TOME I
arec un bruit régulier et puissant. Admirant l'invention si près de Tinventeur, j'allais lui rendre hommage, quand il commença de m'expliquer tous les ressorts, toutes les combinaisons de ce vaste appareil ; à quel usage était destiné chaque tube, chaque conduit, chaque récipient; comment le vesou, d'abord sale et noir, s'épurait en passant par des flllres successifs, devenait sirop et sucre tout à la fois dans Tunique chaudière de l'appareil, d'où il tombait dans le rafratchissoir pour aller se cristalliser ensuite dans des bacs.
M. Derosne mettait dans ses explications utt feu de jeune homme et une clarté de vieillard. Ses réponses toujours nettes, précises, concluantes, brisaient comme du verre les objections soulevées par une imprudente critique; mais ne le comprenait-on pas encore, sa belle tête s'animait, ses longs cheveux blancs s'agitaient sur son front et sur ses tempes, en même temps que sa parole revêtait la limpidité du cristal. A mes yeux, il y avait dans cet homme de génie quelque chose de plus admirable en^ core que ce don si rare ; je songeais au courage qu'il lui avait fallu pour quitter, à soixante-huit ans, patrie, famille, repos; traverser les mers, aflk*onter les périls d'une longue navigaticm» çt riche, entouré de la considération et des res«
-~ '211 — pects de TEurope, venir dans un pays lointain où il n'était connu de personne, travailler, sans amis, sans parents, seul avec son génie, à la régénération induslr-elle des Antilles. Ouï, vous avez été sublime dans votre dévoûment, vieillard que je m'honore d'avoir connu. Ce n est pas en vain que vous serez venu nous visiter, car votre nom, écrit en lettres d'or dans 1 avenir des colonies, décorera la première page de riiistoirè de leur future prospérité.
Je passai plusieurs jours sur la sucrerie de M. de Villa-Routia à expérimenter avec monsieur Derosne. Je puis donc l'attes'.er mieux que personne, les résultats obtenus par notre compatriote ont toujours été d'accord avec ses promesses , et quelquefois ils les ont même surpassées. La canne à sucre a constamment donné de quarante à cinquante pour cent au-dessus de l'ancien rendement; le nouveau sucre a été jugé supérieur de plusieurs nuances aux plus beaux résultats obtenus à l'aide des anciens procédés. De plus, l'emploi de l'appareil a procuré tout d'abord une incroyable économie de combustible et de main-d'œuvre.
Ici viendrait se placer naturellement, avec l'analyse des nouveaux procédés, la grande question des usines centrales à laquelle se rattachent tant d'autres questions non moins importantes^
3e n^ai pas reculé devant de cette lourde tâche; mais à cause de Tordre suivi dans la division de ce livre, j'ai cru devoir remettre à parler des usines centrales à mon second volume^ où sont réunies, en un même faisceau, tontes les questions d'intérêts matériels, et aussi d'intérêts polit ques, intellectuels et moraux de Tlle de Cuba. Je prie donc le lecteur de vouloir bien adopter le même ordre, et pour patienter un peu, je rengage à monter avec moi sur le vapeur qui retourne à Vinstant à la Havane.
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Comme je l'ai déjà dit, il y a une ligne de ba* teaux à vapeur établis de ta Havane à Matan* zas. Ces bateaux sont au nombre de quatre, VAlmenderas et le Natchez qui naviguent exclusivement entre la Havane et Matanzas; le Cisne ef le général Tacon qui parcourent en outre une partie de la côte nord. Ils vont à Mariel, à Cabanas et à Bahia-Honda , concurremment avec le Jejen qui , lui , pousse jusqu'à la rivière de Sagua la Grande* dont il remonte le cours en face du canal de Maravillas, après avoir touché à Cardenas et à Bahia-de-Cadix. La navigation de Matanzas à la Havane n'offre aucun intérêt quoiqu'on longe toujours la côte à demiportée de fusil. Celte partie de Tlle est si mono«»
— 2U tone.sidépourvuedeverdureeld*originalité,que l'œil se fatigue vile à suivre son développement plat et uniforme. Jusqu'au petit village de Barrera, à côté duquel vient se jeter la rivière de Bacunarao, rien dans le paysage ne trahit rapproche d'une grande ville. On dirait que toute la vie est passée sur la rive opposée où, en compensation, de la Herradura à Jésus-del-Monte, sur une étendue de douze lieues marines, s'allongent au soleil les belles et fertiles campagnes de Mariel, de Banes et du Cerro. Au moment où nous entrionsdans l'avant bras du port,, un brick anglais, battant cornette des Canaries au grand mât, vint mouiller devant nous. Sa dunette était couverte dune foule compacte, et ses flancs pressa par une triple rangée d embarcations.
— Qu'est-ce? dis-je au capitaine qui était monté sur le bastingage pour mieux voir.
— Des Islenos probablement.
— Des Islenos? répondis -je de l'air d'un homnoe qui ne comprend pas.
— Vous êtes étranger, Caballero? reprit-il en laissant tomber sur moi un regard étonné.
— Français, pour vous servir, seigneur capitaine...
— A la bonne heure, continua-t-il, si vous aviez été anglais, vous, ne m'auriez pas fait répéter ma réponse.
— J'aime mieux avoir la compréhension plus lente et rester français, capitaine.
— Vous vous êtes mépris sur le sens de mes paroles, seigneur français. Ecoutez-moi, et vous me comprendrez mieux... Mais nous voici arrivés, je vais faire jeter Tancre et je vous rejoins à l'instant...
Lorsque la manœuvre fut terminée, le c pitaine revint en effet.
— Ce que je vais vous dire va vous étonner beaucoup, et ne vous amusera guère, C<«bjllero, car vous êtes, à ce que je suppose, comme la plupart de vos compatriotes, philanthrope et abolitionniste.
— Je suis en effet philanthrope, capitaine, mais non abolitionniste.
— Je pensais que ces mots étaient la conséquence Tun de l'autre.
— Vous n'êtes pas seul à le croire, mais je persiste à penser le contraire.
— Mon Dieu! je n'y tiens pas du tout, répondit le marin avec unen^ïvet- charmante, et allumant une nouvelle cigarette, il continua :
— Vous avez sans doute beaucoup entendu crier en Europe contre la traite des noirs?
— Ohl certes!
— C'est juste, les anglais ne la font pas... Mais je gage que vous n'y avez jamais ouï parler de la traite des blancs?..
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— Jamais.
— C'est juste, les anglais la font... Je me rapprodiai du capitaine par un mouvement d'involontaire curiosité que le lecteur a sans doute compris.
— Ah ! cela vous surprend, n'est-ce pas, seigneur Français? Eh bien ! votre surprise n'empêche pas que cela soit ainsi.
«— Continuez, continuez, capitaine ! . .
n reprit en ces termes :
— Ne medemandiez-vouspas, tout-à-Fheure ce que c'était que les Islenos ? Eh bien ! je vous réponds que c'est la traite des blancs. Jugez-en plutôt vous même. Chaque année, il arrive à la Havane des navires anglais chargés, comme celui-ci, de malheureux insulaires ramassés aux Canaries et dans bien d autres iles encore. Pour décider ces pauvres diables à s'expatrier, on leur promet monts et merveilles. On leur dit que Cuba est une terre promise, et, comme ils n'ont pour conseillers que leur misère et la faim ^ ils se laissent facilement, enrégimenter... Mais à rheure du départ, comment faire? ils n'ont seulement pas la somme nécessaire pour payer leur passage! C'est le capitaine qui survient; en homme généreux, il leur en fera l'avance, jusqu'au jour de l'arrivée. Ce jour tant désiré, luit enfin... Alors par un splendide soleil, et quand
tout dans la nature est comme en ce moment, pureté, liberté, amour, il les étale sur le pont comme une vile marchandise qu'on livre au premier qui consent à en solder le port.
— Mais il n'en a pas le droit...
— Pardon , il y a engagement passé entre eux.
— C'est infâme !
— Pas encore; mais voici... Parmi tous ces infortunés, il y a, je n'ose le dire^ des enfants... des femmes...
— Capitaine!
— On les vend aussi.
— Quoi! sans distinction...
— Une seule , c'est le travail qui prend les hommes, c'est la débauche qui prend les enfants et les femmes... donc aux uns, un labeur incessant, mais honnête; aux autres, la prostitution et Tinfamie...
— Oh! l'Anglais!
— Et encore , si cette effroyable émigration ne nous apportait que des malheureux mourants de faim , passe, car notre terre est assez grande. Dieu merci, pour abriter toutes les infortunes; mais non , la plupart de ces hommes sont des repris de justice, des échappés de l^gne qui brisent leurs chaînes pour yemt p^itrsaivpe Je cours de leurs meurtres et de
leorg rapines daos notre société si tranquiUe. («enrs crimes, on nou$ les impute , et lorsqu il sort de ce ramas de brigands quelqu'un de ces grands forfaits qui émeuvent Thumanité en-* lière, on dit en Europe : — c'est un blanc^.. un créole !
A ces mots » le capitaine me quitta de qou* veau, pour donner quelques ordres. Il ne tarda pas k revenir et me prenant familiérempeot le bras :
— Maintenant, seigneur français, voalex*^ vous vous assurer par vous-même si ce que je viens de vous dire est faux , ou même exagéré? mon canot est tout armé* dans quelques secondes nous pouvons être à bord du brick anglais.
*— Capitaine , répliquai-je aussitôt, je déteste trop les Anglais pour douter de vos paroles» mais je veux pouvoir dire que j'ai vu...
— Alors, vous n'avez qu'à me suivre...
Et nous descendîmes d >.ns Teinbarcation.
Je n'fôsaierai pas de donner même une faible idée du spectacle qui frappa mes regards lors-» que nous lûmes montés à bord du bridk. Ce sont de ces scènes profondément immorales et bi<* denses qui soulèvent tout ce qu'on a d bumaîa dans le coeur et que ne saurait rendre nul |^ceau, pas même ceux de MuriUo et de Uibetsà
si puissants pourtant à peindre Tborrible... de ces scènes qui feraient douter de Dieu parce qu'elles se passent impunément entre le ciel où est la foudre , et lOcéan , abtme quelquefois vengeur. Qu'on se figure , si cela est possible , deux ou trois cents cadavres galvanisés , rangés les uns contre les autres , à peine couvtTts de haillons, la figure hâve , l'œil terne et stupide; les uns dévorés par lii scorbut, les autres aveuglés par Tophlbalmie , tous mornes , abattus , consternés ; enfin , la scène du réveil des morts de Zurbaran animée par la misère , la faim et le désespoir... et parmi tous ces corps amaigris, toutes ces faces cadavéreuses , tous ces ulcères et toutes ces plaies, de loin en loin , une charmante tête de jeune fille , un enfant blanc et rose se jouant dans un rayon de soleil... Puis, pour cadre à ce tableau , Tazur du plus beau ciel entre les mâts d*un brick élégant, les flots d'une mer transparente et pure; une ville opulente qui s'agite sur son rivage, le bruit du port, le chant des matelots, la brise, les fleurs et les femmes d'une terre d amour...
Les Isleîios étaient rangés sur deux lignes parallèles : en dedans et en dehors de ces lignes, circulait une foule élégmte et parée qui venaient en gants blancs et en bottes vernies, fumer tranquillement la cigarette à l'odeur nau-
séabonde de tant de misères accumalées. On voyait aussi s'agiter en tout sens la troupe empressée des marchands parmi lesquels se faisait facilement distinguer la courtisane de la Havane , gitana à l'œil brun , ou fille du nord à l'éclatante blancheur. Velue magnifiquement, avec des fleurs dans les cheveux et le sourire sur les lèvres , elle s'adressait de préférence aux jeunes filles, les faisait lever, marcher, s'asseoir, les examinait encore, ainsi qu'on fait au marché d'une cavale à vendre... Quelqu'une lui plaisaitelle? sans rien lui dire, sans même lui deman-der son agrément, elle s'adressait au capitaine, lui payait le prix convenu et emmenait avec elle sa marchandise humaine...
Va, jeune fille , ce soir, comme ta maîtresse, tu seras superbement vêtue , tu auras de l'or aux oreilles et aux bras et tes cheveux parfumés d innocence et séparés en un double bandeau sur ton front encore pur, ce soir inondés d'enivrantes senteurs, prendront sous h main de l'artiste des plis voluptueux et doux... Mais à quel prix tout cela, mon Dieu ! et ta détresse si profonde ce matin, n'était-elle pas préférable à ton luxe si grand ce soir!..
Comme on le conçoit, je voulus tout visiter en détail. Je me fis conduire d abord dans Tentre-pont où les Isleôos étaient restés entassés
]i>eDdant plus d*un mois, puis sur le gaillard d'à* vaut où deux fois par jour on les réunissait pour leur donner leur chélive pitance. D'un côté je vis avec horreur un puant et sale trou dans lequel cinquante personnes au plus pouvaient tenir à Taise et où Ton en avait entassé deux ou trois fois autant. De l'autre, j'aperçus au-dessus de quatre piquets en fer un baquet encore vineux ; soir et matin on le remplissait de farine de maïs crue et chacun à son tour venait y puiser, avec les mains> une nourriture insuffisante et malsaine.
Voilà donc ces Anglais si philanthropes, si magnanimes; les voilà, ces rudes puritains, alimentant les lupanars de la Havane, au bruit encore applaudi que font des chaînes que Ton brise ! Après avoir aboli la traite des noirs, les voilà établissant la traite des blancs dans ce même pays où ils ont érigé un tribunal y sous la volée de ce même vaisseau destiné à foudroyer le trafic africain. Ces canons qui tonneraient à l'instant en faveur du noir, sont sans voix pour l'Européen qu'on achète et qu'on vend. Ah ! c'est ici que l'homme de cœur pleure de n'avoir pas une de ces voix qu'entend le monde entier quand elles crient : Anathème ! la voix du Dante où vibre de siècle en siècle l'arc de fer de la malédiction I Quel Dieu est donc le vôtre,
Ânglais qui assassinez dans Tlnde , empoisonnez en Chine, commercez de chair humaine à Cuba, et paradez en philanthropes aux yeux de TEurope abusée ? A voire sens Ihumanité n'est donc pas une ? Elle porte , n'est ce pas , des cheveux laineux et un front déprimé ? Honte sur vous qui , durant cinquante ans , avez calomnié le peuple des Antilles, un noble peuple !... Honte sur vous qui commettez en secret les crimes donc vous l'accusez en public ! Nation de pirates, saltimbanques humanitaires, honte sur vous et justice aussi, car votre philanthropie de pacotille est démasquée, car TEurope enfln ne voit plus en vous que des Panurges politiques.