‹ L'île de CubaChapitre 23 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

j'ai eu occasion de parler à des Européens et à des colons français de cette terre merYeîlleu3e. £h bien ! alors que ma trop faible narration était au-dessous de l'incroyable réalité , alors que je n'avais ni couleurs assez vives, ni termes de comparaison assez justes pour dire ce pays le plus beau, je me plais à répéter le mot de Colomb, le plus beau que puissent voir les yeux de r homme, j'éveillais chez les uns la pensée d'un conte arabe, tandis que chez les autres je ne provoquais qu'un sourire d'incrédulité. Ce fut avec la même disposition que mes compatriotes accueillirent les cours que je leur donnais du sucre et du café à Cuba, afin de les corriger un peu de leur manie de se croire des producteurs à bon marché. Aucun ne voulut admettre comme possible que j'eusse vu vendre à Santiago, quelques jours avant mon départ, un chargement de café à huit gourdes, 40 francs le quintal (4 arrobes) au lieu de cent francs qu'ils trouvent du leur * et un autre chargement de sucre à dix réaux sincillos (5 francs) au lieu de vingt-cinq francs, taux au-dessous duquel ils ne sauraient produire sans perte évidente. De pareils faits ne pouvaient être admis, ils contrariaient trop leurs prétentions à la liberté du commerce qu'ils ré^

clament aujourdhui comme allégement à leurs maux actuels, et qui serait, à ne pas en douter» leur ruine et la ruine du pays.

De San Marcos à Matanzas, la route est affreuse pendant une bonne ^moitié du trajet; on chevauche au hasard par des sentiers à peine tracés qui, à tous les désagréments des chemins de traverse, joignent celui, encore plus grand, de ne pas courir en droite ligne. Ce sont, à chaque instant, des coudes inutiles, des déviations mal combinées. La p* aine de los Guines, que nous traversâmes d*àbord, n'offre pas le même aspect que celle de San Marcos ; là, les nuances dorées de la canne remplacent la verdure plus foncée des bananiers et des cafiers. On y voit bien aussi quelques cafetales\ mais ils sont rares et semblent n'y être placés que pour couper un

1 Caféyèret.

peu la monotonie des yngenio$ '. Le terrain, généralement moins accidenté , laisse découvrir une plus grande étendue de pays ; mais, par la même raison, il ne saurait offrir ces points de vue sans cesse renouvelés, ces paysages toujours différents , qui font de San Marcos une plaine unique par sa variété. Nous avons déjà montré au lecteur, du haut de la petite colline de Gâtallna, tout ce beau pays qu'arrose le rio de los Guines et que le soleil féconde toujours sans le brûler jamais; mais nous ne lui avons pas fait voir les lagunes de Guanamon qui, comme pour établir un nouveau contraste» la bornent au sud de leur infertilité. Il semble que Dieu, lors même qu'il prodigue sans mesure ses bienfaits à Thômme f ait voulu lui rappeler la nécessité du travail. En laissant, comme à dessein, sur ses plus magnifiques ouvrages, des imperfections semblables à ces taches qu'on remarque sur un beau visage, il a imposé à sa créature la loi de les faire disparaître, et chaque siècle humain laisse ainsi au siècle qui le suit une demeure terrestre plus belle, plus saine, plus semblable à cet Eden primitif que nous avons perdu, et que la sueur des fils d'Adam, en arrosant la terre, doit faire refleurir sur toute sa surface,

i Sucreries,

UA jour, lor^ue Cuba nourrira les sept millions d'habitants que sa fertilité et la loi de la population lui assignent d'avance , on ne verra plus» dans cette plaine de Guines, que cette charmante rivière qui la Fertilisera toujours, et toujours se déroulera, dans sa verte campagne, comme un collier de diamants enchâssés dans de Témeraude, mais tous ces terrains inondés auront disparu, et avec eux, sans doute, ces oiseau}^ aquatiques qu'on rencontre en parcourant les méandres pittoresques que forment les eaux eu ces lieux. Voyez quel éclat et quelle vie ite donnent au paysage par leurs cris et leurs plumages variés. Avant tous les autres, se font distinguer les flamants (flamincos) immobiles et alignés sur les plages vaseuses qu'ils font retentir de leurs trompettes, signe d'alarme; puis les pétulantes sociétés des chevaliers et des bécasseux (sarapicos) parcourent, d'un pas léger, les roches, les rivages. Un pi u plus loin, tandis que le gallito effleure avec grâce les plantes aquatiques à la surface des eaux douces et tran quilles des marais, les poules sultanes, les râles vifs, alertes, s'y jouent avecgaîté, entrant au plus épais des herbages , répétant d'une voix sonore, surtout le matin et le soir, leurs conversations animées, auxquelles prend part, tout eu se hasardant au milieu des eaux qu'il iil-

lonne, le craintif et rosé fochas. Et sî Von poursuit sa course plus avant, si 1 on pénètre au plus profond des marais, on fait lever sous ses pas ribis rouge " à la robe de feu, la sevilla * dont le plumage rosé contraste avec la blancheur de neige del ardea alba ', l'habit d'azur de la gallaret), la livrée chamarrée du gallito*, et surtout avec le demi-deuil que porte constamment la folica alra. Pu s enfin, le soir, lorsqu'on ne peut plus distinguer le singulier mélange de teintes qu'offre le tantale blanc aux ailes noires*, la blanche aigrette et la spacule rose; on entend encore les siflQemeuts aigus des canards de toutes espèces, la voix sonore des râles et Taboiement du bihoreau, retentissant p ir intervalles au milieu des rauques accents des hérons et des ibis.

Mais sî, au lieu de descendre comme nous dans la plaine de los Guines, on suit l'autre revers de Catalina, on ne tarde pas à rencontrer un assez bon chemin qui conduit à Matanzas par Pépian et Santa-Anita, en laissant Cabezas dans renfoncement d'un coude, à gauche. Nous

i Le coco.

51 PUtalea ayaya.

3 Garza blanca.

4 Pari Jac«n««

5 Genrff d« Ui M^ide Cunilk au GraUaf . dict clu. d'hûu B»tur« tome lé.

primes la route opposée, c'est-à-dire celle qui traverse la plaine en passant par la jolie petite ville de Nueva-Paz ; et nous n'eûmes pas trop lieu de nous en repentir, car de ce côté , au moins, le trajet est direct jusqu'à la hauteur de Cabezas où se joignent les deux routes. Il faisait une de ces rares journées des tropiques, que la brise marine ne rafraîchit pas ; nous cheminions avec lenteur sous un soleil brûlant, dont les lourds rayons nous pliaient sur nos selles. La fatigue nous avait rendus silencieux, et nous n'avions de l'existence que ce sentiment pénible de suffocation qu'éprouve le malade dans un bain de vapeur.

Tout-à-coup, un éclat de rire tout français accompagné de quelques mots français, frappe mon oreille. Le lecteur a-t-il entendu parler sa langue sur la terre étrangère? Il doit alors comprendre le sentiment de joie que j'éprouvai.

Mais quelles ne furent pas ma surprise et mon émotion lorsque j'eus envisagé le jovial voyageur ! A ma vue, il arrête brusquement son cheval et durant quelques secondes, nous nous regardons immobiles sur nos étriers, les yeux grands, la bouche entr'ou verte, comme sous l'empire d'un songe impossible. Enfin nous poussons deux cris simultanés et, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, nous sommes dans le$

htas Tun de Tautre. Le lecteur connaît déjà un des acteurs de cette scène, Tautre était le plus justement aimé de nos compositeurs de roman-* ces, le spirituel et élégant comte d'Âdhémar. Singulière destinée humaine ! nous nous étions rencontrés pour la dernière fois dans un bal chez Madame la comtesse d'Appony; c'était alors une société aristocratique et parée; l'éclat, le bruit, Tenivrante odeur d'une fête parisienne, tourbillonnant confondus dans les vastes replis d'un hôtel d'ambassade. •*. Et à deux ans à peine de là. nous nous retrouvions par le plus grand des hasards, sans savoir seulement que nous eussions quitté Paris, à deux mille lieues de cette capitale, en pleine Amérique, sur la route isolée qui mène de la Havane à Matanzas !,..

Que de questions et de réponses furent échan* géesen un instant ! Puis la narration commença» et Âdhémar l'ouvrit.

Il était parti il y avait quinze mois pour aller fonder une colonie philanthropique sur les bords de je ne sais plus quel lac ou quelle rivière de TAmérique du nord, puis la compagnie dont il é tait 'agent, capital 40 millions, avait manqué pendant le voyage et il s'était trouvé tout-àcoup au milieu des forêts du centre, avec um colonie à faire vivre et à rec(mduire à New-York la boussole à la main, maudissant sa compa^qi^.

tôttt en longeant les r»ves des grands lacs, de lui avoir retiré le don de la multiplication des pûns.

Après la narration qu'il me fit de son aventure hum nilaire, nous voulûmes remonter à cheval; mais nos bêles qui. à ce qu'il parait, n'avaient pas éprouvé le même plaiSir àse revoir, avaiebt profltè de notre émotion à tous deux pour rebrousser chemin et regagner au galop leurs écuries respectives. Nous nous trouvions à peu près à moitié chemin de la Havane à M Janzas, sur la grande route et sur nos jambes, à un endroit qui paraissait fort éloigné de toute habitation et avec la nuit qui se faisait déjà autour de nous. Dans cette position perplexe Adbémar eut une idée sublime. Il enfourcha un cheval qui paissait libre et tranquille dans une plaine voisine, je l'imitai en me hissant en croupe, et nous tournâmes le dos à la Havane. Ce fut dans ce bizarre équipage que nous atteignîmes Matanzas. Heureusement qu'il était un peu plus de minuit et qu'à cette heure il n'y a pas un être humain qui veille dans les plaines de Cuba.

Au moment d'entrer dans la ville,nous renvoyâmes notre cheval sans plus de façon que nous avions misa le prendre. A peine délivré, il partit comme l'éclair, soit que notre double poids ne l'eût pas fatigué, soit qu'il redoutât, ce qui eât

plus probable, la répétition de Taventure dont il avait été la victime.

Pendant toute la route nous avions parlé de Paris et des amis que nous y avions laissés. Àdbémar, parti le premier, m'interrogeait sans cesse,, et au feu de c Jlle conversation, sa figure devait être singulièrement animée; je dis « devait être» car je ne lui voyais que la nuque. Lorsque nous eûmes trouvé un gile, je lui souhaitai, en nous séparant pour prendre du repos, de vo r passer dans ses rêves toutes les jolies sirènes qui chantaient actuellement à Paris ses charmantes compositions.

— Elles ne sont point encore oubliées? me dil-il.

— Oubliées ! Aussi en vogue que jamais, mon

ami ! Oubliées ! Elles p^is plus que leur père !

Deux grosses larmes brillèrent dans ses yeux d'exilé.

Souvenirs de la grande ville, amis que j'ai revus et qu'il pleure encore, que vous eûtes de charmes, évoqués ainsi par une belle nuit des tropiques et à l'odeur des orangers en fleurs entre lesquels nous marchions !

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