mortels ennemis (2). Importuné de l'insistance de Tibat, mais craignant de le mécontenter, cherchant un conseil et n'osant le demander aux seigneurs de la cour qui n'aimaient pas le jeune parvenu, Pierre s'en ouvrit à un prêtre du rit latin, son ancien précepteur, fils d'une matrone grecque, récemment voilée au couvent d'Haïa Napa. (( Seigneur, lui dit cet homme judicieux et franc, « donner Gorhigos ce serait donner votre œil droit. « Tibat était bourgeois, vous l'avez fait chevalier, « vous l'avez fait grand tricoplier de Chypre ; vous « lui avez donné le village de Trimithia (3), le vil- « lage de Petra (4) ; vous lui offrez aujourd'hui « Eglia (5) : certes, voilà une belle récompense de « ses services. Les gens d'armes qu'il a enrôlés pour « vous en Europe sont à ses ordres, et si vous le
(1) Les Vénitiens avaient ajouté leurs récompenses à celles du roi de Chypre, en le déclarant citoyen de Venise. Bist., t. II, p. 272.
(2) Mâchera, p 345 ; Strambaldi, ann. 1375.
(3) Peut-être Trimithia, Tremithousa, village turc dans le Chrysocho.
(4) Dans le PendaTa, et non loin du golfe de ce nom.
(5) Eglia, Aiglia ou Âglia, près de Petra.
« laissez s'établir avec eux dans un château si rap- « proche de votre royaume, il pourra à sa volonté « envahir le pays et faire des courses sur vos côtes. « D'ailleurs ne lui sera-t-îl pas libre d'appeler, quand « il le voudra, dans le port de Gorhigos, les navires « des Vénitiens ? Ceux-ci trouvant à y commercer « directement avec les marchands musulmans, tous « les revenus du port passeront dans des mains « étrangères, et il adviendra de Gorhigos ce qui « est arrivé de Famagouste (1). » Le roi profita de cet avis, mais Tibat en conçut un violent ressentiment. Sa haine ne connut plus de bornes, quand il apprit d'une source certaine que la douane de Gorhigos rapportait annuellement près de quatre mille ducats (2) ; quelques jours après, le fidèle conseiller périssait, frappé de ses mains sur le pont Saint -Dominique ; crime atroce que le roi aurait eu la faiblesse de laisser impuni, si la fureur populaire n'eût éclaté contre le favori.
Nous ne pouvons parler ici des malheurs qui assaillirent en ces temps le royaume de Chypre, ni des signes funestes qui témoignaient déjà de sa décadence. Nous devons rappeler seulement les circonstances qui marquèrent la nature et les vicissitudes des relations de ses princes avec les sultans et les émirs d'Asie Mineure. Cet examen rapide, qui tou-
(1) Strambaldi, ann. 1375, fol. 185. Cf. Léonce Mâchera, p. 349.
(2) « Et a saputo corne la daana di Curico val tre, quatro milli ducati a Tanno, et per qaesto stava molto penseroso il Tibat. » Straïubaldi, ann. 1375.
che nécessairement aux événements de la lutte des États chrétiens contre les Turcs, montrera à quel rôle secondaire étaient alors réduits les Chypriotes dans- une guerre dont leurs rois avaient été les chefs autrefois ; il prouvera en outre qu'au milieu de ses malheurs, l'île conseiTait toujours des éléments de prospérité et quel gouvernement inintelligemment oppresseur il a fallu depuis pour amener un pays si riche à l'état de misère où il végète aujourd'hui.
Si Gorhigos demeura encore longtemps en leur pouvoir, les Chypriotes le durent moins à la crainte qu'inspiraient alors leurs armes qu'à la force du château et aux graves événements qui appelaient la sollicitude des princes de Caramanie sur les frontières de leur empire.
Depuis le temps où la conquête de la Bithynie avait fait présager la grandeur future de la famille d'Orkhan, les sultans de Broussa n'avaient cessé d'accroître leur domination. De la Mysie à la Pamphylie, toutes les sultanies de la côte ionienne et de l'intérieur, Aïdin, Saroukhan, Foukeh et Mentescha, avaient été réunies à leurs États par des mariages, des achats, des victoires ou des hommages volontaires. Des dix grandes principautés formées de l'empire d'Iconium, ils en avaient déjà absorbé sept dès le règne de Bajazet, et leurs armes n'étaient plus arrêtées, en Asie Mineure, que par la résistance des princes de Kastamouni et de Karaman.
En même temps que les Ottomans s'étaient agran-
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dis vers le sud, les Karamans avaient étendu leurs conquêtes vers Torient et le nord de TAsie Mineure. Le moment arriva où la guerre fut inévitable entre les princes rivaux devenus limitrophes ; et dès lors les émirs de Konieh cessèrent d'inquiéter le royaume d'Arménie et le château de Gorhigos pour veiller à leurs provinces septentrionales. Bajazet, après avoir réduit en sandjacs ottomans les royaumes de Kermian et de Satalie, trouva un prétexte pour se plaindre du prince karaman Ala ed-Din et l'attaqua brusquement. Rappelé cependant en Europe par les événements de la guerre, il accorde la paix à Ala ed-Din, l'an 1390, à condition que ce prince fera sa soumission et bornera ses États à la rivière de Tscheharschenbé (1). Mais bientôt, apprenant que le grand Karaman avait, en son absence, poussé une incursion jusqu'à Brousse, Bajazet reparaît en Asie, renvoie les ambassadeurs de son vassal, qui demandaient la paix, bat Ala ed-Din, s'empare de sa personne, et, se croyant maître de la destinée, proclame la réunion définitive de la Caramanie à son empire, en 1392 (2). Remontant alors dans les provinces de l'est, il soumet les chefs mongols des pays de Gésarée et de Sébaste, dans l'ancienne Gappadoce, et complète ses rapides conquêtes par la
(1) Hammer, 1. 1, p. 302. Ce ne peut être la rivière de Tcharchenbeh, au S. E. de Samsoam, et il faut chercher le Tscheharschenbé au S. des Tilles d'Alcserai, Nikdeh et Alcschehr, cédées aux Ottomans. Cf. Hammer, p. 422.
(2) Hammer, 1. 1, p. 308.
SOUVENIRS HISTORIQUKS. 317
soumission de Kétourum Bajazet, prince de Kastamouni (1).
Le fils d'Amurat se vit alors maître absolu de l'Asie Mineure. Depuis la mer de Marmara jusqu'au canal de Cilicie, depuis THalis, qui protégeait encore l'empire de Trébizonde jusqu'à l'Archipel, ses ordres étaient exécutés sans obstacle, et la prière publique se faisait en son nom dans toutes les mosquées. Les Grecs de Philadelphie avaient succombé en défendant généreusement leur liberté (2). Sipyrne et Gorhigos au sud, Amasserah l'ancien Amastris, sur la côte de Paphlagonie, et Abydos sur l'Hellespont (3), étaient les seules villes que la chrétienté conservât dans cette terre d'Asie Mineure, qu'avait évangélisée saint Paul , et où avaient fleuri plus de vingt-cinq métropoles. Abydos et Amasserah appartenaient aux Génois qui en avaient fait surtout des places de commerce. Smyrne, devenue archevêché latin, était, depuis 1373, confiée à la garde à peu près exclusive des chevaliers de Rhodes (4), qui suffirent longtemps encore à sa défense.
Quant aux rois de Chypre, il ne paraît pas qu'ils aient jamais été inquiétés ni par Amurat, ni par
(1) Hammer, 1. 1, p. 309-311.
(2) Hammer, t. I, p. 299.
(3) Amasserah ne fat enlevé aux Génois qu'en 1459 par Mahomet II. Laonic. Chalcondyl, lib. IX. p. 360.
(4) Bosio, lib. III, t. II, p. 118. Le lieutenant du §^rand maître de Rhodes eut dès lors le commandement de la §^arnison et de la milice de Smyrne, comme les capitaines nommés par le saint-siège, l'avaient
• eu jusque là ; mais l'archevêque latin resta toujours gouverneur de la ville. «
Bajazet, quoique les sultans eussent établi leur domination sur toute la côte méridionale de TAsie Mineure, vis-à-vis de leur petit royaume. La valeur de Pierre P' semble les avoir éloignés des terres chypriotes durant sa vie ; les successeurs de ce prince eurent le bonheur de ne jamais attirer leurs attaques, soit que le sentiment de leur faiblesse les eût portés à^lemander la paix, soit que les Ottomans, pour éloigner les chances d*une ligue des Chypriotes et des princes karamans, eussent les premiers adressé des propositions amicales à la cour de Nicosie. Pierre II avait toujours vécu en paix avec eux ; et Jacques I*', son oncle, grâce peutrètre aux Génois, intéressés à défendre la fortune d'un prince leur débiteur, n'avait eu qu'à entretenir les bons rapports qu'il avait trouvés établis entre l'île et les nouveaux maîtres de l'Asie Mineure à son avènement. Ce ne fut pas seulement la cessation des hostilités avec le continent qui marqua cette nouvelle période de l'histoire des Lusignans ; il exista des relations de sincère intelligence entre les princes de Nicosie et de Broussa. Les événements qui suivirent une bataille fameuse dans les fastes de l'islamisme en firent bien apprécier les eiîets.
Les Turcs (et sous ce nom il faut voir surtout les Ottomans dès la fin du xiv® siècle), les Turcs, ayant à peine une marine depuis un demi -siècle, étaient devenus des marins habiles et intrépides en recrutant leurs matelots dans les îles de l'Archipel. De Grèce en lonie, de Roumélie en Bithynie, ils ne ces-
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SOUVENIRS UISTORIQUES. 319
saient, depuis le règne d'Orkhan, de parcourir les mers et de transporter des troupes, qui,chaque jour, enlevaient quelque ville à l'empire grec. L'Achaïe et la Thrace leur étaient ouvertes, comme la Bulgarie et la Servie; Phères, Patras, Thessalonique, Sophie, Belgrade leur appartenaient déjà, et dès le règne d'Amurat, ils avaient établi le siège de leur empire d'Europe à Andrinople même, à trois journées de Constantinople. S'ils eussent été plus expérimentés dans l'art de diriger les sièges, la capitale de l'empire grec tombait dès lors en leur puissance. En même temps qu'ils envahissaient la Valachie et la Hongrie dans le nord, ils attaquaient la Morée au sud ; ils forçaient les habitants de Gorfou effrayés de se donner à la république de Venise, ils menaçaient déjà la Sicile et les côtes d'Italie.
Émus enfin de ces périls plutôt qu'entraînés par la tardive soumission de Jean Paléologue à l'église romaine, les princes d'Europe s'étaient décidés sur les nouvelles instances du saint-siège, à envoyer des secours à l'empereur et au roi de Hongrie, que Bajazet lui-même menaçait à la tête d'une armée formidable. On sait comment la fougueuse imprudence des croisés français, que tant de funestes précédents auraient dû rendre plus circonspects, valut aux Turcs, le 28 septembre 1396, sous les murs de Nicopolis, une des plus sanglantes victoires que l'orgueil des Osmanlis puisse célébrer.
Après ce grand désastre, et avant de songer à la vengeance, il fallut s'occuper du rachat des captifs.
Ils étaient peu nombreux, car Bajazet, furieux de la défaite de ses janissaires, avait fait massacrer impitoyablement les prisonniers sur le champ de bataille ; vingt-cinq chevaliers environ appartenant aux plus grandes familles de France avaient seuls été réservés. C'étaient le comte d'Eu, le sire de Goucy, le comte de la Marche, le sire de la Trémoïlle, Jean Boucicaut, et le jeune comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne, chef de l'armée à vingt-deux ans, qui avait si follement engagé le combat sur la rive du Danube.
Gomme il s'agissait d'une affaire de finance, on s'adressa à Dino de' Respondi, l'un des riches Lombards établis à Paris et admis en la confiance des seigneurs de l'hôtel Saint-Pol. Dino, bien instruit des choses d'Orient par ses voyages et ses relations, conseilla de faire pressentir d'abord les intentions de Bajazet et de s'adresser, pour en obtenir un accommodement, aux Vénitiens, aux Génois et au roi de Ghypre, qui n'avaient pas pris part à la guerre : « Les marchands de Venise, dit le banquier « au duc de Bourgogne, ceux de Gennèves et des « îles obéissant à eux sont connus partout et font le « fait de marchandise au Gaire, en Alexandrie, à « Damas, à Damiette, en Syrie, en Turquie, et par « toutes les mettes et limitations lointaines des « mescréans... Si escripsez et faites le roi escripre « amiablement devers eux, et promettez grands « biens et grands profitz s'ils y veulent entendre. « Aussi, le roi de Ghypre, qui est marchissant à la
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« Turquie et qui encore n'a point fait de guerre à « TAmorath, y peut bien aider (i). »
Ce fut une heureuse circonstance pour l'oncle de Pierre 11, toujours suspect aux yeux de l'Église depuis le meurtre de son frère. Après les dispositions de la cour romaine, ce qui préoccupait le plus Jacques II c'étaient les sentiments du roi et des seigneurs de France, car les princes de la maison de Bourbon pouvaient contester ses droits à la succession de Chypre, du chef de Louis II de Bourbon, oncle maternel de Charles VI, et héritier des prétentions ou des droits de Hugues deLusignan, sénateur de Rome, au trône de Nicosie (2). En ménageant la délivrance des prisonniers de Nicopolis, Jacques devait se concilier la faveur des seigneurs de France et se donner en même temps un appui capable de contenir l'exigence des Génois, car la république ligurienne venait de se placer sous la protection du roi de France dans l'espoir de mettre fin à ses dissensions intestines. Aussi avec quelle joie les ouvertures confidentielles de Dino de' Respondi furentelles accueillies à la cour de Nicosie ; avec quel empressement le roi ne s'occupa-t-il pas de disposer l'ambassade qu'il se proposait d'envoyer à Bajazet.
(1) Froissart, liv. IV, ch. 55, t. III, p. 282, éd. Buchon.
(2) Cf. Froissart, 1. IV, ch. 58, p. 295. — Ph. de Maizières, Vita B, Pétri Thom., ap, BoUand., 29 januar., p. 1005, § 52. Rinaldi, 1360, § 15, toni. XXVI, p. 55. — Sponde, Lorédano, Jauna et Taateur lui-même de THistoire diplomatique des sénateurs de Rome, confondent ce Hugues de Lusignan, dis du prince de Galilée, et petit-fils du roi Hugues IV, «▼ec le roi Hugues IV lui-même.
Un superbe drageoîr en or, valant dix mille ducats, fut aussitôt demandé à Torfèvrerie de Nicosie, assez florissante dès le xiii" siècle pour être constituée en maîtrise parles Lusignans (1), et les chevaliers chypriotes allèrent bientôt Toffrir de la part du roi au sultan revenu à Broussa avec ses captifs» « Et estoit « la dite nef d'or tant belle et bien ouvrée que grand « plaisir étoit à regarder. Et la reçut et recueillit le « dit Amorath à grand gré et remanda au roi de « Chypre que il lui ferait valoir au double en amour « et courtoisie (2). »
Le roi Jacques eut le soin de faire savoir à Paris par les correspondants de Dinc le succès des premières demandes qu'il avait faites spontanément auprès du sultan. L'effet espéré ne se fit pas attendre. Les seigneurs de France se montrèrent mieux disposés, et bientôt le roi Charles VI et le duc de Bourgogne se déterminèrent à écrire les premiers (3) au roi de Chypre pour le supplier de joindre ses instances à celles des chevaliers qu'ils envoyaient en Orient, auprès du sxiltan. Jacques députa aussitôt à Broussa de nouveaux ambassadeurs choisis parmi les principaux barons de la noblesse chypriote, qui, de concert avec les représentants du duc de Bourgogne, apportèrent d'abord quelque adoucissement à la captivité des prisonniers et secondèrent les marchands italiens, plus particulièrement intéressés au
(I) Assises de Jérus,,t, II, ordonn. de 1286^ p, S58^ {2) Froissart, 1. IV, ch. 58 p. 294.
(5) Froisamrt, 1. IV, ch. 58, p. 295.
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règlement de leur rançon (i). Les charges accumulées sur le trésor de Nicosie depuis la perte de Famagouste ne permirent pas au roi de Chypre de participer aux avances ni à la caution du rachat. L'intervention de ses ambassadeurs contribua du moins à activer la conclusion de l'accord, qui rendit le comte de Nevers et ses compagnons à la liberté, vers le milieu de l'an 1397, moyennant le payement de deux cent mille ducats, dont les seigneurs génois d'Abydos, de Lesbos et de Chio furent les principaux garants (2).
La cour de France, touchée des bons offices de Lusignan dans cette négociation, lui témoigna sa gratitude, et Jacques, heureux d'un retour qu'il n'eût osé espérer un an auparavant, s'empressa d'envoyer le sire de Beyrouth, son neveu, auprès de Charles VI, pour consacrer leur réconciliation par un pacte public. Le 7 janvier 1398, l'ambassadeur chypriote arrêtait en eiîet à Paris, avec Amanieu d'Albret, mandataire du roi Charles, un traité d'alliance qui replaçait le royaume de Chypre dans l'amitié des princes d'Occident, en rétablissant les bonnes relations que les Lusignans avaient toujours, entretenues avec leurs cousins de France (3).
Le respect des traités, non moins que l'affaiblissement du royaume, éloignèrent cependant le roi Jacques et le roi Janus, son fils, de la nouvelle con-
(1) Froissart, 1. IV, ch. 58, p. 296, 297.
(2) Froissart, p. 297.
(3) Bist. de Chyp , t. II, p. 438.
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fédération que les princes chrétiens conclurent contre les Turcs , après la délivrance des prisonniers. Philibert de Naillac, grand maître de Rhodes échappé au massacre de Nicopolis, fut Tâme de cette ligue, que formèrent avec les Hospitaliers des chevaliers français, des hommes d'armes et des navires armés aux frais du saint- siège, et un corps de galères vénitiennes. Boucicaut, devenu maréchal de France, apporta le premier des secours à Constantinople, sauva Galata, délivra les environs de la capitale des partisans turcs qui s'y étaient fortifiés, et, passant en Bithynie, fit éprouver de graves échecs aux Ottomans. Pendant que le maréchal relevait ainsi le courage des Grecs et recevait de la reconnaissance de Manuel le titre de grand connétable de l'empire grec, Naillac défendait Smyrne, fortifiait les îles de Castel-Rosso, de Lero, de Lango ou de Cos, s'emparait du château d'Halicarnasse, aujourd'hui Boudroun, achetait Gorinthe, et, reprenant un projet conçu déjà par Innocent VI (1), il traitait de l'acquisition du Péloponèse entier pour le défendre contre les Turcs ; dessein hardi que firent échouer, le croirait-on ! les Grecs de Lacédémone, tant ils avaient d'éloignement pour les Latins (2).
Le château de l'ancienne Halicarnasse avait depuis longtemps attiré l'attention des Hospitaliers. Sa position sur la presqu'île formée par les golfes d'Assyn-
(1) En 135Ô. Doc. cité par Bosio, Storiadi S. Giov. 1. II, t. II, p. 91. (3) Georg. Phrantz, lib. I, cap. 16, p. 63; et les doc. cités par Bosio, lib. IV, tom. II, p. 154, ann. 1397.
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Kalessi et de Gos en facilitait naturellement la défense. Fortifié par Philibert de Naillac, en 1399 et 1400, avec les ruines antiques qui Tentouraient, et pourvu d'une forte garnison, il devint, sous le nom de château Samt-Pterre, un des boulevards de rOrdre et de la chrétienté sur le continent turc (i). Il arrêta plus d'une fois les armées musulmanes sous ses murs et protégea la navigation des chrétiens sur les côtes de la Carie, comme Péra défendait le Bosphore, comme Gorhigos se faisait encore respecter des Turcs de la Cilicie et de l'Arménie (2). Il ne restait plus rien de ce dernier royaume. Le roi Léon de Lusignan fait prisonnier par les Égyptiens dans le château de Gaban, en 1375, retenu six ans au Caire, délivré par le roi de Castille en 1381, était mort à Paris en 1393, dignement traité par les rois de France et d'Angleterre, mais n'espérant plus être rétabli sur son trône (3). La Petite-Arménie, occupée quelque temps par les Mamelouks d'Egypte, fut ensuite conquise par les princes karamans.
La conquête de Boudroun fut d'autant plus heureuse pour la chrétienté que les Hospitaliers perdirent peu après la ville de Smyrne, emportée d'assaut^ au mois de décembre 1402 (4), par Tamerlan, vain-
(1) Bosio, lib. rV, t. II, p. 258.
(2) Voy. Froissart (lib. IV, ch. 58, t. III, p. 295), qui se trompe en faisant de Gorhigos une place forte génoise. Les Chypriotes en étaient toujours maîtres.
(3) Relig. de Saint- Denis, 1. V, ch. 5 ; 1. XIV, ch. 14, 1. 1, p. 321 ; t. II, p. 113. Cf. M. Dulaurier, Bec. des Hist, Arm., 1. 1, p. 720.
(4) Voy. sur la date de la prise de Smyrne qui, depuis 1344, appar-
queur de Bajazet dans les plaines d'Ancyre, au mois de juin précédent. Smyrne n'était pas seulement une position militaire ; dès le xrv* siècle , elle était devenue une place de commerce très fréquentée par les Italiens, les Grecs de TArchipel et les Chypriotes. Rentrée sous la domination ottomane après le départ des armées de Tamerlan pour la Tartarie, Smyrne. vit accroître son importance commerciale, que favorisaient la sûreté de sa rade et la facilité des communications avec les marchés de Tintérieur. Elle fut pour les Francs dès le xv® siècle une des principales échelles du Levant et c'est autant à ses nombreux établissements de négociants chrétiens qu'au souvenir de l'occupation des Hospitaliers qu'elle doit le nom encore familier aux musulmans de Smyrne Vin fidèle.
Les autres villes maritimes où les Chypriotes commerçaient aussi dans ces parages étaient les ports de Ténédos, de Lesbos, l'île génoise de Ghio * et l'île de Rhodes ; plus près de Chypre ils avaient conservé leurs relations avec Satalie, Candelore, Tarse, Larendah, Konieh, où il leur était facile de se rendre par Gorhigos. On a vu que toutes ces villes étaient ouvertes à leurs marchandises dès le xm* siècle; des témoignages positifs montrent qu'elles les recevaient encore au xv** (4). On peut donc
tenait aux chrétiens, M. de Hainmer, trad. franc., t. II, p, 114, et M. de Sainte-Croix, Mém, sur les dynastes de Carie. Acad, des inscrip., 2* série t. II, p. 566, 569, n.
(1) Voyage de Bertrandon de la Brocquière en la terre d'Oultremer. Ms. de la Bibl. Nat. 10025 , fol. 183 v*, 186, v». Leg^and d'Aussy a donné de
SOUYENIUS HISTORIQUES. 327
considérer comme certain que les Chypriotes, les marchands de Cérines et deLimisso surtout, dont les Lusignans soutinrent toujours l'industrie, ne cessèrent de les fréquenter au xiv® siècle, sous les règnes d'Amurat et de Bajazet , avec qui leurs princes furent toujours en paix. Ils devaient cependant, comme les autres marchands , se rendre de préférence dans les ports de mer, car les voyages dans l'intérieur de l'Asie Mineure étaient devenus pour les chrétiens depuis l'agrandissement de la puis- ■ sance turque, plus difficiles et plus périlleux qu'au temps des Mongols (1).
Les conquêtes de Bajazet avaient préparé sa chute. Les princes d'Asie Mineure, dépossédés par ses victoires, s'étaient retirés sous la protection des khans de la Perse, et Tamerlan n'ayant pu obtenir leur rétablissement du sultan de Broussa, était venu les remettre lui-même en possession de leurs principautés. Konieh, Kermian, Mentescha, Aïdin, recouvrèrent ainsi leurs souverains (2), qui purent maintenir leur indépendance pendant les luttes des enfants de Bajazet. Mais Mahomet I", devenu maître des provinces turques d'£urope et d'Asie par la mort de Mousa, en 1413, soumit facilement les princes de Phrygie et d'Ionie. Le grand Karaman
ce voyage une traduction qui n'est pas toujours heureuse pour les concordances géographiques. Acad, jies scienc. morales, l'" série , tom. V, p. 469, 637.
(1) Le Brocquière, fol. 186, 195, v«.
(2) De Hammer, t. Il, p. 110, 113 ; -^ de Guignes, Hist. des Buns, liv. XXIT, t. IV, p. 336.
seul défendit ses États avec acharnement. Il prit même quelquefois Toffensive contre les Ottomans, et quand le sort des armes Teut obligé à faire sa soumission, il régna toujours en vassal puissant et redouté dans la Garamanie, qui comprenait dès lors la Gappadoce, laPisidie, une partie de la Phrygie et toutes les côtes méridionales de la Pamphylie et de la Gilicie.
Les Chypriotes étaient tombés pendant ce temps dans le dernier état de détresse. Un moment ranimés par la ferme administration de Janus, digne héritier de la couronne de Pierre P', ils avaient pu croire que le temps de leur prospérité n'était pas encore passé, et que Limisso, enrichi par le commerce, fortifié depuis peu, allait être leur boulevard militaire et les aider à reconquérir Famagouste. Mais les Génois, inquiets des projets du roi suscitèrent contre lui la vengeance des Mamelouks, et, Tan 1425, une invasion égyptienne délivra Gênes de ses craintes, en portant la dévastation dans les États du prince (1). Limisso fut ravagé, Nicosie emportée, tout le pays livré au pillage. Janus lui-même, vaincu sur le champ de bataille de Ghiérochitia, au sud de TOlympe, fait prisonnier et conduit au Gaire. Abattu par ces désastres, le roi accepta toutes les conditions que Ton mit à son rachat ; il se soumit à un tribut que ses
(1) Plusieurs historiens modernes rapportent que les Mamelouks emportèrent d'assaut, en ces circonstances , la ville de Famagouste et la livrèrent au pillage ; les témoignages contemporains prouvent que la flotte égyptienne aborda en cette ville paisiblement , et, peut-être, de connivence avec les Génois.
successeurs payèrent aux sultans d'Egypte jusqu'à la fin de leur règne ; il promit de ne plus faire la guerre aux Sarrasins; il engagea de nouveaux revenus pour Tacquittement de la dette des Génois, chancre rongeur que les Lusignans se transmettaient de règne en règne depuis Pierre II, et qui dévorait dans leur germe les ressources les plus précieuses du royaume. Après avoir licencié les chevaliers venus à son aide de France et d'Aragon, il désarma ses dernières galères et ne pensa plus qu'à mourir en paix avec tous ses voisins.
Par une heureuse coïncidence, qui préserva peutêtre le royaume de Chypre d'une ruine totale, les émirs de Garamanie, depuis leur rétahlissement par Bajazet n'avaient jamais inquiété les Chypriotes (l). Brouillé avec le sultan du Gaire , au sujet du partage de quelques conquêtes faites en commun sur les marches de l'ancien royaume d'Arménie, Ibrahim- Beg, prince de Konieh, était alors dans des dispositions hostiles vis-à-vis des Égyptiens. S'il avait dû prendre parti dans la guerre de Limisso, c'eût été peut-être pour soutenir les efforts du roi de Chypre. Aussi accueillit-il avec faveur l'ambassade que lui envoya dès les premiers mois de son règne le roi Jean II, fils de Janus, empressé de renouveler la paix, dont le royaume avait plus que jamais besoin.
Un chevalier de la cour de Bourgogne, premier
(1) t Le roy de Cypre qui estoit mort n'avoit pas longtemps (Janus 1398-1432) avoit tousjours eu tresves au grant Karman.» Voyage de Bertrandon de la Brocqiàère, Van 1432. Ms. de la Bibl. Nat., fol. 186, v«.
écuyer-tranchant du duc Philippe le Bon, qui, après avoir visité les saints lieux, revenait résolument par terre de Jérusalem à Dijon, trouva les ambassadeurs chypriotes à Larendah, vers la Toussaint de Tan 1432 (1). Ce fut une occasion inappréciable pour Taventureux voyageur. Il cherchait toujours à voir du nouveau, à connaître les pays, à étudier les mœurs des habitants. Il se mit aussitôt en rapport avec les chevaliers chypriotes, et eut bientôt convenu avec eux, pour l'honneur de monseigneur de Bourgogne, qu'il les accompagnerait à Konieh, résidence d'Ibrahim. L'heureux Bertrandon de la Brocquière put ainsi pénétrer dans ce fameux palais d'Iconium, forteresse effrayante au dehors, séjour fastueux au dedans, que' les sultans seldjoucides et les princes karamans avaient successivement fortifié et embelli. Quoique négligé depuis plusieurs règnes, le palais avait un aspect imposant. Dans l'intérieur étaient de grandes salles, dont les lambris conservent encore aujourd'hui dans tout leur éclat mille arabesques d'azur, de sinople, de pourpre et d'or (2).
*La Brocquière, à la suite des ambassadeurs chypriotes, traversa la haie des gardes et des serviteurs du palais. Il arriva avec eux en la présence d'Ibrahim Beg, « très beau prince de xxxn ans, » qui se tenait assis à la manière orientale au coin d'une salle, vêtu
(1) La Brocquière, ras. cité, fol. 186. Cf. fol. 183, v«.
(2) Voyez les planches coloriées de l'ouvrage de M. Oh . Texier, Description de VAsie Mineure.
d'un drap d'or cramoisi, le coude appuyé sur un carreau de drap d'or et entouré de ses ministres. Le chevalier bourguignon vit les esclaves défiler devant le tapis de Témir avec les six pièces de camelot de Chypre, les draps d'écarlate, les quarante pains de sucre, les deux arbalètes et les autres présents que le roi de Nicosie offrait à son puissant voisin ; « de « quoy le dit seigneur ne fist à peine samblant qu'il « les veist». Il entendit les ambassadeurs dire au prince, en lui remettant une lettre du roi Jean II, « que son père estoit mort et qu'il envoyoit devers « luy pour le visiter et savoir s'il vouUoit entretenir « la paix qui estoit paravant entre son dit père et « luy et leur païs ». Le sultan donna des assurances formelles de son désir de paix. La Brocquière a raconté toutes les particularités de l'ambassade dans la relation encore inédite de son voyage, qui offre, dans un langage digne de Joinville et de Froissart, tant d'observations et de faits curieux (1). Un semblable message fut envoyé sans doute àBroussa,par le conseil du nouveau roi de Chypre, et obtint probablement le même résultat. On ne voit pas que, sous son règne, rien ait troublé la paix existant entre les Ottomans et les Chypriotes depuis le temps d'Anfurat P'. Les Turcs poursuivaient leurs conquêtes en Europe et surveillaient avec inquiétude, en Asie, les progrès des princes karamans, redevenus en quelque sorte les nouveaux sultans d'Iconium,
(1) La Brocquière, fol. 187, vo, à 190.
332 l'île de CflYPRK.
En recherchant Talliance des princes d'Asie Mineure, les successeurs de Janus ne pouvaient avoir d'autre ambition que de prolonger encore quelque temps un état de paix favorable au commerce de leurs sujets avec le continent, et de conserver autant que possible la ville de Gorhigos, où les marchands européens se rendaient toujours. Quant à former une ligue avec les sultans d'Anatolie pour reconquérir Famagouste ou délivrer le royaume du tribut égyptien, le fils de Janus ressemblait trop peu à son père pour y penser, ses chevaliers étaient trop (iffaiblis pour le tenter, et pour offrir au prince karaman une coopération assez effective. La durée même de la paix était toujours incertaine . Le royaume ne pouvait compter sur le respect des traités qu'en ayant, comme les Hospitaliers, une force capable d'en assurer l'exécution. C'est à l'égard des musulmans surtout qu'il est juste de dire que ceux-là seuls de leurs voisins peuvent compter sur la paix, qui sont toujours en mesure de faire la guerre. Depuis la mort de Pierre P', le royaume de Chypre en avait fait souvent la triste expérience ; le règne de Jean II et de ses successeurs se passa dans les périls , les alarmes et les capitulations, par suite de l'affaiblissement de leur état militaire.
En 1444, le seigneur d'Alaïa ou Candelore, redevenu indépendant et assez puissant sans cependant posséder Satalie comme au temps de Pierre II, se crut assez fort pour tenter d'envahir et peut-être de conquérir File de Chypre. Ses préparatifs furent ar-
vGooQle
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rôtés à la nouvelle de l'arrivée dans l'île de secours promptement envoyés de Rhodes. La crainte d'attirer sur lui les armes des chevaliers qui venaient, de battre la flotte égyptienne sous les murs de Rhodes, lui fit même prendre les devants pour obtenir un traité de paix du grand maître (1).
De nouvelles alarmes troublèrent bientôt la cour de Nicosie. Ibrahim Beg, Je grand karaman, réconcilié avec le sultan du Caire et maître de la Petite- Arménie, voulut tenter une descente dans l'île et la soumettre à un tribut, s'il ne la réunissait à ses États (2). Il concentra des troupes et une flottille en face de l'île de Chypre dans la ville d'Anamour (3) qu'il avait fortifiée, en attendant Toccasion de franchir le canal. C'en était fini peut-être dès lors de la royauté jdes Lusignan, et l'île de Chypre passait sous la domination des infidèles, si l'intervention immédiate du grand-maître Jean de Lastic, appuyée par l'armement de quelques galères, n'avait conjuré encore l'orage. A la première nouvelle apportée à Rhodes, au mois d'août 1448, par le chevalier Philippe Mistahel, envoyé chypriote, le grand-maître manda le précepteur de Troyes, frère Vasselin, à Anamour, pour engager le karaman, au nom de Tordre, avec lequel il était en paix, d'arrêter toute agression contre l'île de Chypre, s'il ne voulait avoir
(1) Bosio, lib. VI, tom. II, p. 221, 222. En 1440, les Hospitaliers avaient déjà mis en déroute'Ja flotte égyptienne près de Lango.
(2) Les faits qui suivent sont établis par des documents extraits des archives de Cité La Valette et publiés dans notre Hist., t. III, p. 48-55.
(3) Beaufort a donné une vue d'Anamour, Karamania, p. 203.
à combattre aussitôt les forces entières de THÔpital. L'empressement des médiateurs, l'énergie connue de Jean de Lastic, l'insistance de son* mandataire, l'ascendant que leur donnaient les victoires de Lango et de Rhodes, inspirèrent quelques craintes au prince kararaan. U promit de respecter l'île de Chypre et d'éloigner ses troupes de la côte, ce qu'il fit en effet, mais cet armement, efTectué peut-être par stratagème, ne fut pas perdu pour lui.
Pendant qu'on négociait encore à Anamour avec le précepteur, un corps d'armée, détaché secrètement vers l'ancienne frontière d'Arménie, s'approchait de Gorhigos et, au milieu de novembre 1448, prenait possession de la forte citadelle que les Chypriotes occupaient depuis plus de quatre-vingts ans.
Cette expédition réussit par un coup de fortune, sans effort et sans combat. La garnison négligée et mal payée était tombée dans le découragement. Quelques hommes se mirent en rapport avec Ibrahim, et au jour convenu ouvrirent les portes à ses troupes. U semblait être dans la destinée de Gorhigos de changer ainsi, de siècle en siècle, de domination sans jamais être enlevé de vive force.
Que pouvait le roi de Chypre dans cette conjoncture? Essayer de reprendre le Karak? Toutes les forces du karamàn l'avaient vainement tenté en 1367. Se plaindre du manque de foi d'Ibrahim ? C'étaient les propres sujets de Lusignan qui l'avaient abandonné. Demander l'appui du sultan d'Egypte, obligé
par les traités de défendre son tributaire ? Tel était en effet l'avis du grand-maître ; mais la reddition et roccupation de Gorhigos avaient été projetées à la connaissance et du consentement du sultan. L'ambassadeur que Jean de Lastic envoya immédiatement en Egypte l'apprit en arrivant au Caire, et Abou Saïd Jacmac ne le nia pas dans Tentrevue qu'il accorda au chevalier. Le royaume de Chypre perdait sa dernière colonie, pendant que le roi, retenu à Strovilo par de futiles occupations, oubliait les intérêts de son trône, pendant que les divisions déchiraient la famille royale et la noblesse, pendant que les créances de la république de Gènes s'accumulaient d'année en année, à mesure que le trésor royal s'appauvrissait. Ainsi naissaient les uns des autres les maux qui entraînaient rapidement vers sa fin le royaume et la famille de Lusignan.
Le fils de Janus, prince indolent et incapable, supportait ces humiliations avec indifférence , et abandonnait le gouvernement à la reine. Les seigneurs qui avaient encore quelque chose du sang des anciens chevaliers des Assises, s'étaient retirés dans leurs domaines, fuyant la cour où Hélène Paléologue prodiguait aux Grecs les honneurs réservés jusque-là aux seules familles latines. Il eût été certainement impossible alors de réunir en Chypre une armée de mille chevaliers , et l'île pouvait être d'un moment à l'autre envahie par les Arabes ou par les Turcs, si les Hospitaliers n'eussent veillé pour elle, et si les événements extérieurs n'eussent
3^6 l'iLK de CHYPRE.
porté Fattention des musulmans sur d'autres contrées. En Europe, les Turcs étaient arrêtés par Scanderberg dans les montagnes de l'Albanie ; en Asie, la puissance des karamans leur portait toujours ombrage; quant aux Égyptiens, rendus prudents par leurs récents échecs, ils observaient les traités conclus avec les chevaliers de l'Hôpital.
Le seigneur de Gandelore, que l'on nommait Louphtou Bey, ou Louphtou Beg, menaça pourtant de nouveau l'île de Chypre. Il avait déjà réuni des troupes de débarquement sur ses côtes, quand le grand maître, voyant l'inaction déplorable du roi Jean, renfermé dans le château de Gérines, s'empressa d'envoyer pour sa défense deux galères de guerre, et dépêcha en même temps Bernard de Gariol, commandeur de Montferrand d'Auvergne, pour sommer l'émir d'observer les traités de paix qull avait avec l'Ordre. Toute attaque dirigée sur l'île de Ghypre serait considérée par les chevaliers comme un commencement d'hostilités contre eux-mêmes.
L'approche de Bernard de Villamarina, capitaine général d'Aragon, naviguant alors dans les mers du Levant avec dix galères (1), triompha de l'hésitation de Louphtou Beg. Le 7 septembre 1450, il accepta sous la garantie de l'ordre de Rhodes, un traité de paix et de commerce avec le roi de Ghypre (2). Les contractants promirent de respecter leurs États et de se prévenir des alliances qui pourraient être for-
(1) Voy. Bosio, lib. VI tora. II, p. 237, 238.
(2) Ce traité est imprimé. Bist. de Chypre, t. III, p. 64.
SOUVENIRS lIISTORÏ-tJUES. 337
mées contre eux par leurs ennemis réciproques. Le libre accès et la protection des hommes et des navires fut assuré pour les voyages et le commerce entre Candelore et Tîle de Chypre. Ainsi, dans toutes les phases de leur règne, dans les temps de décadence comme dans la prospérité, les Lusignan mettaient toujours le commerce au premier rang des' intérêts de leur royaume.
Le traité de Candelore est le deraier événement notable que présente l'histoire des relations des Francs de Tîle de Chypre avec les princes d'Asie Mineure. Jean II mourut après avoir donné à l'émir une preuve de son intention de satisfaire au traité, mais de son impuissance à lui venir en aide contre le grand karaman (1).
Les enfants de Jean II absorbés dans l'intérieur du pays par une guerre civile, ne voyant au dehors que l'amitié peu sûre de la république de Venise, bornèrent leurs efforts à reprendre Famagouste et à conserver Nicosie, sans porter leurs vues hors de l'île. S'ils envoyèrent encore quelques ambassades en Asie Mineure, ce fut pour témoigner de leur désir de vivre en paix avec leurs puissants voisins plus redoutables que jamais. Les Turcs, maîtres enfin de Constantinople , maîtres de l'empire de Trébizonde qu'ils avaient conquis, de la Caramanie qu'ils avaient réduite à l'obéissance , menaçaient de nouveau la Morée et l'Egypte, l'île de Rhodes et tous les pays qui entouraient l'île de Chypre.
(1) Cf. Bosio, aan. 1451, lib, VI, t. Il, p. 239.
Quel que fût toutefois Tintérêt des Lusignan d'être oubliés des nouveaux empereurs d'Orient, ils furent obligés de s'unir à la ligue formée contre eux par les puissances chrétiennes. La république de Venise, qui avait jeté son dévolu sur l'île de Chypre pour s'en faire un point d'appui dans ses projets d'alliance avec les sophis de Perse et les descendants des princes karamans, toujours prêts à se révolter (1), les força à combattre avec elle. Les galères chypriotes reparurent sur les côtes de l'Ionie et de la Pamphylie, où le généraUssime Mocénigo renouvela les exploits de Hugues IV et de Pierre I*' (2). Mais ce ne fut plus, comme au temps de ces princes, à la tête des forces chrétiennes que les Chypriotes parcoururent les mers de l'Asie Mineure. C'est à peine si au milieu des événements de cette guerre, qui couvrit de gloire les armes vénitiennes, on distingue leur marine parmi les flottes auxiliaires rangées sous l'étendard de Saint-Marc.
Dans les derniers temps du règne des princes français, l'île de Chypre n'offre plus que le spectacle affligeant d'un pays déchiré par les factions, qui, toutes impuissantes, essayent vainement d'établir un gouvernement indépendant, tandis que les
(1) Voy. sur ces tentatives d'alliance, les relations des ambassadeurs Josaphat Barbaro, Catherine Zeno et Ambroise Contarini, dans le Recueil de Ramusio, t. II, p. 91, 112, 220.
(2) Coriol. Cipico, De Pétri Mocenici gestis, lib. I, p. 8, lib. II, p. 45, in-12 ; Sabellico, Bist. Venet.» Basil. 1670, decad. III, lib. 9, p. 56. Cf. Navagiero, Staria Venez. ^ ap. Muratori, Script, rer. ital., XXIII» col. 1136 ; Benedetto Dei> ap. Pagnini, Délia décima, t. II, p. 267.
Vénitiens, profitant dç leurs dissensions, s'immiscent dans les conseils du roi, occupent les places fortes, sévissent indistinctement contre tous les partis au nom de Jacques le Bâtard qu'ils prétendent défendre, et dont ils s'assurent la succession.
Cependant, au milieu de ces troubles et de ces calamités, le commerce de Chypre se maintenait toujours, non seulement avec les ports voisins d'Asie Mineure, d'Egypte et de Syrie, mais avec les contrées les plus éloignées de la Méditerranée. La Morée, l'Italie, les îles Baléares, la Catalogne, la Provence, le Languedoc recevaient toujours des cargaisons chypriotes. En 1488, deux chevaliers, venant tenter dans l'île un nouveau soulèvement en faveur d'un infant d'Aragon, furent pris à Famagouste sur une barque qui faisait le commerce entre cette ville et la place de Narbonne (1). La fertilité de ses terres et les ressources de son agriculture assurent à l'île de Chypre les éléments d'un commerce d'exportation que le régime turc lui-même ne pourrait anéantir.
(1) Navagiero, Storia Venez., ap. Muratori, t. XXIII, col. 1197.
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Inscriptions du Moyen Age.