J'ai eu l'occasion d'observer chez les brigands de
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Dans les récits que me faisaient volontiers de ces coups de main et de ces rencontres tant d^acteurs survivants , je remarquai bien des traits d'un caractère tout antique et qui, sous leur forme originale et naïve, me rappelaient à chaque instant Homère et Hérodote, la guerre de Troie et la guerre médique. C'était, dana un chant qu'a
]a Roumélie des croyances analogues à celles qai aviiient inspiré aux Sfakiotes leva vœu d'fibsUnence. J'étais en Grèce en 1855 et 1856, quand le brig£|ndaçe prit, à la suite des insurrections nianquées d'Épire et de Thessalie, un tel développement que la France et TÂngleterre songèrent iw moment à se substituer au gouvernement grec et à occuper tout le royaume. Il n'était pas d*atfocités devant lesquelles reculassent Dayelis et sa bande ; mais il était à pç u près saus ei^einple qu'ils abusassent des jeuqes filles et des femmes qui tombaient entre leurs mains. Si on refusait de les racheter au prix qu'avait fixé le chef, les misérables les faisaient périr quelquefois dans d'affreux tourm0ntS| mais jamais ils ne les déshonoraient. Ils étaient convaincus, me disaient les soldais chargés de les poursuivre et dont quelques-uns ^yaiçpt fait jadis 1^ ^léme métier, que tout brigand qui aurait fait violepce à une femme serait infailliblement tué à la première rencontre, Lps exemples, assurait-qn, pe mapqu^ieul p9f pour prouver que ce n'était point là une superstition vaine, et que le châtiment suivait de près la faute.
transcrit et traduit Pashley (t. II, p. i35^ 145), un cheval de bataille qui prévoit la mort de son maître, et qui pleure en le* portant à son dernier combat, comme pleu^ rent sur Patrocle gisant dans la poussière les coursiers d'Achile {Iliade^ XVII, 435).
C'était, par exemple, la manière dont on parlait des chefs, les qualités par lesquelles ils se recommandaient, et dont le souvenir est resté vivant dans la tradition populaire. L'un se faisait reconnaître de loin à sa haute stature et dépassait de toute la tête ceux qui combattaient sous ses ordres ; tel autre, chasseur renommé, était plus rapide à la course que tous les montagnards de Sfakia, et la chanson célébrait l'agilité de ce nouvel Achille aux pieds légers; un troisième se distinguait par la sonorité de sa voix claire et perçante, qui retentissait au loin dans la montagne pour presser la marche des traînards, et qui, sur le champ de bataille, dominait le bruit de la mousqueterie. Ainsi, devant Troie, « Stentor,
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au grand cœur et à la voix d'airain, criait à lui seul aussi haut que cinquante hommes Yéunis. » Dans ces luttes quotidiennes entre gens qui se connaissaient tous et parlaient la même langue, entre habitants du même district et souvent du même village, se croisaient, quand on se retrouvait en présence les armes à la main, des apostrophes et des défis semblables à ceux qu'échangent les héros d'Homère. C'est, le jour où il devait tomber frappé par une balle chrétienne, un chef musulman, Ali-Ghleniedi, qui, voyant les Grecs s'enfuir devant lui,ks interpelle ainsi : « Arrêtez- vous donc ! Lâches, où fuyez-vous ? Arrêtez- vous, que je vous montre comment combattent les hommes de cœur ! » C'est le capitaine grec Anagnostis qui lui répond, en termes que la tradition a conservés parce qu'ils contenaient, comme les dernières paroles de Patrocle mourant, une prédiction bientôt réalisée: «Tu es sorti aujourd'hui, Ali-Aga, pour combattre ; j'espère pourtant de Dieu
qu'il ne te laissera pas rentrer chez toi, que ta mère ne. te reverra point vivant, et que le jour d'aujourd'hui sera ton dernier jour \ »
Un autre chef chrétien, Antoine Melidoni, avait, dans la première année de la guerre, fait de tels prodiges d'énergie et d'activité que le pacha de Megalo-Kastro, émerveillé de tant de valeur et de succès, sollicita de Melidoni la permission de le voir. « Dans quelques jours, répondit le Cretois comme aurait pu le faire un Spartiate du vieux temps , tu seras prisonnier dans ma tente, et tu auras le loisir de me contempler. » Ce ne fut pas une vaine bravade ; bientôt après le pacha devint captif des Grecs. Les ei^ploits de Melidoni lui portèrent malheur ; il périt avant la fin de cette première année, victime de la jalousie que ses triomphes avaient inspirée au farouche capitaine Roussos, le chef des
1. La chanson de Ghlemedi a été transcrite par Pashley (t. I, p. 110).
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Sfakiotes. Antoine Melidoni était d'un village situé au pied du mont Ida. Après avoir essayé vainement de se défaire de son rival en l'envoyant combattre des forces trèssupérieures^ Roussos^ furieux de le voir grandir dans l'opinion des chrétiens à chaque nouvelle rencontre, convia le monta^ gnard à un festin ; œlui-ci accepta sans défiance4 Insulté par le chef sfakiote, accusé d'ambition et de sourdes menées, Melidoni se justifia en quelques paroles pleines de noblesse adressées aux soldats, et se retira au milieu des acclamations des Sfakiotes eux'-mêmes^ qui lui promettaient solennellement de combattre et de mourir pour lui» La colère et la haine deRoussos, abandonné des siens, ne connui*ent plus de bornes 5 il feignit de vouloir une réconci- Hation, et dans l'entrevue il fendit la tête à Melidoni» Ne reconnaît- on pas là ces violentés jalousies, ces vanités passionnées qui éclatèrent sur la flotte et dans l'armée des Grecs avant les batailles de Salamine et de
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Platée, et qui faillirent si souvent rompre le concert et livrer la Grèce à Tennemi?
Un trait curieux, propre, si je ne me trompe> à la Crète, et qu'on ne retrouve* rait point sur le continent grec, ce fut le rôle que jouèrent dans la guerre de Tindépendance certaines familles converties en apparence, depuis la conquête, au mabotnétisme, mais restées en secret fidèles de cœur et de pensée à la religion de leurs pères. Aussitôt que parut se présenter l'occasion longtemps attendue d'abattre le croissant et d'affranchir la Crète, elles s'empressèrent d'abjurer une dissimulation qui Jeur pesait, de revenir publiquement au christianisme, et de verser leur sang pour cette foi qu'elles se reprochaient d'avoir pu renier un moment même du bout des lèvres. La plus célèbre de ces famille» dans le souvenir et la reconnaissance des Cretois, c'est celle des Rurmulides, maintenant dépouillée et presque détruite. C'était une riche et vieille maison de no-
bles ou à'archonteSj comme on dit dans les îles, qui avait sa demeure patrimoniale à Kusé, dans la fertile plaine de la Messara, dont elle possédait la plus grande partie. Les chefs du clan, peu de temps après la prise de Candie, avaient feint d'embrasser Tislamisme ; mais en cachelte ils continuèrent à baptiser leurs enfants et à leur donner des noms chrétiens. Quand les rites du baptême avaient été mystérieusement accomplis par quelque prêtre dévoué à la famille, Tenfant était circoncis par riman, et recevait un nom musulman, Ibrahim, Hussein ou quelque autre, le seul par lequel il fût connu et qu'il portât publiquement. Cette opulente famille, tout le monde l'atteste, ne manquait jamais d'employer le crédit dont elle jouissait auprès du pacha et l'influence qu'elle exerçait dans le district à protéger, du mieux qu'elle pouvait, les pauvres raîas, et à les défendre contre les vexations et les avanies qui les menaçaient sans cesse. Parfois
cependant l'inquiétude prenait les Kurmu lides, lorsqu'ils songeaient à l'autre vie et au châtiment qui les y attendait peut-être en retour de leur apparente apostasie*.
Sous l'empire de ces craintes, un d'entre eux se décida, vers le commencement du siècle, à faire un pèlerinage au Saint Sépulcre, et à demander au patriarche si un chrétien sincère, qui professait extérieurement l'islamisme, avait quelque chance d'être sauvé. Le patriarche répondit sans hésitation qu'un chrétien qui cachait sa foi et qui rendait "de publics hommages au faux prophète des infidèles devait renoncer à tout espoir de salut. Sur cette réponse, le vieillard prit aussitôt sa résolu-
1. C'est le voyageur anglais que nous avons déjà si souTcnt cité, M. Pashley, qui a recueilli la plupart de ces détails ; il les tenait de celui qui, après la guerre, était resté le chef de la famille, lannis Kurniulis, qu'il connut en 1833, exilé àNauplie. Ce personnage, dont le nom se trouve aussi dans les chansons populaires de la Crète, s'appelait avant la révolution Ibrahim-Aga (t. I, p. 105.).
tion, qu'à son retour ilflt adopter à la plus grande partie des membres de sa famille. Trente Kurmulldes résolurent d'aller trouver le pacha à Megalo-Kastro, pour déclarer devant lui qu'ils étaient chrétiens^ et pour subir la mort ignominieuse qui ne pourrait manquer de suivre cet aveu.
Quand ils furent entrés en ville, par respect pour Tarchevêque, ils se présentèrent cheB lui avant de se montrer au pacha, et lui firent part de leurs intentions. Le métropolitain, on le comprendra aisément, ne vit pas la chose sous le même jour que le patriarche de Jérusalem, et combattit vivement leur projet. Il n'eut pas de peine à leur prouver que ce n'était pas eux seulement qu'ilscondamnaient ainsi au martyre, et que leur mort entraînerait fatalement celle de beaucoup d'autres chrétiens qui n*étaient nullement préparés à ces extrémités. On sévirait contre tous les prêtre» qui avaient consenti à les marier et à baptiser leurs enfants, contre les éyêques qui,
à différentes époques, avaient accordé les dispenses nécessaires pour la célébration de pareils mariages 5 les soupçons s'égareraient même sur beaucoup de personnes qui n'étaient point dans le secret, et la démarche des Kurmulides aurait pour conséquence inévitable de faire couler des flots de sang chrétien. Ij'archevêque termina en les assurant que sa pensée différait complètement de celle du patriarche ; il ne doutait point^ leur dit-il à plusieurs reprises^ qu*ils ne pussent aller au ciel après s'être extérieurement conformés, dans leur vie et dans leur mort, aux exigences de la loi musulmane. — Ce ne fut pas sans peine qu'ils se laissèrent convaincre, et qu'ils se décidèrent à quitter la ville sans avoir fait au pacha la déclaration projetée.
Un des membres les plus remarquables de cette famille fut Hussein-Aga, qui s'était déjà signalé avant la révolution par le rôle brillant qu'il avait joué dans plusieurs des guerres oîi la Porte se trouva engagée vers
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le commencement du siècle. Dans la première période de Finsurrection, il se distingua sous son nom chrétien de capitaine Michali Kurmulis. C'était Yarchegos où chef grec de toute la province de Megalo- Kastro, et il mourut à Hydra en 1 824. Sa place fut prise par son fils, Riswan-Aga, redevenu le capitaine Démétrios, qui fut tué à Athènes. Son frère, Mustapha- Aga (le capitaine Manolis^, succomba un peu plus tard à Mokho en Crète. De soixantequatre hommes que comptait la famille en 1 821 , deux seulement ont survécu à cette lutte meurtrière. On raconte qu'en 1824 trois Kurmulides furent exécutés sous les murs de Retymo par l'ordre du général turc Mustafa-Bey. On leur avait offert de racheter par l'apostasie leur propre vie et la liberté de leurs femmes et de leurs enfants, faits prisonniers en même temps qu'eux ; mais, devant le pacha comme sur le lieu même du supplice et sous le tranchant du glaive, ils avaient rejeté cette of-
fre avec indignation. Pendant trois nuits après Texécution, Tévêque de Retymo se rendit au lieu où ils avaient été frappés et où leurs restes gisaient encore abandonnés sans sépulture; chaque fois il vit une flamme, sans doute allumée par Dieu même, descendre et se poser, brillante auréole, sur les corps des saints martyrs. Instruits de ce miracle, les chrétiens enlevèrent et se partagèrent comme des reliques les vêtements ensanglantés des trois victimes. De précieux avantages étaient attachés à la possession de ces dépouilles enviées ; tombait-on malade, ou n'avait qu'à faire brûler dans sa chambre, auprès de son lit, une parcelle de ces tissus sacrés, et l'on revenait aussitôt à la santé.
On le voit, dans cette lutte inégale et opiniâtre que les chrétiens soutinrent pendant plusieurs années contre un ennemi supérieur en nombre et «{ui se renouvelait sans cesse, ce fut pour eux un efficace et puissant soutien que cet enthousiasme religieux,
d ^autant plus ardent qu'il discutait et qu'il raisonnait moins. C'était encore une force que ces superstitions mêmes dont la naïveté nous fait presque sourire : elles donnaient à ceux qui combattaient et qui mou-» raient pour la foi la ferme assurance que le Dieu qu'ils invoquaient les entendait et ne les abandonnerait point; elles leur montraient, dans ces vertus miraculeuses et salutaires conférées au dernier vêtement des martyrs, un signe visible de la protection divine, un gage certain d'une prochaine el triomphante délivrance.
A ce sentiment de chrétienne confiance venait s'en ajouter un autre qui se confondait presque avec lui : en dépit de tant de siècles d'oppression et de misère, le Grec n'avait jamais cessé d'avoir foi en l'avenir de sa race, et d'espérer secrètement qu'un jour ou l'autre sonnerait pour lui l'heure de la résurrection et des revanches. Les événements de la guerre, par quelque douloureuse décep-
lion qu'elle se fût terminée, avaient pourtant, dans Tensemble, été de nature à relever le moral des Grecs crétois, à leur donner conscience de leur force, à leur faire biçn augurer du lendemain. Poursuivie des deux parts avec un acharnement farouche dont nous avons essayé de donner une idée, cette guerre de neuf ans laissait rîle ruinée, appauvrie, dépeuplée*; la peste, l'incendie, le trafic des marchands
1. En 1834, M. PasWey ne trouvait encore dans le village de Vlithias, à Selino, qu'un seul homme ; toutes les autres maisons n'étaient plus habitées que par des veuves. On lui cita un village de la province de Lassitbi où il n'y avait plus absolument que dés veuves (t. II, p. 121). L'f^spect que lui offrent la plupart des villages qu'il parcourt lui rappelle la description que fait Démosthènes de la Phocide, tel qu'il la vit après la guerre sacrée : «c II nous fallut bien, dit l'orateur, voir tout cela, des maisons rasées au niveau du sol, des murs renversés, le pays vide d'hommes dans la force de Fâge, et n'ayant d'autres habitants que quelques pauvres femmes et quelques enfants en bas âge. » M, Fabreguettes, consul de France à La Canée, d^ns une note inséi^e ver» h. même époque aii Bulhtin de la Société d^ Géographie^ donne sur cette dépopulation des détails aussi navrants.
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d'esclaves, avaient aidé le glaive à vider cités et villages et à enlever les bras à la culture. D'immenses étendues de terre, couvertes jadis de riches moissons, restaient en tViche. Là où s'offraient autrefois à l'admiration du voyageur de belles plantations d'oliviers, on ne voyait plus que des troncs noircis par la flamme, qu'un sol jonché de cendres et de rameaux flétris. H semblait que le plus impitoyable de tous les fléaux, la famine, dût se charger de perpétuer les maux de la guerre et d'enlever à l'île le peu d'habitants qui lui restaient. Le voyageur français OHvier, en 1795, évaluait la population de l'île, d'après des renseignements qui paraissent dignes deconfiance , à 240 000 âmes, à peu près égaïement partagées entre les deux rehgions.
En 1834, au contraire, M. Pashley, s'appuyant sur une sorte d'enquête instituée et poursuivie par lui avec un soin minutieux pendant son séjour dans Tile,* y trouvait environ 1 29 000 habitants; sur
ce nombre, 40 000 au plus étaient musulmans.
Ainsi, malgré tout ce qu'avaient enduré les chrétiens, la proportion numérique était changée à leur avantage, et, au terme de cette lutte d'où ils semblaient sortir vaincus^ ils formaient les deux tiers de la population totale de la Crète. C'est que, tenant la campagne, ils avaient après tout moins souffert que les musulmans, enfermés dans les places, où les maladies et la disette avaient fait d'affreux ravages. C'est surtout que, plus sobres, plus actifs, plus laborieux, plus âpres à l'épargne, plus fidèles au vœu du mariage, ils étaient bien plus capables de réparer leurs pertes, de remplacer en peu de temps les générations détruites par la guerre, et de réveiller au sein de la terre sa fécondité endormie. Ils* avaient d'ailleurs bon courage ; ils étaient fiers d'eux-mêmes, et les victoires de la veille leur répondaient des progrès du lendemain : tant que l'île avait été livrée
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à elle-même et que les Grecs crëlois n'avaient eu en face d'eux, coitime en un champ clos, que les Turcs indigènes, les Grecs n'avaient-ils pas pris sur leurs adversaires une supériorité marquée ? N'avait-il pas fallu, pour reconquérir l'île déjà presque affranchie de ses oppresseurs, que le pacha d'Egypte, dont la puissance était alors irrésistible, intervînt avec uw armée nombreuse et disciplinée ? L'Europe avait bien paru abandonner la Crète, élt avait pu même la remettre aux mains de lu Porte; mais ce n'avait pas été sans stipuler en sa fiiveur certaines conditions qu'elle tiendrait sans doute à faire observer. On n^était plus au temps où le pacha de là Canée faisait impunément, commeen \ 765, abattre et fouler aux pieds le pavillon d'une grande nation européenne, pendant que le consul lui-même était traîné devant lui et traité par son ordre avec le dernier mépris * . Tout était bien changé : de brillantes