CHAPITRE II
L^ guerre de l'indépmd^nce et l'épo<|tfe acta^e.
On ne peut entreprendre de retracer ici les événements militaires dont la Crète a été le théâtre pendant ces luttes de Tindépendance, qui ont duré environ neuf ans : ils sont racontés dans toutes les histoires générales de cette guerre, et d'ailleurs n'y aurait-il pas quelque monotonie dans le récit assez peu varié de ces combats oîi le courage déployé de part et
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d'autre éloigne tout résultat décisif, de ces entreprises hardies qui finissent toujours par échouer, faute d'unité dans le commandement, faute aussi d'approvisionnements réguliers et d'artillerie de siège ? En Crète comme dans la Grèce continentale, ce furent les mêmes alternatives de succès et de revers, des débuts brillants qui ne tenaient pas leurs promesses, des coups de main heureux que rendaient stériles l'insuffisance des moyens d'attaque et les rivalités des cEefs chrétiens. Pourtant, en 1823, les musulmans ne tenaient plus la campagne et s'étaient d'un bout à l'autre de l'île renfermés dans les forteresses. L'une d'entre elles, Kissamo-Kasteli, avait capitulé après qu'eurent péri, par la famine et par la peste, presque tous les Turcs qui s'y étaient réfugiés avec leurs familles. Déjà même la garnison de Mégalo- Kastro parlait de se rendre, et les Grecs étaient sur le point de se trouver ainsi maîtres de la plus forte
place de Tîle ; Khania et Retymo auraient sans doute bientôt suivi cet exemple, et la Crète eût été tout entière aux mains des chrétiens. Le sultan semblait hors d'état de continuer la lutte; les Russes le menaçaient sur le Danube, et en Grèce ses armées, mal commandées et mal nourries, harcelées par les klephtes, poursui\'ies par la peste et les fièvres à travers les déserts qu'elles faisaient devant elles et qui les dévoraient, fondaient et disparaissaient Tune après l'autre, comme des boules de neige lancées dans, une fournaise ardente. Les chrétiens n'y gagnèrent rien. IjC Sultan, à bou4 de forces, appela à son aide et se substitua son puissant vassal le pacha d'Egypte. Méhémet-Ali saisit avec empressement l'occasion que lui offrait la fortune d'essayer son armée, d'aguerrir ses officiers et ses soldats, et surtout de se poser, aux yeux de tout l'Orient, en cette heure critique, comme le seul défenseur efficace et le véritable champion de
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rislam. Un lieutenant d'Ibrahim-Pacha débarqua donc en Crète avec une flotte qui portait plusieurs régiments égyptiens, soumis à une discipline sévère et dressés par des instructeurs européens. Les places furent débloquées, et les Sfakiotes rejetés dans les montagnes^ où les suivit une partie de la population de l'île. L'ennemi ne put pénétrer dans la vallée d'Haghia-Roumeli j mais les familles qui s'y étaient réfugiées manquaient de vivres et souffraient de la disette. Beaucoup de Cretois s'expatrièrent, les autres se soumirent. Quelques tentatives faites pour rallumer la guerre en i 825 et 1 826, pendant que les meilleures troupes d'Ibrahim étaient occupées en Morée, n'eurent qu'un succès momentané. La Crète était donc à peu près tranquille quand, malgré les efforts et les sacrifices des chrétiens, malgré la supériorité qu'ils avaient conquise et qu'ils avaient gardée tant que les Turcs avaient été abandonnés à leurs propres forces, le protocole
de Londres du 2 février 1 830 el les traites qui en furent la conséquence laissèrent l'île en dehors du nouveau royaume qu'ils constituaient et la rendirent ainsi à la domination ottomane.
Nulle part plus de sang n'avait coulé, nulle part la lutte n'avait été plus acharnée, plus cruelle, plus implacable qu*en Crète. C'est ce qui me frappait dans les récits auxquels je provoquais mes hôtes ou les paysans que je rencontrais dans les sentiers de la montagne, et qui cheminaient à côté de moi, tout surpris de voir un étranger comprendre leur langue et s'intéresser à leurs ressenliments, à leurs luttes, à leurs souffrances. Dans les villages de la Bhiza, on se souvient d'avoir, en 1821, après que les musulmans eurent été mis en déroute dans le défilé de Krapi, chassé sur les montagnes t comme des chèvres sauvages, » les pauvres fuyards qui s'étaient jetés de côté et d'autre dans les taillis, et qui, ne marchant que la nuit, cher-
chaient à gagner Retymo. Quelques-uns, domptés par la faim et par la soif, plus fortes que la peur, finissaient par entrer dans un village, et, se jetant aux pieds du premier Grec qu'ils rencontraient, lui demandaient la vie et une goutte d'eau. On croira peut-être que la pitié prenait le vainqueur en voyant à ses genoux son ennemi désarmé et à demi mort. C'est mal connaître les Sfakiotes et tout ce qu'avaient amassé de haine et de colère dans le cœur des chrétiens de l'île les atrocités dont ils avaient été les victimes depuis deux siècles. Le chrétien, s'il avait à sa ceinture un pistolet, reculait d'un pas en se dégageant de ces mains tremblantes qui voulaient s'attacher à lui, répondait aux prières par quelque sarcasme, cassait la tête au malheureux, et abandonnait son corps aux vautours *. Quelques jours après la bataille, me racontait-on, un Turc entra vers midi dans un