Fontanes, La Grèce sauvée^ chant VIII
entre le Pëloponèse, dont elle semble continuer les promontoires méridionaux, et la plage libyenne, qu'elle regarde au sud, voilà bien des avantages, bien des circonstances favorables qui sembleraient avoir dû assurer à la Crète les plus brillantes destinées. Cependant, si l'on y regarde de près, et que Ton jette les yeux sur la carte, on est frappé tout d'abord de la forme allongée de rîle, et des difficultés qu'une telle configuration a dû opposer à l'établissement de l'unité politique. Cette impression devient bien autrement vive et forte chez le voyageur qui, se rendant de Malte en Syrie, longe les rivages crétois pour se couvrir des vents du nord, et surtout chez celui qui met le pied dans l'île, qui en parcourt les campagnes et en gravit les sommets. Il voit courir presque en ligne droite, sur une longueur de trente-cinq lieues environ, la chaîne de montagnes qui forme comme Tépine dorsale de la Crète ; il la voit s'élever et s'abaisser, se relever et redescendre
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encore, enfermer dans ses plis ou serrer entre ses escarpements et la mer de profondes vallées, des plaines étroites qui n'ont pour ainsi dire pas de communication avec le reste du pays, et il ne peut se défendre de penser qu'il y avait bien des chances pour qu'un sol ainsi découpé et fractionné ne réussît pas à échapper au morcellement politique et à toutes les conséquences désastreuses que peut entraîner ce système poussé à l'excès.
Les Hellènes commencèrent de bonne heure à répandre sur les rivages crétois de nombreux groupes de hardis colons, et à peupler de cités achéennes et doriennes les vallées de l'Ida et des Leuca-Ori ou Monts- Blancs. Avant que cette population ne fût devenue trop nombreuse et trop dense, la Crète, dans les plus anciennes traditions que la Grèce ait conservées, nous apparaît réunie sous une domination unique que représente le nom légendaire de Minos, et, grâce à cette réunion, maîtresse de toutes
les mers qui baignent s^ rivages. La thu'^ lassocratie de Mipos, c'est-à-dire la suprématie maritime que la Crète avait conquise pendant cette période toute primitive, était restée célèbre en Grèce : historiens et orateurs y font plus tard de fréquentes allusions à propos de l'empire maritime que fondèrent, au profit d'Athènes, dans le cours du cinquième siècle avant Jésus - Christ, les. Thémistocle, les Aristide, les Cimon, les Périclès. La suite, par malheur, ne répondit pas à ces débuts, qui semblaient pleins de promesses. Tandis que des îles bien moins grandes, et pour qui la nature avait bien moins fait, comme Chios, Rhodes ou Samos, comme Thasos même ou Egine, jetaient à certaines époques un incomparable éclat, la Crète, depuis le commencement des temps historiques jusqu'à nos jours, est rei>tée tout à fait au second plan, et, loin de conserver cette situation prépondérante qu'elle avait occupée un moment, n'a pris qu'une faible part aux
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grandes luttes oii se sont jouées les destinées du monde grec.
Ce n'est pourtant ni les bras ni la richesse qui ont fait défaut à la Crète; elle est connue, dès les âges héroïques, sous le nom de Crète aux cent villes, hecatom-polis j et ce q^e le temps a épargné des ruines de ces nombreuses cités, les imposants débris des grands travaux d^utilité publique qu'elles avaient exécutés pour approprier le sol aux besoins de leur^ habitants et aux exigences de la vie policée, toutes les traces enfin que le sol a conservées de ce passé lointain concourent, avec les témoignages historiques, à prouver que la Crète, pendant tout le cours de l'antiquité, a possédé une population des plus denses, des plus opulentes et des plus actives. Partout s'offrent au voyageur qui explore les côtes de Tîle et qui remoate ses vallées les restes de ports, de citernes profondément creusées dans le roc ou construites à grands frais avec un indestructi-
ble ciment^ d'aqueducs taillés dans la pierre vive et courant au flanc des montagnes ou les perçant de part eîi .part pour amener aux cités des sources éloignées ; devant lui s^ouvrent de vastes carrières, comme celles qui sont connues sous le nom de labyrirt" thede Crète^eià^oh sont sortis touslesmatériaux des édifices de la puissante Gortyne ; de tous côtés enfin se présentent à ses regards les monuments variés d'une industrieuse richesse, armée de tous les arls (jue la Grèce a connus, et commandant en souveraine maîtresse à tout un peuple d'esclaves. Pourquoi donc alors, dans le tableau que nous tracent les histoires générales des fortunes diverses de la race grecque et des différentes formes qu'a successivement revêtues son génie, pourquoi la Crète ne figure-t-elle en quelque sorte que pour mémoire? Pourquoi n'a-t-elle exercé, sur le cours des grands événements qui se sont passés dans son voisinage, qu'une influence si indirecte et si peu sensiblePCest,
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comme la géographie sufBrait à nous le faire pressentir avant même que l'histoire ne vînt confirmer c^s prévisions, c'est que nulle part ailleurs les Grecs n'ont plus docilement obéi à leur goût inné pour Tindépendance municipale; nulle part le système de l'autonomie des cités voisines et rivales n'a été plus rigoureusement appliqué : ni dans le Péîoponèse, ni dans la Grèce centrale ou sur les côtes de l'Asie Mineure un aussi grand nombre de petits États séparés et ennemis ne se sont constitués dans un espace aussi restreint.
La division avait commencé dès le temps d'Homère. « Au milieu de la mer profonde, dit-il, s'élève une terre riante et fertile, l'île de Crète, habitée par des hommes nombreux , population immense qui vit dans quatre-vingt-dix cités, qui parle des langages divers. U y a des- Achéens, des Etéocrétois magnanimes, des Kydoniens, des Doriens à l'aigrette flottante, et des Pélasges de race divine. Parmi les cités, la
plus illustre est Cnosse, où durant neuf ans régna Minos, ami du grand Jupiter*. » Bientôt après rélément dorien prit le dessus, et il imprima aux institutions civiles et politiques des républiques Cretoises, ainsi qu'au dialecte qui s'y parlait, un caractère tout particulier, dont l'originalité avait attiré l'attention des anciens eux-mêmes; mais aucune des trois grandes cités doriennes de l'île, Cnosse, Rydonie et Gortyne, ne réussit, malgré des guerres longues et opiniâtres, à conquérir une suprématie assez marquée pour disposer à son gré des ressources de la Crète entière, et pour en réunir les forces dans une action commune. Les villes de second ordre, comme Aptera, Polyrrhénie, Lampe, Axos, Elyros, Hierapytna, se joignant, selon les circonstances ou le caprice du moment, tantôt à Kydonie, tantôt à Gortyne ou à Cnosse, éternisaient la lutte en empêchant