CHAPITRE IV
FLÀINBt M fÀlf lUmCOS BT N LOS GWIfli.
.il '.i.r- /f. :
A SON EXCEIXÉNCÈ • lE MARQVIS D'ARCOS.
SOMMAIRE
Trajet par terre et par mer. •— Les chevaux du pays: — Un ami terrible et un ami blesgé. — « Afaîma et Soleil. — Lutte entre les deux bètes. -<- L'amble et le trot. — De la Havane à San Marcos. — - Souffrances. -— Description de la plaine de San*Mareoft. -— L'Ancien et le Nouveau-Monde. — La Mathilde. — Crépuscule. •— Triomphe. •—Le Mayoral. »— Nous sommes pris pour des lyigandjk — - Pouitpioi. -— La salle de billard. — Une nuit terrible. — Vengeance. «^ L'aube. — Goup-d'œil rapide sur les propriétés de Cuba, comparées à celles des autres colonies. — Ce que l'auteur en conclut pour la liberté de commerce réclamée par les Antilles françaises.— Plaine de los Guines. — Gs^alina. .— Quelques mots sur les oiseaux aquatiques de l'Ile de Cuba. — « Tout chemin mène à Rome. — Un Parisien sur la route de Matanzas. — - Rencontre imprévue. *— Souvenirs.
Quitter la Havane sans visiter la ville de Matanzas^ derrière le cap de Sabanilla, et les deux plaines si renommées de San Marcos et de los Guines, c'est se priver d'un vrai plaisir. Rien n'est plus facile à exécuter que celte excursion; on peut se rendre à Matanzas par terre ou par mer, au choix. Dans le premier cas, le trajet est plus court, mais plus pénible^ à cause du mauvais état des routes; en prenant la mer, on est facilement transporté en six heures par d*excellents bateaux à vapeur qui font un service régulier entre les deux villes. Néanmoins je choisis le cheval ; c'était le seul moyen de visiter, en même temps, mais à l'aide d un effroyable détour, les plaines ()ç San-j^arcos et de los Guines.
Pour voyager sur tous les points de l'Ile, on trouve d'excellents chevaux du pays, qui, aux avantages inappréciables d'un pied sûr et d'une force peu commune sous une frêle apparence^ joignent une allure fort agréable : ils vont tous l'amble, ce qui permet de faire quinze à vingt lieues par jour sans trop de fatigue pour l'homme et pour la bête. Malheur donc à Tétranger qui» se laissant prévenir par l'extérieur plus que modeste de ces chétifs bucéphales, les dédaignerait pour enfourcher de préférence quelque noble animal, car, non seulement, il serait éreinté après , quelques heures de marche, par des chemins pleins de boue et de pierres , mais il subirait aussi la honte de se voir dépasser et distancer même par tout ce que la nature a produit de plus disgracieux dans la race chevaline. J'en parle encore avec une certaine émotion, parce que c'est ce qui m'est arrivé. Et pourtant, prévenu à temps, je m'étais procuré un cheval de louage qui réunissait k lui seul toutes les conditions de laideur et de bonté voulues; mais, hélas ! le ciel en avait décidé autrement. ' *.
La veîUe de mon départ,' et comme je faisais ma valise, je vis entrer dans ma chambre le colonel de cavalerie don Jacoppo de la Pèzuclà. j'avais été assez heureux pour entretenir leà ré-
làtiôhs d'amitié les plus agréables , duràiit mm séjour à la Havane, avec ce brillant officier, qui y commandait alors Tétat-major du capitainegénéral Vâldès. Donc, si sa visité n'avait rien qui dût nîe surprendre, je fus, d'un autre côjé, irès-étonné deTair dé bouderie avec lequel il m'aborda. Dès qu'il eut ouvert la bouche, lé inystère fût expliqué. II avait appris, par uô mot laissé à son hôtël, ma résolution dé faire à cheval l'excursion projetée, et sa susceptibilité d'hidalgo avait été blessée de ce que je m'étais adressé à tout autre qu'à lui pour avoir une monture; je lui expliquai en riant qu'il né fallait pas des chevaux de paradé pour une pareille course, mais bien plutôt Une modeste rossé habituée aux affreux sentiers qu'on décore à Cuba du nom pompeux de routes royales. Mais lui, souriant de pitié et encore d'indignation à Tidéè inadmissible que j'allais monter un cheval du pays, ne voulut jamais consentir à me laisser commettre une aussi méchante action. Je fus donc obligé d'accepter bon gré mal gré, une superbe cavale àndalouse portant avec lé nofn arabe d'Afaïma, queue soyeuse et narines âù vent.
Et encore, si j'avais dû voyager seul, j^aurais alors pu mettre à faire la route le temps que éivaW où cheval aurait fèulu. Mais nn nréde-
cin français de mes amis» le docteur Vergue, s'était offert pour m 'accompagner, non sans m'avoir suffisamment engagé à me procurer une bête du pays; quant à lui, il s*était provisionné d'une espèce d^animal indéterminé, moitié mulet, moitié cheval» horrible à voir, mais admirable à monter, avec lequel il avait affronté une partie des routes de l'intérieur. En me voyant sur Afaïma caracolant et bondissant autour de Soleil, qui, l'oreille basse et le cou tendu, regardait stupidement avec l'impassibilité du marbre, le docteur sourit, et moi je tremblai. ..
— Vous n'avez point voulu m'écouter, me dit-il^ en faisant tourner bride à Soleil.
— Hélas 1 docteur, ce n'est pas ma faute, répondis-je d'un air piteux.
Et au mouvement que fit le docteur pour mettre son cheval en route, Âfaïma partit comme la foudre. Je dois l'avouer, de la Havane à Bejucal où nous nous arrêtâmes pour déjeûner, j'eus un avantage marqué sur le pauvre Soleil, complètement éclipsé... Mais, à partir de cettç dernière ville , les choses changèrent avec la route j Soleil qui paraissait trèsréglé dans ses habitudes avait adopté, depuis la Havane, un pas régulier, l'amble, qui lui avait donné le désavantage en plat pays, mais qu'il semblait ne plus vouloir quitter même
dans les chemins creux que nous ne tardantes pas à rencontrer. C^était chose merveilleuse de voir aller cet animal si chétif et si laid, allongeant régulièrement ses pattes d'un seul trait et le reste du corps parfaitement immobile. Abstraction faite des formes et du nombre des balanciers , Soleil me semblait une pendule surmontée de la tête d'Hîppocrate , et ne s'arrêtant pas, même placé sur un plan incliné. Je ne tardai pas à craindre sérieusement de ne pouvoir le suivre dans des chemins non prévus pour une bête aussi vigoureuse que Tétait Afaïma. La suite me démontra que mes appréhensions n'étaient point chimériques. Le docteur, blessé sans doute de ce que j'avais dédaigné son avis , allait un train d'enfer, sous une allure des plus douces ; tandis que pour ne pas être distancé, j'étais obligé de mettre Afaïma au grand trot par une boue où elle s'enfonçait jusqu'au poitrail. Après neuf heures de cette Course, elle était rendue. Les oreilles tremblantes , les narines enflées , la bouche écuraeuse , le noble animal piaffait et hennissait de rage de ne pouvoir plus avancer sans effort, tandis que le docteur tout frais encore, retenait pour m'attenare son infatigable et hideuse haridelle. Quant à moi, collé à ma selle comme à un instrument de supplice, je ne sentais plus mes membres.
Aussip c'est à peine si je remarquai, d^us Ja^^ détresse, toutes ces délicieuses caféyères, tputes ces charmantes petites villes qui, commQ uu double collier déûlé sur la route, ornent les deux bords du chemin qui mène à San Marços. Courbaturé, déchiré, brisé, je n'avais mênae plus la Torcede demander grâce, lorsque je vous aperçus, plaine de San Marcos ; ah 1 il ne fallut, rien moins que votre aspect enchanteur pour me faire oublier mes douleurs ridicules , mais doublement cruelles!
Un seul des cheveux du voyageur qui écrit ces lignes n'a blanchi encore sur son front. De^ puis qu'il a ouvert les yeux aux inerveilbusesi splendeurs de la lumière équatoriale, elle n'a pas encore doré vingt-trois fois l'orange de THespéride qui le vit naitre, et pourtant, il a vu bien des contrées. Il croyait, il y a un moment encore, avoir glané quelques images dans cette nature vierge naguère, où son premier mailrei, le vieil ami de Chactas, en moissonna des gert)e^ si éblouissantes, que toute couronne poétique de cet âge est formée de quelqu'un des reflets qui s'en échappèrent, et que Poésie, dontle diadênid n'avait encore que deux rayons souverains^ Homère et Dante, a pu, après trois mille ans^ compléter son rayonnant triangle. A la vue de San Marcos, Tauteur a reconnu toute la paa*
vreté de sa palette. Et si cepandant il essaie de faire au lecteur la peinture de ce jîeu, il le prie de voir là non une vanité de jeune homme, mais le bon vouloir d'un écrivain qui désire rendre aussi complet que possible le sujet qu'il traite. Il remplit là, à son avis, un devoir d'exploratetir qui raconte ce qu'il voit, comme il peut, dç bonne foi, au risque même de tomber dans des banalités. La difficulté, la plus grande qu'il éprouve, c'est de faire saisir au lecteur le caractère typique de cette plaine de vingt-cinq lieues earrées. Il lui peindra bien ce vaste espace couvert de l'étemelle verdure des caûers et des bananiers ; ces palmistes dont les troncs droits et tt^se^' fuient en înterminables colonnades, dont les fleurs épanouies à une centaine de pieds dans les airs semblent porter aux deux l'odorant hommage de la terre^ dont les nuages en passant humectent la dme agitée par les brises énne atmosphère plus pure. 11 lui dira ces eaux fraîches, limpides, abondantes qui tombent en cjiscades sonores, s'étendent en petits^lacs trans^ parents, et vont, dans leui s cdurses vagabondes, se sépar<;nt, se réunissant et se séparant encore pour lormer de riants îlots semblables à des corbeilles de fleurs nageant sur les ondes. If hii parlera de cette terre ron^emiirqnetée de gazon, comme un granit rose incrusté de serpentine
aux refiets verts ; deces vastes champs de canims doDtles innombrables flèches panachées ondoient au soleil; de ces buissons de rosiers du Bengale et de bejucos sarmenteux, chargésde merles et de papillons; de ces jardins si coquets et si vastes qui se montrent au milieu des arcades de verdure tout couverts de Tor végétal des citroii* niers et des orangers; des habitations charmantes oflTertes de toute part, entre les longs péristyles de bambou, aux regards du spectateur qui> semblable à Tabetlle suspendue aux fleurs du palmiste» s'enivre et se concentrO'dans un sentiment unique, l'admiration.
Sans doute on a pu voir dans le vieux monde oriental ou sur le nouveau continent pkis d*uae plaine de vingt-cinq lieues carrées, couverte d'une belle végétation, et, pour le prouver au besoin, on citerait les vastes champs de blé que le Nil engraisse, et les rizières de l'Inde déroulées à l'infini devant l'œil fatigué, et la Grande- Terre de la Guadel(»pe , champ de cannes de cent kilomètres carrés. Tous ces Ueux sans doute offrent aux regards de riches moissons, mais quelle monotonie ! On loue certes l'industrie du cultivateur qui a taut sacrifié à l'utile ; on admire cette nature qui a pu, par Tabondance de se^ produits, surpasser Tespoir avide de rhomme* Mais ce ne sont là que de magnifiques métairies
^ 161 présentant, si Ton veut, des proportions gigantesques : nulle part un San Marcos. Nulle part une plaine aussi féconde, aussi vaste, où Fart soit venu parlent, comme ici, guider une nature exubérante, varier ses aspects, entremêler les cultures, harmonier les feuillages, marier entre elles toutes les teintes de la verdure de façon à reproduire, sous le tropique, les nuances si nombreuses de l'automne européen, semer à pleines mains les contrastes et les consonnances; nulle terre où la science des groupes ait disposé, pour le plaisir des yeux autant que pour la circulation de la lumière et de la vie, les différentes formes végétales des deux mondes, et dressé dans les airs ces cinq tentes de verdure, superposées Tune h l'autre, le bananier penchant son régime jaune, strié de rouge, et jetant, comme une mantille de satin vert, son immense feuille sur le cafier au vert glauque et brillant semé de chapelets écarlates ; Toranger balançant sur le bananier ses fruits d'or, et surmonté lui-même de Télégante colonnette du bambou qui semble pointer , au-dessous du palmiste , ses feuilles ^tr«Mtes, longues et droites comme un-faisceau d'épées; et enfin* cet aigle des forêts améri-eaines, étendant ses attes frémissantes sur tout un peuple innombrabte.
. Et si maintenant Ton se représente tout ce