‹ L'île de CrèteChapitre 32 sur 35 · Pashley, t. II, p · texte numérisé non relu

Pashley, t. II, p

village sfakiote. Il était épuisé de fatigue et de besoin, mais encore armé. C'était vers midi, et tous les hommes étaient aux champs. Les femmes, qui se trouvaient seules à la maison, firent bon accueil au fugitif, parurent touchées de sa misère, lui apportèrent à boire et à manger, et promirent de lui sauver la vie. Reconnaissant et un peu rassuré, il céda au sommeil et s'endormit sur un tapis. Dès qu'elles le virent privé de sentiment et immobile, après lui avoir enlevé doucement ses armes, elles le tuèrent à coups de hache.

Les femmes mêmes, les Grecs ne craignent point de l'avouer, n'étaient pas épargnées. Au moins pendant la première année de la lutte, avant que les deux partis, voyant leurs succès se balancer et la guerre se perpétuer, eussent eu l'idée de prendre des gages et de conserver leurs prisonniers , pour les échanger^ les chrétiens mettaient à mort sur-le-champ toutes les musulmanes qui leur tombaient entre les mains. Chose

206 l'île SB €RirrB

singulière^ eti versant tout ce sang ioÉlo» cent, c'est uû devoir religieux qu'ils prétendaient accomplir I S'ils agissaient ainsi, me répétaient plusieurs d'entre eux, c'é* tait comme autrefois les Israélites, pour épargner des tentations et des chutes aux soldats de la bonne cause'» Il leur semblait commetti^e un moindre péché eti égorgeant de sang-froid leui*8 captives qu'en se laissant séduire par des lèvres et des yeuJc que n'avait point touchés Teali du baptême.

On éprouve une vive surprise^ mêlée de quelque humiliation^ a retrouver ainsi tout près de nous^ dails notre siècle et chez un

1. Les choses s'étaient passées de même qiianc), atl dixième siècle, les troupes byzantines reconquirent là Crète sur les Arabes et en reprirent la Capitale. Il y eut à Candie un massacre général des habitants, sans distmction d'âge ni de sexe, et lepoétc chrétien Theodosius Diaconus^ qui nous raconte ces ëvéneraents, loue l'empereur d'avoir ordonné ce massacre et d'avoir empt*ché ainsi les vainqueurs d'user, à l'égartl des femmes, des droits de la gtlerre. t Autrement, dit^l, l'auguste sacrement du baptême aurait été profané par le contact de filles non baptisées et toute ton armée eût été souillée 4 h

DANS LES T£MPS MODERNES. â07

peuple chrétien^ puissants encore et meurtriers, des préjugés aussi barbares^ tout semblables à ceux qui^ U y ^ pi'ès de deuk mille anS) arrachaient à la gratide âme de Lucrèce ce cri de douloureuse indignation :

ïantuin felligio potùit s'uadere ihalorUin !

Tout odieux et révoltant que nous en paraif^e l'effet^ ils étaient sincère*^ on n'eti saurait douter, ceé étranges scrupules dfe conscience qui firent tant de victimes* Un autre fait^ qu'on nous attesta de divers côtés, prouve encore quelle forte pria© avait le sentiment religieux sur ces vives imaginations dirigées et excitées par un clergé ignoratlt et fàttaliqUè*. QUaild s'ëhgageâ

1* Pashley (t. Il, p. 237) montre combien ces inontagnards crétois sont accessibles à l'enthousiaàme religieux, et jusqu'à quels transports ilè peuvent le pousser. De temps en temps, è Sfakia, les prédications de certains moines, envoyés du mont Âthos oU sortis de quelque coUvetit de l'île, amenaient Ce que l'on a appelé à Genève un réveil; les âmes les plue éti-

208 ^ L ILB DB CRETE

la guerre sainte^ la plupart des chrétiens firent vœu de ne point approcher de leurs femmes que la lutte ne fût terminée, que les Turcs ne fussent chassés de Tile. Par ce sacrifice, par cette renonciation volontaire à des droits qu'ils tenaient de la main même du prêtre, ils pensaient se rendre propice le Dieu des armées et l'intéresser davantage à combattre pour eux.

Presque tous tinrent leur serment, assuret-on, pendant les quelques mois d'été et d'automne que dura la première campagne. L'hiver vint sans que des résultats décisifs eussent été atteints ; alors seulement, quand

durcies s^attendrissaient ; les ennemis les plus acharnés se réconciliaient ; les plus détenninés brigands restituaient le bien volé ; tout le monde pleurait et s'embrassait. Ces bonnes impressions, assure-t-on, duraient pendant quelque temps ; à la suite du dernier mouvement de cette nature dont on ait conservé le souvenir, mouvement qui datait de 1812, il régna dans le pays, pendant plusieurs années et jusqu'au commencement de la guerre, un ordre inaccoutumé ; les querelles suivies de meurtre furent moins fréquentes que par le passé.

il fut bien certain que les hostilités se prolongeraient et dureraient peut-être encore des années, Sfakiotes et Séliniotes, ramenés et retenus à leurs villages par le mauvais temps, oublièrent lun après l'autre leur résolution ; mais aussi longtemps que les Grecs restèrent fidèles à leur vœu, la contrainte qu'ils s'imposaient, venant s'ajouter à cette soif de vengeance qui les dévorait, ne dut pas peu contribuer à passionner la lutte dès le début, à la rendre plus meurtrière et plus implacable qu'elle ne l'était ailleurs. Exaltés par l'abstinence . même, fermant leur âme à toute tendresse, transportés par la voix de leurs prêtres, qui eux aussi avaient pris le fusil et marchaient au premier rsyig, ces farouches croisés n^étaient point apaisés et désarmés par la victoire ; pour calmer la fièvre de leur sang et détendre leurs nerfs surexcités, il leur fallait, après les émotions du combat le délire et les emportements du massacre \ .

Page 1