‹ L'île de CrèteChapitre 15 sur 35 · Odfs., XIX, 11k · texte numérisé non relu

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aucun des partis de remporter une victoire décisive et de s'assurer une durable prépondérance. Egalement infructueux furent les efforts tentés à diverses, reprises pour rattacher les unes aux autres les cités Cretoises par le lien tout moral d'une équitable fédération. Plusieurs fois ébauchée sous le nom de syncrétisme y terme qui, en passant dans notre langue, a reçu une signification toute métaphorique et bien éloignée de son sens primitif, cette ligue ne prit pas de consistance ; elle resta toujours incomplète et fragile, et ne réussit point à donner à la Crète l'unité politique, à la mettre en passe de faire sentir sa puissance sur le continent et dans les îles voisines, et de défendre avec succès son indépendance contre toute agression étrangèrelT

11 eût été difficile qu'il en fût autrement, avec toutes ces étroites et sinueuses vallées qui aboutissent à la mer et ne communiquent entre elles que par des cols élevés ou des gorges faciles à diifen'îre Que Ton con-

struisît, à l'endroit le plus resserre du passage, une de ces grosses tours bâties sans ciment, en blocs énormes soigneusement appareillés, comme on en trouve encore plus d'une, à peine ébréchée parles siècles, au cœur de ces montagnes, une faible garnison suffisait pour fermer les routes qui conduisaient à la cité ; celle-ci, d'ailleurs, était elle-même pourvue de fortes murailles et située sur quelque hauteur d'où l'on voyait au loin venir l'ennemi. Dans ces conditions, la guerre entre États limitrophes pouvait continuer et continuait de génération en génération, sans autre résultat que l'enlèvement de quelques troupeaux et le ravage des plantations d'oliviers situées dans le bas pays, à l'issue des vallées et sur les rivages. Il fallait, pour arriver enfin un succès décisif, quelque insigne perfidie, quelque odieuse trahison, coinm^ celles dont furent victimes les Lyctiens et les Apolloniates; alors la haine, exaspérée jusqu'au délire par de longues années d'hosti-

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litës non interrompues, d'insultes et de défis réciproques, s'emportait à d'horribles cruautés, s'assouvissait en de féroces vengeances, dont le récit fait frémir, tel qu'il s'offre à nous dans quelques pages de Polybe *. Dans ces luttes acharnées, obscures et sanglantes, qui n'avaient point pour mobile et pour excuse, comme les guerres d'Athènes et de Sparte, une noble ambition prête à faire de grandes choses, dans ces compétitions passionnées où la victoire restait ordinairement au parti qui violait le plus effrontément les serments prêtés sur les autels des dieux, tout patriotisme hellénique, tout sentiment élevé s'usa et dis-

1. On trouTera les plus intéressantes de ces pages dans la partie historique de Tétude sur la Crète, qiie* contient le savant et exact ouvrage de M Lacroix sur les Ues de la Crète, Paris, Didot 1853 (Collection de l'Univers), M. Lacroix a donné à Thistoire de ces luttes intestines des anciens Cretois bien plus de développement que nous ne pouvions sunger à le faire dans un livre destiné sui'tout à faire connaître les Cretois modernes, à permettre d'évaluer les chances de succès et d'avenir que présente leur insurrection.

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parut bientôt. Malgré les sollicitations de leurs frères du continent, les Cretois refusèrent de prendre part à la guerre médique et d'aider la Grèce menacée par toutes les forces de l'Asie ; mais, rompus au maniement des armes par l'éducation dorienne et par leurs guerres intestines^ ils prirent, dès la fin du cinquième siècle avant notre ère, l'habitude de se louer, sur toutes les côtes de la Méditerranée, à tous ceux qui pouvaient payer leurs services. En même temps, dès qu'une puissance comme Athènes, ou plus tard la Macédoine et Rome, n'était plus là pour faire la police des mers, de hardis forbans sortaient de tous les ports de la Crète et infestaient la Mer-Égée. Pendant trois siècles, la Crète ne fut guère qu'un repaire de pirates et un nid de mercenaires. Célèbres comme archers et formant une excellente infanterie légère, on trouve partout les Cretois mêlés, pour le compte d'autrui, à toutes les querelles, à toutes les expéditions militaires du temps.

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et toujours prêts à se vendre au plus offrant. A ce métier, les plus habiles, les plus brillants de ces aventuriers arrivèrent parfok en pays étranger à la situation de ministres et de généraux des princes qu'ils servaient : le gros des soldats se contentait de rentrer au pays avec quelques esclaves de prix et une riche part de butin ; mais chez tous ces condottieri, officiers de haut rang ou simples archers, c'était la même absence de moralité, le même mépris cynique de la foi jurée.* Aussi la réputation des Cretois était-elle détestable. La Grèce s'est toujours montrée indulgente pour la ruse heureuse et le mensonge adroit, témoin Pallas, la déesse de la sagesse, qui, dans YOdfsséCy félicite très-sérieusement Ulysse du talent et de Taisance qu'il apporte à mentir ; on était pourtant d'avis, en Grèce même, que les Cretois allaient trop loin et dépassaient toute mesure. Cretois devint synonyme de menteur ; un proverbe populaire ajoutait qu'il est permis d'agir à là cré-

toise, de crétiser quand on a affaire à un Cretois, c'est-à-dire de tromper un trompeur. On connaît aussi le fameux syllogisme, qui des écoles grecques a passé dans tous nos manuels de logique, et dont la majeure est cet aphorisme : tous les Cretois sont des menteurs.

Des hommes qui se souciaient aussi peu de la considération et qui faisaient si bon marché de leur dignité personnelle devaient tenir avant tout à l'argent; les Cretois n'étaient pas, en effet, moins diffamés pour leur avidité que pour leur fourberie. « L'argent, dit Polybe, est en si grande estime auprès d'eux qu'il leur paraît non-seulement nécessaire, mais glorieux d'en posséder. Bref, l'avarice et l'amour de l'or sont si bien établis dans leurs mœurs que seuls dans l'univers les Cretois ne trouvent aucun gain illégitime*. »

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