CHAPITRE PREMIER
La Crète jusqu'à la guerre de rindépendance.
Quand on voit sortir des flots de la mer Egée les cotes fuyantes de cette étroite et longue terre qui porte encore son antique nom de Crète, quand, après un premier regard jeté sur Tîle, on en parcourt les ri-
vages et qu'on en remonte les vallées, on est frappé des difficultés qu'opposait ici la configuration même du sol à la formation d'un grand État et à la création d'une véritable unité politique. Si, comme nous avons essayé de le faire, on étudie ensuite l'histoire de la Crète ancienne dans les monuments du passé, ce n'est pas sans un secret plaisir que Ton y trouve une éclatante confirmation de ces involontaires conjectures et de ces rapides impressions du premier moment. Nulle part la race grecque, telle qu'elle se présente à nous dans sa liberté primitive, avant la conquête romaine, ne' se fixa et ne se répandit sur une terre qui favorisât plus dangereusement un de ses instincts les plus chers et les plus profonds ; nulle part elle ne devait pousser et ne poussa plus loin son attachement à l'autonomie de la cité, son goût pour l'isolement municipal; nulle part enfin n'apparaissent plus hautement les périls et les inconvénients de ce système et de cet esprit. Rien ne fait
mieux comprendre que l'histoire de la Crète pourquoi Rome devait, un jour ou l'autre, triompher de la Grèce et l'asservir. Cette belle île n'est pas moins intéressante, si je ne me trompe, à parcourir et à étudier de près pour ceux qui ne sont pas résolus à se renfermer dans les âges classiques et dans ce lointain passé, mais qui aiment assez la Grèce pour s'enquérir de son état présent et pour se préoccuper de son avenir. A ce point de vue aussi, il y a beaucoup à observer dans le caractère, Iqs mœurs et la langue de la population actuelle de la Crète. Dans aucune contrée de l'empire turc, la conquête musulmane et sa puissance oppressive d'une part, — de l'autre cette étrange vitalité et cette force de résistance qu'a partout conservées la race grecque, — n'ont produit, en se mêlant et en se heurtant sans cesse, de plus singuliers phénomènes et des résultats plus curieux. Ce que l'on voudrait exposer ici, ce sont quelques-uns des plus remarquables
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épisodes de cet étemel combat, c'est cet effort de réaction par lequel le vaincu a repris peu à peu Tavantage sur son vainqueur, et a même fini par changer les rôles.
Après que Constantinopie, en 1453, fut tombée au pouvoir des Turcs ottomans^ Mahomet II et ses successeurs s'occupèrent d^ajouter à leurs possessions continentales d'Europe et d'Asie toutes les lies que renferme le bassin oriental de la Méditerranée. A la fin du dix-septième siècle, ils avaient réussi dans cette entreprise; Bhodes avait été enlevée en 1 522 aux chevaliers de Saint- Jean, et Candie avait capitulé en 1669; il ne restait aux Vénitiens que les îles Ioniennes, qui ne furent jamais sérieusement attaquées. Néanmoins, dans presque toutes les îles grecques, la population demeura exclusivement chrétienne. C'est que l'Osmanli, laboureur et cavalier, ami de la plaine et des eaux courantes, ne pouvait guère être tenté de s'établir sur un sol
inëgal et le plus souvent aride, parmi ces âpres rochers où les sources et la verdure sont choses si rares. Les musulmans d'ailleurs ne se sentaient pas en sûreté au milieu de cette mer qui semblait se jouer de leurs grandes et lourdes flottes pour se faire la complice des légères escadrilles vénitiennes et de tous les corsaires chrétiens; à vivre sur ces rivages découverts, on risquait de se voir tout d'un coup surpris, enlevé, chargé de fers, condamné enfin à ramer toute sa vie sur une galère génoise ou maltaise. Dans beaucoup des petites îles, il n'y avait pas un seul Turc, et chaque année, lorsque le càpitan-pacha faisait avec sa flotte le tour de l'Archipel, c'étaient les primats grecs qui allaient le trouver à Paros et lui remettre l'impôt; dans quelques autres, un aga, assisté de quelques soldats albanais, représentait le sultan et était censé maintenir l'ordre, mais ce pauvre fonctionnaire vivait dans des transes perpétuelles. A Thasos, on me ra-
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contait que jadis, quand les vigies signalaient à l'horizon quelque navire suspect, le i>ojrçode (c'est ainsi que Ton appelait dans le nord de l'Archipel ces gouverneurs au petit pied) se hâtait de s'enfuir dans les forêts de pins qui couvrent les montagnes de l'île ; il se cachait au plus épais du fourré jusqu'à ce que tout sujet de crainte eût disparu. Dans quelques îles plus importantes, comme Chypre, Rhodes, Mételin el Chio, un certain nombre de familles musulmanes s'étaient établies dans les villes fermées et sous le canon des forteresses; mais toute la population agricole et commerçante éparse dans les villages de l'intérieur et des côtes était chrétienne. H n'y eut guère que deux îles où les musulmans se hasardèrent à sortir des enceintes crénelées, à se répandre dans les campagnes et à habiter les villages : je veux parler de l'Eubée et de la Crète, de Négrepont et de Candie j comme nous disions, au siècle dernier, en empruntant les dénominations
italiennes. C'est que la Crète et TEubée étaient, par places du moins^ assez bien arrosées, assez fertiles, assez ombragées, pour attirer et retenir les Turcs, ces indolents contemplateurs auxquels il faut des moissons qui ne coûtent pas trop de fatigue, et après le travail, afin de bercer leur rêverie, le frémissement du feuillage et le murmure des eaux. En même temps ces îles étaient assez vastes pour que des musulmans s'y crussent presque aussi en sûreté que sur le continent, pour qu'ils pussent s'y distribuer en groupes nombreux et serrés , toujours prêts à se soutenir les uns les autres et à repousser toute tentative de débarquement.
Dans ces conditions si favorables aux mahométans, tout conspirait à les appeler et à les fixer de bonne heure en Eubée. De ces plaines thessaliennes et béotiennes, où s'étaient répandus en quelques années les premiers conquérants, un pas suffisait pour enjamber le détroit et se trouver dans l'île.
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Aussi y dès que les Yënltieus^ en 1 470 , eurent perdu Négrepont, l'Eubée fut bientôt partagée tout entière, au profit des vainqueurs, en timars ou fiefs militaires. Les Vénitiens tentaient-ils un retour offensif, d'autres ennemis menaçaient- ils Tîle, on n'avait, pour gagner le continent, qu'à traverser le pont de Chalcis ou à se jeter dans une barque et à donner quelques coups de rames; c'est que TEuripe, tant il est resserré, et si calmes sont ses belles eaux bleues, ressemble moins à un bras de mer qu'à un grand fleuve sans courant ou plutôt à courant variable ; a Chalcis, il est moins lai^e que la Seine à Paris.
La situation de la Crète diffère sensiblement de celle de l'Eubée. C'est de toutes les îles grecques la plus éloignée du continent et la plus isolée aussi, celle où des familles turques auraient le plus de peine à se transporter, parce qu'il faut toujours compter, pour faire le trajet, un ou plusieurs jours de mer, et que les Turcs n'ont pas le pied
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ni les goûts du marin; c'était enfin celle où ils se verraient, en cas d'attaque, forces d'attendre le plus longtemps les secours envoyés par leurs frères de terre ferme et où ils seraient exposés à recevoir ces renforts le plus tardivement. Comment s'expliquer alors que les musulmans soient si nombreux en Crète qu'on les y trouve, d'un 'bout à l'autre de l'île, non pas seulement dans les villes, mais dans des villages mêlés aux villages chrétiens, dans les districts de l'intérieur, au cœur même des hautes montagnes? Comment se fait-il qu'en Crète, avant la guerre de l'indépendance, les musulmans aient formé une part bien plus forte de la population totale que dans l'île d'Eubée? Vers les premières années de ce siècle, d'après le témoignage de plusieurs voyageurs, la moitié des habitants de la Crète appartenait à l'islamisme, tout au moins d'apparence et de profession extérieure *. Il y a là une anomalie qui s'ex-
1 « Un voyageur françaîs, Oliyier, qui avait eu çom-
plique par l'histoire de la conquête et de la domination turque, par l'étude de la situation qu'elle faisait aux raïas; mais oii chercher cette histoire et les traits épars de ce tableau ? On se trouve là en présence d'une difficulté sérieuse que rencontre devant lui quiconque veut embrasser d'un regard les destinées de la race grecque, et en suivre jusqu'à nos jours ^ à travers les âges, rindomp table et vivace génie.
Pendant les trois cents ans et plus qui se sont écoulés entre la conquête turque et le réveil de la Grèce, vers la fin du siècle dernier, les chrétiens d'Orient, à proprement parler, n'ont pas d'histoire. N'ayant plus d'existence nationale, soumis à une dure et capricieuse oppression, privés de tout ce qui fait le charme de la vie, tombes d'ailleurs partout dans une profonde igno-
munication des registres servant à la perception du haratchf évaluait en 1795 la population de Pile à 240000 habitants, dont 120000 musulmans enyiron. Je croirais volontiers, d'après d'autres données, cm chiffres un peu exagérés.
rance, ne voulant pas songer au passé, honteux et désespérés du présent, ne s'étant pas repris encore à beaucoup compter sur l'avenir, quels souvenirs auraient-ils eu à confier au papier? quel intérêt eût pré* sente à eux-mêmes ou aux étrangers le monotone récit de leurs misères et de leurs humiliations, des avanies toujours les mêmes que leur prodiguait l'insolent et fantasque orgueil de leurs maîtres ? A peine quelques couvents, quelques églises, comme celles de Janina etde Constantinople, ontils tenu de sèches chroniques où ne se trouvent guère que de longues listes de noms et de dates, la série des higoumènes, des évêques et des patriarches ; quant à des détails sur l'état des personnes et des terres, sur ce que sentaient et pensaient ces foules muettes courbée^ sous le joug, il ne faut rien demander de pareil à ces arides et maigres annales. L'empire turc avait biea ses historiographes officiels , dont quelques-uns paraissent avoir été des hom-
mes d'un vrai mérite, à en juger du moms d'après l'ouvrage de M. de Hammer, tiré presque uniquement des sources orientales; mais ces fiers musulmans daignaient-ils s'inquiéter de la condition de ces gkiaours^ de ces ràias^ qu'ils méprisaient et qu'ils détestaient? Pendant ces trois siècles, les chrétiens, les Grecs particulièrement^ ont vécu et duré néannioins ; ils ont opposé à la conquête une passive, mais infatigable résistance, puisqu'ils ont conservé leur foi, dans beaucoup de localités l'usage de leur langue, partout la mémoire de leur origine, le sentiment de leur nationalité. Il faut bien remplir cette grande lacune de l'histoire, et rattacher au glorieux passé le présent plein d'espérances et de promesses. La tâche est malaisée, et beaucoup d'anneaux en sont rompus et perdus sans retour. Pour en ressaisir et en retrouver quelques-uns, on s'adressera souvent avec succès à la tradition orale, telle que l'ont conservée les chants populaires ou la mé-
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moire fidèle des vieillards, ces vivantes chromques du passé; mais ces souvenirs seront souvent vagues et décousus : c'e^t surtout aux récits des voyageurs européens qu'il faut demander des détails exacts et des renseignements précis* Malgré les pré-* jugés étroits dont quelques-uns se montrent entachés, malgré les préventions que le schisme leur inspirait, la plupart d'entre eux ne peuvent s'empêcher de s'intéresser à ces malheureux qui portent, eux aussi, le titre de chrétiens; ils racontent avec plus ou moins d'émotion et de sympathie ce qu'ont à supporter et à spuffrir ces tristes descendants d'un peuple dont le nom n'avait pas cessé de parler à toutes les imaginations. Il y aura donc à citer sou* vent, pour les temps antérieurs à la guerre de l'indépendance, Belon, Tournefort, Pococke, Olivier, d'autres encore qui ont touché les rivages de la Crète à différentes époques, et leurs témoignages se compléteront par les anecdotes et les récits que
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nous avons recueillis, il y a quelques annéeSy de la bouche des Sëliniotes et des Sfakiotes, assis, par les longs soirs d'automne, autour de leur foyer, où les femmes et les jeunes filles jetaient de grandes brasées de sarments pour enflamer les énormes souches d'plivier, les troncs de châtaignier ou de cyprès.
Bien avant que les Turcs, par la reddition de Candie, en 1669, ne devinssent les maîtres de toute la Crète , les Grecs de Tîle les avaient appelés de leurs vœux, et leur avaient même, en différentes occasions, fait passer d'utiles avis : à plusieurs reprises, ils avaient provoqué et favorisé des tentatives de débarquement par lesquelles les Ottomans tâtaient les forces de Venise et cherchaient à s'assurer du degré de résistance que pourrait leur opposer la république, quand la Porte se résoudrait à un sérieux effort, à une suprême et décisive attaque. C'est que le plus mauvais des maîtres, c'est toujours, on se le figure du
moins^ le maître actuel et présent, c'est que l'esclave, surtout quand il a, comme le Grec, la tête légère et l'imagination vive, se persuade aisément que la npuvelle servitude sera moins dure à porter que l'ancienne : changer de chaînes, cela lui semble un soulagement et une distraction. N'y a-t^il d'ailleurs pas la joie de voir humilié et vaincu l'insolent oppresseur devant qui on a tremblé si longtemps, que l'on n'a pu renverser et châtier soi-même? Il faut dire aussi que la Seigneurie n'avait guère pris à tâche de s'attacher la population grecque : l'administration vénitienne, à nelajugerque d'après les rapports mêmes de ses agents, se montrait sans doute bien plus intelligente et plus habile que ne l'a été depuis celle qui lui a succédé, et qu'il faut bien, faute d'un autre mot, appeler l'administration turque ; mais elle ne ménageait pas mieux les intérêts des Grecs, elle n'était pas plus avare de leurs sueurs et de leur sang, elle ne témoignait pas plus d'égards
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à leurs croyances religieuses*. Sous les Vénitiens, la Crète, le regno di Candia, comme on disait alors, n'était qu'un vaste domaine d'outre-mer exploité pour le compte de la métropole par les magistrats qu'elle y envoyait; la plupart des paysans
1. L^ouvrage capital pour Thistoire de la domination vénitienne en Crète, c'est la Creta sacra de Flaminio Comaro, en latin Cornélius, Venise, 1755, 2 vol. in -4. Ce Cornaro appartenait à une famille dont une branche importante s'était établie en Crète et y avait tenu un rang considérable pendant plusieurs siècles ; un de ces Cornaro candiotes a écrit en grec moderne un poëmc chevaleresque qui, depuis le seizième sièclf , est resté populaire en Orient et a été trèssouvent réimprimé : je veux parler de VErotocritoSy dont l'auteur, Vincent Cornaro, a été proclamé par Coray « l'Homère de la langue vulgaire. 3> — On peut consulter aussi avec fruit les différentes pièces tirées par M. Pashley de la bibliothèque de Saint-Marc, et publiées par lui à la suite de ses Travels in Crète. Il donne de nombreux extraits d'anciennes chroniques manuscrites et de rapports officiels adressés par des provéditeurs vénitiens à la Seigneurie. — On trouvera un curieux tableau de l'jle de Candie au moyen âge dans l'ouvrage intitulé : Urkunden zur àhem HandeUund Staatsfreschichte der Republlk Venedig^ mit beson~ derer Beziehung aufBizanz und die Lemnte, von D"" Tafel uiid D' Thomas, 2 vol. Vienne, 1855-1856.
grecs étaient réduits à la condition de serfs de la glèbe*. Quand l'excès de l'oppression amenait un soulèvement, comme cela arriva en 1283 et en 1363, ces rébellions étaient punies avec une impitoyable rigueur. Venise ne se contentait pas de frapper de mort les chefs de la révolte ; des cantons entiers, dans la province de Sfakia et dans celle de Lassiti> étaient dépeuplés; défense était faite, sous peine de la vie, d'y semer du blé, et ces plateaux, comme nous l'attestent plusieurs contemporains, restaient déserts et stériles pendant près d'un siècle. Jamais enfin les musulmans ne traitèrent les chrétiens avec plus de mépris que les catholiques n'en montraient en toute occasion aux orthodoxes; le clergé grec, le seul que reconnussent les neuf dixièmes des habitants de Tile et dont ils sollicitassent les prières, s'était vu dépouillé de presque tous ses biens au profit du clergé