‹ L'île de CubaChapitre 25 sur 54 · TOME I. iS · texte numérisé non relu

TOME I. iS

et beaucoup de créoles m'ont affirmé avoir chassé à cette époque à la place où est aujourd'hui la nouvi lie ville. Jusqu'en 1828, son commerce était presque nul, tandis qu'à présent elle reçoit ou expédie un millier de navires chaque année, et que le chiffre total de ses importations et de ses exportations était, dès 1841, de sept millions trois cent soixante-dix mille quatrevingt-onze piastres *.

Sa population n'a pas crû avec une moindre rapidité. Il lui a fallu quelques années à peine pour remplacer ses quelques familles éparses par vingt quatre mille habitants, selon le recensement de 1841.

Il faut l'avouer aussi, Matanzas est admirablement située pour desservir toute 1 j partie est dd déparlement occidental; également éloignée de la Havane et des autres ports habilités de la côte nord, il est le centre obligé où viennent affluer les récoltes énormes dej tout cet admirable et fertile pi^ys, situé entre Jibacoa et la Sierra- Morena, Nueva Paz et Palmillas.

Comme toutes les villes nouvelles, Matanzas ne renferme pas un grand nombre de curiosités à voir. Néanmoins on y remarque sur la droite, en entrant daas le port^ un hôpital militaire

d'une grande beauté» et sur le bord de la vem une promenade plantée d'arbres assez pittonM^ que. Ce que Ion ne saurait se dispenser de visiter en détail, ce sont les cavernes de Matansas, dé-* dale creusé dans le roc à plusieurs lieues de profondeur. On prétend dans le pays qu'elles ont servi de retraite aux aborigènes qur s'y s^ raient réfugiés en masse pour éviter les persé^ cations que les Espagnols leur firent éprouvet quelque temps après leur arrivée dans Tlle^ GQ qu'il y a de bien positif^ c'est que les auteurs d9 cette époque affirment que l'on voyait 4^ iMi les rivages de cette partie de Cuba couverts dQ naturels» et que dès que Ton 8'enappFodiait> îla disparaissaient soqdaiu; comme sous (erre ^ par enchantement.

Avant de pénétrer dans ces cavernes, il faut se munir à la fois d'un guide et d'un flambeaug il est prudent aussi de faire une toilette spéeîalQ à l'abri de la boue et de Veau. Ces préeautiow prises, on entre sans pouvoir se défendre eaewt d'une certaine émotion, par une ouvertur» étroite et fort p^m rassurante; mm, à peine «^ t-oti franchi ce noir passage^ que Ton se trouva dans une magnifique nef. Tout l'intérieur eal ainsi divisé en grandes voûtes dont les paroiA sont formées d'un calcaire ccmipaet assez blable à celui du Jura.

tJn de mes amis , le docteur Daniel Beatl«> perthuy, voyageur du Muséum d'histoire naturelle de Paris, maintenant à Gumana, m'avait parlé avec admiration des reflets de lumière qu'il avait remarqués dans les cavernes de Cartpe en y pénétrant avec des flambeaux. Il lui semblait, me disait-il, se promener dans un palais des Mille et une Nuits, dont les voûtes étaient lambrissées de diamants. Je lui en demande pardon, j'avais attribué ces paroles è Tenthousiasme du voyageur ; mais en entrant dans les cavernes de Matanzas, j*en reconnus subitement la stricte vérité. De distance en distance, la voûte qui se surbaisse partage la longueur de la caverne en une foule de salles. Dans toutes une pluie de rayons lumineux s'échappe des milliers de cristaux suspendus aux stalactites des parois et de la voûte. Mais le prodige redouble dans les salles où vous rencontrez des flaques d'eau étendues à vos pieds comme de vastes miroirs qui s'illuminent soudain et renvoyent à la voûte tous les feux qu'ils en reçoivent. Tandis que le guide Pablo s'était arrêté dans une de ces cavernes, conduit par un rayon de lumière tombant de sa torche dans une anfractuosité qui devait nécessairement conduire à la grotte suivante, j'entrai dans ce passage étroit, et me guidant de mes mains en

suivant les parois du rocher, je me trouvai tout-à-coup dans une obscurité d'autant plus profonde que la caverne que je quittais était plus illuminée. Je fus saisi en ce moment d'un sen-* timent qui ressemblait à de la terreur, et qui nétait pas sans charme. Je poussai un cri, le guide apparut avec son flambeau. Je ne suis point un Dante, ni Pablo un Virgile, mais je lui lus aussi reconnaissant que le vieux Gibelin le fut à l'envoyé de Béalrix, lorsqu'à la sortie du dernier cercle infernal celui-ci lui montra l'aurore céleste qui naissait à Thorizon. Jamais je ne compris mieux qu'en cet instant les mots divins qui firent disparaître les ténèbres primitives.

J'étais dans une grotte ornée de mille figures bizarres, de mille caprices charmants incrustés parla nature au plus profond du roc. Ici c'était une bibliothèque dont chaque volume était en relief; là c'étaient des groupes, des armures, des faisceaux d armes; ici 1 ogive , perçait le rocher; là le plein ceintre s'arrondissait sur ma lê:e; plus loin, toutes les ciselures, toutes les arabesques d'une salle de l'Alhambra, les acanthes du chapiteau corinthien, les cercles concentriques de démons et de saints couronnant le portail d'une basilique gothique, tout cela, grossièrement im'lé par les jeux de la cristallisation. Le guide

me montra surlesoU vers le milieu de la grotte» une pierre noire, présentant toutes les propor* tipos dun cercueil. Il semblait couvert d*un drap mortuaire, et placé dans une chapelle ardente* car, dans ce lieu aussi , la lumière pleuvait de la voûte.

Yoilàj me dit Pablo, la pierre de TAmérieain...

Soupçonnant aussitôt sous ces paroles quelque histoire bien ténébreuse, j'interrogeai Fah\0 jusqu'à ce qu'il m'eût raconté ce qui suit :

Il y a de cela quatre ou cinq ans, notre port était souvent visité par un capitaine amérc in, nommé Georges Lewis. Jeune, beau, spirituel, il était reçu dans les premières maisons de la ville; musicien et chanteur, il se rencontr it souvent au piano avec la fille du régidor, la senorita Amaiia de C. Se voir et s'aimer ne fut qu'une seul et même chose pour les deux jeunes gens. Lé capitaine était libre, il s'adressa au regîdor, et les noces furent fixées aux pasques prochaines.

La veille de ce grand jour, je rencontrai le capitaine sur la Laméda au moment où il descendait de son cancri;.

— Pablo, me dit-il, puisque je te trouve, tu vasm'accompagner aux cavernes.

— Je ne le puis, seigneur, répondis-je en m'inclinant, car ma journée appartient jusqu'à six heures au consignataire de ce navire que nous déchargeons en ce moment.

— Bah ! reprit l'Américain, je te donnerai le double de ce que tu peux gagner avec ce vieux grippe-sou de Portugais.

J'eus la conscience de répliquer à cette oflfre:

— Ne me tentez pas davantage, seigneur ca« pitaine, car ce serait une méchante action que je commettrais, vu que tout Portugais qu'il est, le navire a besoin d'être allégé ce soir. Hais je serai libre demain^ après-demain, et quand vous voudrez...

— Demain je me marie, et après-demain, je pars. . . Après tout, reprit-il, je u'ai pas besoin de toi. 11 ne faut pas être très-malin pour aller aux cavernes sans guide.

— Au nom du ciel, n'en faites rien, seigneur capitaine, m'écriai-je avec un véritable sentiment de terreur.

— Je comprends, dit le capitaine en souriant, je gâterais le métier, n'est-ce pas?..

Et tournant dans la première rue à droite^ il prit le chemin qui mène aux cavernes, malgré tout ce que j'ajoutai encore*

Debout sur la Lameda, je le regardais s'éloigner, le cœur triste, presque des larno^s dans les yeux , comme si un secret pressentiment me faisait déjà un reproche de ce qui allait arriver.

Quant au capitaine, invariablement déterminé à exécuter son projet, il entra dans la caverne, muni d'un flambeau et d'une pelote de ficelle dont il eut soin d'attacher l'extrémité aux parois extérieures. De cette manière, et en prenant beaucoup de précautions, on peut» à la rigueur, se passer d'un guide. Mais la suite prouyera combien il est imprudent d'user de cette faculté à notre préjudice.

Le capitaine avait déjà pénéiré jusqu'à rayant dernière grotte, ceiie dans laquelle vous avez remarqué ces effets de lumière qui ont paru vous causer une grande admiration. Ce fut probablement le sentiment qui le domina aussi en cet endroit, car ne songeant plus à garantir suffisamment sa torche de Teau qui filtre et tombe sans cesse des parois de celte vonle, il la vit pâlir et s'éteindre tout-à-coup. Quoiqu'il fût en cet instant fort éloigné de l'entrée de la caverne, il pouvait espérer de la regagner à l'aide de la ficelle qu'il tenait encore à la main. Mais Tentreprise n'était pas sans danger. Il fallait d'incessantes précautions pour ^vitpp les blocs de

pierre, les flaques d'eau, et tous les accidents du terrain qui se rencontraient à chaque pas sur ion chemin. Tantôt debout, tantôt accroupi, toujours chancelant et à tâtons, il atteignit après des peines et un temps inimai>inablcs, la grotte où nous sommes maintenant. Le plus pénible était fait, et déjà le capitaine renaissait à l'espérance de se voir bientôt délivié, lorsqu'à heurta du pied contre une roche, et dans Tinvolontaire mouvement qu'il flt pour se retenir, son fil conducteur se rompit.

A Tinstant , le malheureux vit toute l'horreur de sa position ; mais d'un sang-^-froid égal à son courage, il mattrisa son émotion et ne perdit pas la tête. Ce qu'il tenta pour se sauver serait impossible ^ dire. Scml , luttant dans la nuit contre des impossibilités, il laissa de ses habits et de sa chair à tous les angles de la caverne ; son sang et sa sueur se mêlèrent à l'eau de ces flaques. Cent fois peut-être , il fit \ô tour de cette grotte sans pouvoir jamais en retrouver l'entrée. Dans le silence et Tobscurité de ces lieux , il avançât les bras tendus, l'oreille attentive , leà yeux inutilement ouverts, trébuchant , dans sa marche d'aveugle, sur mille obstacles douloureux , la figure frappée par l'oiseau des ténèbres qu'il eflfrayait, le pied embar^ rassé par les replis de la couleuvre pressée sooi^

son talon. Immobile y haletant , couvert d'une sueur froide , harassé, le capitaim^ s'arrôta , et eut , durant quelques instants , un calme plein de stupeur. L'artère battait avec force dans sa tempe et bourdonnait sourdement dans sed oreilles. Le noclua siju disait en la recommençant toujours sii plainte monotone, et 1 eau qui tombait froide , sonore , toujours , de la voûte dans les flaques, semblait le clepsydre de la mort marquant les secondes de son épouvantable agonie.

Après ce moment de terrible recueillement , il recommença ses inutiles tentatives; mais, cette fois , sans esprit de suite , en furieux , en désespéré. Il s'élançait au hasard dans la nuit qui l'enveloppait, et rencontrait toujours devant lui ces murailles humides et inexorables; il raidissait contre elles son corps ensanglanté, les étreignait de ses bras déchirés comme s'il eût voulu , en les secouant , les faire crouler sur sa tête. Enfin, brisé, exténué, mourant, il s'arrêta encore, et poussa un cri perçant, blasphème horrible que répétèrent tous les échos de la caverne... Puis il s'assit, fondit en pleurs, éclata en sanglots, entrecoupés par ce seul mot répété, comme une prière d'agonisant : — Âmalia I Amalia I Misère de notre vie!.. Tandis %m «e drame

affreux se jouait ici, la maison du régidor s'emplissait à l'envi de fête et de fleurs. Les noces du lendemain se préparaient au milieu dune joie sans élange, et à chacun des cris de désespoir poussé par le capitaine aurait pu répondre un éclat de gaîté parti de la chambre de sa fiancée. La jeune fille , l'âme heureuse et le sourire sur les lèvres . essayait , au milieu de ses compagnes, sa blanche toilette (le mariée. Secrets pressentiments, corde mystérieuse et indéfinissable , ah ! vous n'existez pas, car vous eussiez troublé cette quiétude générale , vous eussiez surtout fait vibrer douloureusement quelque fibre du cœur de cette jeune fille !

Cependant quand vint le soir tout le monde dans la maison du régidor se regarda étonné : le capitaine n'était point venu.«. où pouvait*iI être, lui si exact d'ordinaire?... On fut d'autant plus alarmé qu'on avait été plus calme. De mon côté . j'avais comme un poids sur le cœur. Sous lempire d une vague inquiétude , j'allai me promener, sans trop savoir pourquoi , autour de la maison du régidor. Tout-à-coup j'entendis le bruit d'une jalousie que Ton soulevait et la jolie tête bouclée de la sehorita Âmalia apparut au clair de la lune , entre les fleurs qui ornaient sa fenêtre.

— Pablo ! Pablo ! dit-elle vivement, as-tu vu 3 capitaine?

A ces mots un frisson glacial courut dans mes os.

— Le capitaine n'est pas encore venu , seno^ rita , dis-je en maîtrisant mon émotion.

— Ah ! je suis bien inquiète, va , mon pauvre Pablo! fut la seule réponse que j'obtins...

— Calmez-vous , Senorita , je sais où est le capitaine.

Et en un instant je fus dans la maison où je racontai au régidor tout ce que je savais. • . L'imprudent avait sans doute exécuté son projet de visiter les cavernes. Seul, il se sera égaré... Mais le malheur ne pouvait être bien grand y car il y avait quelques heures à peine qu'il était parti.

A ces mots Talarme est jetée dans tous les cœurs... on allume des flambeaux, on part, on arrive. La senorita est la première... Dans celte salle, sur celle pierre, un homme était assis les coudes appuyés sur les cuisses, la lèle dans ses mains, les doigts enlacés dans les cheveux. A nos cris, à Téclat des flambeaux, il laisse tomber ses mains pleines de sang et de cheveux, relève lentement la lêle et promène sur nous un regard étonné, flxe, hagard, ininlelligent. • Ses lèvres contractées semblaient sourire pourtant, mais affreusement. Il était déflguré, et sa tête, son visage * son corps saignaient. Nous

-i06 — reculons d'effroi. La jeune fille seule, laissait tomber son flambeau, se précipite vers son fiancé, qu'elle enlace de ses bras. Elle l'appelle vingt fois par son nom, elle baise ses mains, son visage, ses plaies, si bien qu'elle aussi, et sa robe blanche, furent toutes rouges de sang. Cependant, lui, il la regardait, souriait doucement, et ne comprenait pas. Vous me voyez des 1 rmes dans les yeux. Oh! c'est que c était affreux. J'avais vu l'année d'avant ma mère auprès du lit de mon jeune frère qui trépassait; j'avais vu avec quelle horrible inquié^ tude elle mettait la main sur son cœur ; j'avais encore dans l'oreille le cri déchirant qu'elle pqussa quand elle eut reconnu que le cœur de son enfant ne battait plus... Eh bien! seigneur cavalier, ce cri n'était pas aussi poignant que celui que jeta cette jeune fille, quand elle dit : « Il ne reconnait pas ma voix : O mon Dieu, il est fou ! »

En effet, dans cette lutte solitaire et terrible, le capitaine avait perdu la raison.

— Mais, dis-je à Pablo, puisque le capitaine était seul dans la caverne, et qu il est devenu fou avant d'en sortir, comment avez-vous pu. apprendre les phases diverses de son agcnie si minutieusement racontée par vous tout-àl'heure?

— Ah ! répondit le guide avec un sourire amer, comme tous les autres vous doutez, n'estce pas?

. Je me hâtai de dire :

— Ce n'est pas un doute, mais une question^ brave Pablo...

— Eh bien ! continua le guide avec un sentiment de mélancolie plus marqué, par une belle soirée de cette saison, allez vous promener de préférence sur la route qui mène aux cavernes. Vous rencontrerez probablement un jeune homme et une jeune flUe : Le jeune homme viendra vers vous, et s'il est dans un, de ses bons moments il vous racontera mot pour mot ce que je viens de vous dire. La jeune fille qui raccompagne toujours mettra tristement lé doigt sur son front et secouera la tète comme pour vous avertir que son ami n'a plus sa raison.

Elle s'appelle Amalia de C..., et le jeune homme^ Georges Lewis.

A peine rentré à Matanzas, je songeai à me procurer les moyens de me rendre le plus tôt possible sur la sucrerie de M. de Villa- Routia. Mais le vice-consul de France s'en était déjà occupé en mon absence ; je trouvai chez lui un cheval tout sellé qui me transporta à Limonal dès le soir même. Pour y arriver je traversai quelques caféyères et une partie des magnifiques sucreries de la juridiction de Matanzas, peut-être la plus riche et la mieux cultivée de llle. La campagne n'a pas^dans cette partie» la variété des sites et des formes végétales qu offrent la plaine de San Marcos^ et les environs de la Havane, ni la luxuriante végétation des bords de Sagua la Grande, ou de la

baie de Nipe; mais elle est aussi bien cultivée que les premiers, et tout aussi fertile que les autres. De plus, la monotonie qu'engendre toujours l'uniformité des plantations de cannes, est ici souvent interrompue par de nombreux villages et une population aussi considérable que gaie.

En arrivant chez M. de Villa-Routia, qui était absent, je fus reçu à bras ouverts par mon compatriote et honorable ami, M. Ch. Derosne. Le lecteur n'a peut-être pas oublié que c'était sur son invitation, et pour assister aux expériences de sa fabrication, que je m'étais rendu à Limonal.

— Eh bien? lui criai-je d'aussi loin que je l'aperçus.

, -^Succès grand.

— Et légitime, ajoutai-je.

— Venez, mon ami, venez voir... et me prenant par la main il m'introduisit dans la sucrerie.

En entrant dans l'unique pièce qui compose ce vaste bâtiment, je fus frappé de la grandeur du spectacle que j'avais sous les yeux et de la simplicité de rhomme qui l'avait créé. Il était à côté de moi, en bras de chemise, et la tète couverte d'un chapeau de paille à l'instar des anciens bons vieux colons ; l'appareil, animé par la vapeur, fonctionnait dans toutes ses partie^

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