Polybe, IV
mêla point aux luttes intérieures de l'île, et employa toutes ses forces à se rendre maîtresse du territoire situé entre Tisthme qu'elle fermait et la côte orientale. Elle rencontra là devant elle Ampelos^ Dragmos^ PrsesoSy Itanos^ cités antérieures à l'invasion dorienne, qui devaient leur origine aux populations primitives de la Crète, les Étéocrétois ou vvais Cretois. Vers le second siècle avant notre ère, elle avait réussi à se subordonner toutes ces villes , et la chute de Praesos, que les Hiérapytniens détruisirent après de longs et opiniâtres combats, les laissa sans rivaux dans cette région. Sous la domination romaine, cette ville resta maîtresse de tout ce territoire, et, à en juger d'après les débris de tout genre qui jonchent encore le sol et d'après les inscriptions qui nous sont parvenues, elle jouit d'une grande prospérité. Elle est aujourd'hui représentée, avec une légère altération de son nom antique, par le grand village d'Hierapetra, qui compte plus de
quatre cents maisons entourées d'un mauvais mur d'enceinte. Ce qui est curieux , c'est que Hierapetra occupe en partie l'emplacement de l'ancien port , que les terres entraînées par les eaux ont peu à peu comblé ; on ne peut se défendre d'un certain étonnement en voyant se presser les maisons là où se balançaient autrefois les navires des Hiérapytniens. Tout artificiel , le port formait un vaste bassin circulaire dessiné par deux môles dont on peut retrouver à peu près partout les fondations. On aperçoit et on suit la trice de ces jetées d'abord dans la mer, qui en bat et en recouvre l'extrémité antérieure , puis dans le village même, à travers le mur, les maisous et les églises, dans la plaine enfin, où ils se prolongent bien au delà des dernières habitations, et enclosent un sol bas et marécageux. Les restes de la cité antique se voient à quelque distance en arrière de la bourgade moderne, sur un terrain un peu plus élevé. On reconnaît des quais, un
théâtre, un amphithéâtre même. Ce dernier monument mérite dTtre remarqué. Ce n'est pas que les dimensions en soient considérables : il n'a que soixante pas de diamètre; mais c*est que les amphithéâtres, à en juger du moins par les ruines encore subsistantes, paraissent avoir été rares dans toutes les contrées oîi dominaient le goût et les traditions de la Grèce. Dans toute TAsie Mineure, je n'en connais que deux, ceux de Cyzique et de Pergame. Pour expliquer ici la présence d'un édifice destiné à donner aux Hiérapytniens le spectacle des combats de bêtes et de gladiateurs, spectacle cruel et grossier qiie repoussa toujours le génie grec, il faut supposer que le commerce d'Hierapytna avec l'Italie était assez actif pour y avoir amené un grand nombre de négociants italiens , des chevaliers romains, des affranchis élevés en Occident , qui ne pouvaient se passer des jeux du cirque, qui voulaient entendre rugir des panthères et voir couler du sang.
C'est surtout pour distraire ces étrangers qu'aurait été construit cet amphithéâtre en miniature, qui n'est pas la moitié de celui de Nîmes. Une des richesses de cette cote orientale, ce sont les excellentes éponges que l'on y recueille et qui font l'objet d'un commerce assez actif. Voici la description que donne un voyageur anglais, dans le GlobuSy de cette pêche à laquelle, pour notre part, nous n'avons pas eu l'occasion d'assister :
<c II n'est point de pêclie plus pénible ; l'éponge croît généralement à des profon- ' deurs de 40 brasses, où le pêcheur ne peut atteindre que s'il est fortement chargé etoii l'immense masse d'ejiu pèse sur lui à raison de 75 livres par pouce carré de son corps et lui oppresse la respiration.
« Le pauvre diable de pêcheur se déshabille sur le bord du bateau et s'attache un bloc de marbre du poids d'environ 25 livres ; puis le voilà qui se met à aspirer
longuement et fortement pour se remplir d'air les poumons. Personne ne lui dit un mot , ne le trouble en rien. Le moment venu , il fait le signe de la croix , dit une prière, jette son bloc de marbre dans les flots, saute après lui, et, quand il a atteint le fond , met son marbre sous le bras afin de pouvoir se maintenir sous l'eau , détache les éponges du rocher, et les entasse à la hâte dans un filet qu'il porte suspendu au cou. Il communique avec ses camarades restés en plein air par une corde attachée à son corps ; au premier signe qu'il fait en tirant la corde, on le remonte au plus vite avec son fardeau, car la vie ou la mort du plongeur dépendent souvent de quelques secondes. Enfin, le pauvre homme arrive épuisé à l'air libre et rend l'eau qu'il a avalée. On dit que le seul son de la voix humaine ranime d'une façon merveilleuse le plongeur qui revient du fond des eaux presque privé de toute chaleur animale.
« La Crète orientale compte de cinquante
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à cent bateaux de pêche à Tëponge, montés généralement par sept ou huit plongeurs, dont la vie est des plus misérables ^ tandis que leurs patrons font d'énormes bénéfices. Généralement les premiers sont les débiteurs des derniers et sont tout à leur discrétion. Ce qui renforce les gains des patrons, c'est qu'ils s'entendent très-bien à augmenter, çn versant du sable dans les pores, le poids de l'éponge, qui se vend à la livre.
<r Parmi les dangers qui menacent les plongeurs , il faut mettre en ligne les requins dont la présence interrompt souvent les travaux pendant des journées entières. On a souvent nié qu'il y eût des requins dans la mer Méditerranée, et pourtant les preuves du fait ne sont pas douteuses. Les requins qu'on y rencontre sont même de première grandeur. Pour ne citer que deux faits, on a pris près d'Alexandrie un de ces monstres qui avait la moitié d'un homme dans le corps, et, à
Corfou, on a VU un requin engloutir un soldat anglais. »
Toute cette région du Dicte , sans être mieux boisée que le reste de la Crète, produit en assez grande abondance quelques arbres qui manquent dans les districts de Selino et de Sfakia, comme le pin à pignon et le caroubier. Le caroubier, qui dans toute la province de Candie couvre souvent des étendues de terrain considérables, donne sans culture , à quiconque prend la peine d'en récolter les gousses , un revenu très-avantageux. Sur les pentes des montagnes de Lassiti, le poirier et le pommier, cultivés avec quelque soin dans certains villages, portent des fruits meilleurs que dans le reste de l'île ; enfin , à l'extrémité sud-est de la Crète, on rencontre un bois de dattiers» Ces palmiers, que l'on ne trouverait ainsi réunis dans aucune autre des îles de l'Archipel , se dressant sur un promontoire qui s'avance dans la mer de Libye ,
semblent être ici comme unelointaine avantgarde de la végétation africaine et comme un encouragement et une promesse au navigateur qui double le3 côtes de Tîle pour se diriger vers Alexandrie. Au sixième siècle avant Jésus-Christ , les Doriens de Théra avaient reçu de l'oracle de Delphes Tordre d*envoyer une colonie en Libye; ils cherchèrent partout un pilote qui pût guider leurs navires et leurs émigrants vers ces côtes reculées dont aucun Grec alors ne connaissait la route. Ce fut en Crète qu'ils finirent par trouver un vieux marin que la tempête avaitjeté jadis aux rivages Ubyens; pour obéir aux ordres du dieu , le Cretois entreprit de conduire l'expédition, et il mena les Doriens dans cette contrée fertile, où ils fondèrent la riche et glorieuse Cyrène.
Si l'on excepte les hautes vallées des Monts-Blancs et de l'Ida , la vigne réussit admirablement dans toute l'île de Crète , et, malgré leur négligence et la grossièreté
des procédés qu'ils emploient, musulmans et chrétiens y font encore d'excellent vin, qui rappelle celui de la Sicile. Les Vénitiens , qui apportaient sans doute plus de soin à trier les grappes et à surveiller la fermentation, estimaient fort certains crus des districts voisins de la capitale, et leurs historiens et leurs poètes les vantent souvent sous le nom de malvoisie de Candie, L'olivier est aussi répandu, comme la vigne , à peu près partout. A ces deux exceptions près, chacun des autres arbres dont nous avons signalé l'existence en Crète a son canton , en dehors duquel il ne se rencontre guère. De châtaigniers , nous n'en avons trouvé qu'à Enia-Choria et près de quelques villages des montagnes de Selino. La province de Rhetymo a seule des chênes à vallonée, et les caroubiers ne se montrent nombreux que daris les provinces orientales. Sfakia a les cyprès et différentes espèces de chênesverts, le Dicté le pin à pignon et le palniier. Il ne devait point en être ainsi dans
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l'antiquité; quand Vîle était plus peuplée et mieux cultivée, il ne devait guèrey avoir, pour introduire des différences dans la végétation, que l'orientation et la différence de hauteur : grâce aux accidents du terrain, chaque province devait pouvoir réunir à peu près tous les arbres auxquels convient le chmat de l'île.
Ce que nous avons parcouru et décrit, non sans tristesse, c'est la Crète telle que l'ont faite les hasards du temps et de la dévastation, les ravages de tant d'inVasions barbares et la lente action d'un détestable gouvernement. Le tissu de forêts et de cultures, si riche et si varié, que la main de Dieu et celle de l'homme s'étaient autrefois complu à étendre sur les montagnes et les plaines de la Crète, a été partout, si l'on peut ainsi parler, troué et déchiré en lambeaux. Ici, c'est une couleur qui a disparu, là, c'en est une autre qui s'est évanouie; nulle part on ne retrouve cet harmonieux mélange qui faisait jadis la beauté de
Tensemble. Comme nous le montrerons dans une autre étude^ les habitants de l'île, depuis plusieurs siècles 9 ne songeaient guère au lendemain, parce qu'ils n'ëtaient jamais sûrs d'en jouir; ils ne faisaient donc rien pour réparer ces désastres : là où les châtaigniers avaient échappé à l'incendie et aux ravages de toute espèce, ils mangeaiei\t des châtaignes; là où quelques chênes avaient survécu, ils recueillaient des glands. N'est-ce pas ainsi que dans tout TOrient, l'homme, affaibli et comme rapetissé par un long découragement, obéit [en esclave à la nature, au lieu de lui commander en maître ? Il tend la main à la manière d'un mendiant, pour recevoir d'elle ce qu'en souvenir du passé elle daigne encore lui offrir, comme un dernier hommage aux fortes races d'autrefois qui avaient si vaillamment dompté le sol encore vierge et soumis à leur énergie triomphante sa capricieuse et rebelle fécondité. En Grèce, dans les îles de la mer Egée, en Asie
Mineure, Thomme, c'est un roi détrôné à qui la pitié de ses sujets, depuis longtemps affranchis par une révolte heureuse, sert une pension médiocre el mal payée ; humble et las, s'étant fait un cœur au niveau de sa fortune, il vit de cette aumône et de quelques débris de sa richesse disparue , des miettes tombées de la table somptueuse qu'avaient dressée et oîi s'asseyaient fièrement ses grands ancêtres.